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Rebecca Horn, Die sanfte Gefangene (La Douce prisonnière), 1978
Photographie de tournage du film Der Eintänzer (Le danseur) - Rebecca Horn Workshop • © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019
Elle n’était plus exposée en France depuis près de vingt ans. Mais avec cette rétrospective (doublée d’un volet intitulé « Fantasmagories corporelles » au musée Tinguely de Bâle), le Centre Pompidou-Metz remet enfin les pendules à l’heure. Dès la première salle de l’exposition, une performance filmée permet de saisir toute la pertinence du travail de cette Allemande née en 1944 : nous sommes dans son appartement berlinois, en 1974, et l’artiste à la crinière bouclée actionne sur ses épaules, grâce à un système de fils à tirer, une structure métallique parée de plumes, sorte de corps augmenté avant l’heure. Au fil de ses déambulations, elle semble accomplir une parade nuptiale digne d’un volatile, et fusionner avec sa parure d’un nouveau genre. Rebecca Horn incarne alors une créature à la fois humaine, animale et mécanique, posant ainsi les bases d’un langage inter-espèces. Quoi de plus urgent en effet, en pleine crise environnementale, que de déplacer la focale de l’humain vers le non-humain, comme le fait l’artiste ?
Achim Thode, Rebecca Horn, Einhorn, 1970
Rebecca Horn Workshop • © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019
Rebecca Horn ne façonne pas seulement des sculptures, elle crée des expériences physiques.
Rebecca Horn est une spécialiste en la matière. Plus tôt dans sa carrière, elle se confondait avec des colonnes (Extensions de bras rouge, vers 1968) ou des êtres fantasmatiques (Cornucopia, 1970). En 1970, elle faisait défiler dans une forêt une performeuse coiffée d’une corne de licorne. En 1972, elle enfilait des gants dont les doigts étaient si longs qu’ils frôlaient le sol et lui donnait des allures d’insecte. Avec Rebecca Horn, le corps est un « théâtre des métamorphoses », comme l’annonce le titre de l’exposition.
Cet intérêt prononcé et jamais éclipsé pour la mutation s’explique, en partie, par la biographie de l’artiste. Alors étudiante à la fin des années 60, Rebecca Horn inhale en travaillant des émanations de polyester et de fibres de verre. Intoxiquée, elle séjourne dans un sanatorium et prend ici conscience que le corps peut se muer en prison. Il lui faudra alors à tout prix s’en émanciper. La solution : ces fameuses extensions corporelles. Celles-ci sont visibles au Centre Pompidou, mais souvent au travers de photographies, vidéos ou films. Car elles n’ont de sens que lorsqu’elles entrent en mouvement et sont animées par un corps. Rebecca Horn ne façonne pas seulement des sculptures, elle crée des expériences physiques.
Rebecca Horn, Buster’s Bedroom (“La Chambre de Buster”, extrait), 1990
1h45 min, 35 mm, couleur, son • © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019
Sa filmographie – trop méconnue –, ici présentée à Metz, le révèle particulièrement, à l’instar du film La Chambre de Buster (1990). Dans une scène, un médecin fait enfiler une camisole de force à une jeune femme et lui suggère, un brin pervers, que cette veste paralysante peut en fait la libérer : « Détendez-vous, ne faites qu’un avec la camisole… ». La remarque traduit les tensions traversant l’artiste : à partir de quand un dispositif disciplinaire ou de contrôle opprime-t-il ou, au contraire, émancipe-t-il ?
Rebecca Horn a finement rendu plus visibles les dynamiques d’oppression imposées par la société (incarnées par les normes et donc… ses prothèses). Sachant l’impossibilité de s’en défaire complètement, elle les a digérées et, en alchimiste, les a utilisées comme tremplin poétique pour aiguiser et élargir sa perception. Certes, les cocons, sangles et masques de l’artiste lui ôtent la vue, parfois la paralysent, mais toujours dans la perspective de lui faire éprouver de nouvelles sensations.
Rebecca Horn, Federfinger, 1973
Rebecca Horn Worshop • Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019
Sculpté par la contrainte, le corps transcende alors sa souffrance et sa castration. Comme l’explique la commissaire de l’exposition Emma Lavigne, il devient un « sismographe qui éprouve l’espace extérieur et prend le pouls de ses oscillations ». Des oscillations presque sexuelles lorsqu’en 1973 Rebecca Horn conçoit son sublime masque-cacatoès qui, composé de deux ailes en plumes sombres entremêlées, recouvre son visage. Une personne lui fait face et, lentement, s’approche de lui pour le pénétrer. Métaphore d’une intimité qui se brise ou d’une rencontre amoureuse, l’œuvre est d’une sensualité folle …
Rebecca Horn, Hahnenmaske (« Masque-Coq »), 1971
Performance, 1973, 16 mm, couleur, son, muet
C’est un leitmotiv chez cette artiste attentive à la grâce et à l’érotisme des formes, mais aussi à leur violence. Dans le parcours, le visiteur découvre plusieurs sculptures cinétiques glaçantes, animées par des mécanismes électriques. L’une est constituée de couteaux tranchants quand une autre exhibe des aiguilles s’approchant, dans un mouvement de va-et-vient, d’un œuf d’autruche, sans jamais le toucher… Ces « sonorités secrètes de l’espace » que l’artiste fait résonner sont toujours contradictoires. Et, à la fois tendres et menaçantes, elles s’harmonisent pour mieux se contredire au fil de cette exposition magistrale, réglée comme du papier à musique.
Rebecca Horn. Théâtre des métamorphoses
Du 8 juin 2019 au 11 novembre 2019
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
Rebecca Horn. Fantasmagories Corporelles
Du 5 juin 2019 au 22 septembre 2019
Musée Tinguely • 2 Paul Sacher-Anlage • 4002 Basel
www.tinguely.ch
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