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Le mardi 22 janvier 2019, exactement à l’heure du déjeuner, Marie Glaize (née à Nîmes en 1990) écrivait un message groupé à une cinquantaine de destinataires : « Je vous propose de m’envoyer par mail vos recettes de cuisine préférées. Nous pourrions ensuite nous retrouver pour les cuisiner ensemble et partager un bon dîner ! ». Elle s’adresse aux artistes sélectionnés, comme elle, pour le Salon de Montrouge. Rapidement, les réponses affluent, soigneusement collectées par la jeune femme pour son Livre de cuisine du 64e Salon de Montrouge – un ouvrage que l’on peut aujourd’hui feuilleter tranquillement, assis au fond de la grande salle d’exposition du Beffroi. Y sont répertoriés les échanges de messages, les photographies des repas et, bien sûr, les recettes. Quelques-unes sont réelles (curry japonais, pesto de brocoli, fatteh d’aubergines à l’agneau) et reflètent la diversité des cultures qui ont nourri ces dîners d’artistes. D’autres sont ironiques (les pâtes à rien), certaines habitées de mélancolie (les falafels de Ioanna Neophytou, qui racontent aussi bien sa grand-mère immigrée que les repas rapides de ses années d’études). Collective, cette œuvre au protocole sympathique raconte la richesse de la rencontre avec l’Autre.
Marie Glaize, Le Livre de cuisine du 64e Salon de Montrouge, 2019
Photo Mattieu Colin / © Marie Glaize
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Elles ont les cheveux orange vif, le corps ultra-souple et l’attitude princière : les héroïnes de l’installation-vidéo d’Aïda Bruyère (née au Sénégal en 1995) ont fait du dancehall le moteur de leur empowerment au féminin. Né à la fin des années 1970 en Jamaïque, ce style de musique qui descend du reggae multiplie pourtant les références aux femmes comme à des objets sexuels. Mais pour son projet Special Gyal, Aïda Bruyère a observé comment de toutes jeunes danseuses, originaires de d’Île-de-France, tordaient le cou à ces paroles misogynes pour mieux s’agiter librement, le corps incandescent. Elles éblouissent le regard tant elles sont rapides et agiles, et font de leurs corps une arme, dont les courbes sont moins soumises au désir masculin qu’au service de leur propre puissance. En immersion totale dans ce monde qu’elle a appris à connaître depuis 2015, Aïda Bruyère livre un témoignage brut filmé lors d’une compétition de danse – travail qui lui a valu le grand prix du Salon-Palais de Tokyo et une exposition en 2020 au Palais de Tokyo.
Aïda Bruyère, Special Gyal, 2015–2019
Installation vidéo • Photo Mattieu Colin / © Aïda Bruyère
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Deux écrans. À gauche, un court-métrage de dix minutes – le temps pour les deux personnages de s’installer dans un bar, de commencer à discuter, puis d’aller danser avant de s’embrasser (et de tomber amoureux, évidemment). Le tout, sans le son. À droite, un écran noir qui s’habille de commentaires sur l’état psychique des deux personnages – leur timidité, leur nervosité –, mais aussi, et c’est aussi drôle que déroutant, d’anecdotes de tournage au sujet des figurants, qui ne peuvent s’empêcher de jeter un œil à l’action, et des tactiques employées par le cinéma pour faire naître l’émotion. Nourrie de références sociologiques, Mathilde Supe (née à Paris en 1989) décrypte avec mordant les ficelles cinématographiques en s’intéressant aux stéréotypes visuels, sur la façon dont ils sont construits, et sur leur portée politique – en évoquant par exemple le male gaze, ou « regard masculin », théorisé en 1975 par la critique de cinéma Laura Mulvey qui éclaire la façon dont l’image des femmes au cinéma est dominée par le désir masculin. Brillant.
Mathilde Supe, You Can’t Run From Love, 2019
Réalisation : Mathilde Supe. Direction photographique : Théo Sixou
Vidéo Ultra HD • 10'0
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Elle a étudié l’art et la philosophie, dessine, photographie et filme, et a remporté le Prix de la bande-dessinée alternative en 2018 au festival d’Angoulême : Elsa Abderhamani (née à Paris en 1988) multiplie les façons d’aborder avec engagement les questions de société qui lui tiennent à cœur, interrogeant nos façons de définir territoires et frontières. Ici, elle présente une courte vidéo tournée dans un jardin public : au milieu des passants qui discutent et pique-niquent au soleil, une femme s’étire, marche, s’entraîne. Comme étrangère au monde, cette figure sportive pourtant relativement habituelle semble ici incongrue. À côté, quelques exemplaires d’un fanzine racontent avec poésie le drôle de traitement que l’on réserve aux statues des villes, leur demandant de s’adapter à l’architecture et aux époques, leur coupant carrément la tête alors qu’elles n’avaient rien demandé. Elsa Abderhamani a l’art de soulever l’absurde de ce qui fait politique, et qui sépare les hommes et les femmes de leurs paysages quotidiens.
Elsa Abderhamani, Bouge, 2019
Installation vidéo • 5'45 • Photo Mattieu Colin / © Elsa Abderhamani
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Les esprits nostalgiques s’en offusqueront : pour concevoir son installation Hippocampe (2018), Alexandra Riss (née en 1992 à Clamart) a réduit en miettes certains de ses objets les plus intimes – comme son doudou, les gants de mariage de sa mère et un dé à coudre de sa grand-mère. Autrement dit, de véritables reliques, de celles que l’on garde pendant des décennies. Disposés dans une armoire du XVIIIe siècle, les objets ne sont ici plus que morceaux colorés et amoncelés ; dans cet état, ils interrogent la mémoire (le titre Hippocampe tire son nom de la partie du cerveau dédiée aux souvenirs) et la capacité de renoncement aux biens matériels. Dans le même esprit, la photographie Spectre (2018) a pour sujet une couronne mortuaire, siglée « À ma maison », qui questionne avec ironie le rapport quasi-mystique que l’on entretient avec nos lieux de vie. Également présentés, quelques objets performatifs réalisés en 2014 font dialoguer des matériaux hybrides comme un chausson de danse à la pointe en verre ou encore une paire de chaussures de rugby aux crampons de céramique. De quoi inviter le surprenant dans le commun, pour le remettre en question.
Alexandra Riss, Hippocampe / Sans Titre, 2018 / 2014
Installation, techniques mixtes / Objet performatif, chaussons de danse classique, verre • Mattieu Colin / © Alexandra Riss
Le site de l'artiste
64e Salon Montrouge
Du 27 avril 2019 au 22 mai 2019
Le Beffroi de Montrouge • Avenue de la République • 92120 Montrouge
www.beffroidemontrouge.com
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