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Aïda Bruyère dans son atelier aux Beaux-Arts de Paris, 2019
Photo Maurine Tric
Les fesses de Kim Kardashian sont-elles « naturelles » ou augmentées grâce à des implants ? Le mystère n’a pas encore été élucidé, mais le monde des médias s’accorde à dire que la star américaine a un « cul parfait ». Sculpté comme une œuvre d’art. Autres postérieurs qui agitent la planète : celui exhibé par Nicki Minaj sur la pochette de son disque Anaconda ou celui de Cardi B célébré dans le clip « Clout ». Les exemples ne manquent pas. Dans la culture pop, de la pub au clip en passant par Instagram, les fesses sont plus qu’un argument de communication, elles sont un faire-valoir.
Aïda Bruyère x The Bells Angels, Wayne, 2019
Photo Maurine Tric
Aïda Bruyère l’a bien compris. Ayant grandi au Mali et arrivée en France à 17 ans, elle est ce que l’on pourrait appeler une « anthropologue des fesses ». En février, elle exposait – en collaboration avec The Bells Angels et dans l’espace parisien d’exposition Floréal Belleville – un mur envahi de fesses imprimées sur papier. Avec cette galerie de mille et un butts (« culs » en anglais) glanés sur le web, cette étudiante en quatrième année aux Beaux-Arts soulignait que les fesses charnues avaient remplacé les corps maigrichons. Et à quel point, surtout, elles sont devenues un enjeu culturel. « Elles sont un outil de provocation, mais aussi un symbole d’émancipation et de pouvoir des femmes », explique cette jeune artiste désinhibée, au regard perçant.
« Être féministe en 2019 c’est aussi répondre aux canons de la beauté féminine, […] en capitalisant sur son corps sans que ça ne soit du ressort de personne d’autre. »
Aïda Bruyère
Le déclencheur de cet intérêt pour les fesses fut sans aucun doute les cours de booty shake de Patricia Badin auxquels elle assiste depuis trois ans. « Cela a eu de vraies vertus thérapeutiques et m’a donné confiance en moi. Désormais, je me sens bien dans mon corps et je ne prête plus attention à qui me regarde dans la rue. » Longtemps marchandisées, instrumentalisées et modelées par le regard masculin, les fesses féminines ont été réappropriées par certaines de leurs détentrices. Elles ne sont plus vues comme de simples objets de désir, mais comme des atouts dont on joue et que l’on contrôle à dessein afin de séduire, d’assouvir ses désirs et de prendre le pouvoir. « Le tableau peut paraître paradoxal mais être féministe en 2019, c’est aussi répondre aux canons de la beauté féminine. À savoir en exhibant son corps et en affirmant aussi sa sexualité libérée. Bref, en capitalisant sur son corps sans que ça ne soit du ressort de personne d’autre », abonde l’artiste.
Aïda Bruyère dans son atelier aux Beaux-Arts de Paris, 2019
Photo Maurine Tric
En 2017, Aïda Bruyère, attentive à tout ce qui tourne autour de la fesse, se rend au « Special Gyal Universe », un concours de dancehall à Saint-Ouen. Avec son téléphone, elle prend des photos et organise ses clichés dans un livre, proposant une étude et une collection de mouvements caractéristiques, des gestes de provocation aux figures acrobatiques en passant par les figures au sol. Le fruit de cette immersion dans la communauté du dancehall a été présenté au Salon de Montrouge cette année, à travers une installation mettant en scène vidéo, vêtements et affiches. « Je voulais que le spectateur se mette dans ma peau quand j’ai été voir le spectacle », explique Aïda Bruyère. « Le dancehall, c’est une danse très sexuelle. Certains disent que c’est sexiste, mais je n’analyse clairement pas les postures comme des gestes de soumission, mais plutôt comme de l’empowerment. Lors de l’évènement, je me sentais toute petite face à ces nanas hyper-puissantes, confiantes voire violentes. »
Aïda Bruyère, Special Gyal, 2015–2019
Installation vidéo • Photo Mattieu Colin / © Aïda Bruyère
« J’ai envie de continuer à faire découvrir cette culture du dancehall qui pâtit de nombreux préjugés et à montrer ces femmes fortes qui le pratiquent et que j’admire. »
Aïda Bruyère va probablement poursuivre ce projet autour du dancehall lors de l’exposition que lui consacrera l’année prochaine le Palais de Tokyo. Son travail, elle ne s’en cache pas, est « documentaire, voire ouvertement informatif ». « J’ai envie de continuer à faire découvrir cette culture du dancehall qui pâtit de nombreux préjugés et à montrer ces femmes fortes qui le pratiquent et que j’admire ». Aïda Bruyère est également très attentive à la généalogie de cette danse, née en Jamaïque, pratiquée aujourd’hui par des communautés noires et enfin reprise par certaines stars blanches de la pop.
Aïda Bruyère, Qataridreamz 2, 2018
Impression laser, couverture dorée sérigraphiée, format A5 • 25 exemplaires • Photo Maurine Tric
« Ces danses sont devenues mainstream mais ont une histoire qu’il faut raconter et questionner. À l’origine, le dancehall avait pour but de provoquer les classes blanches de Jamaïque, qui associent aux non-blancs l’idée d’une sexualité sauvage. La dancehall a participé à l’émancipation de femmes brimées. Aujourd’hui, certaines blanches privilégiées font du sport et des injections pour que leur corps ressemble à ces corps historiquement moqués », raconte l’artiste, désireuse de soulever les enjeux de racisme, d’appropriation culturelle et de circulation des pratiques. Des enjeux qui traversent ses projets, dont un livre récent sur le nail art, cette pratique aujourd’hui populaire et développée dans les communautés afro-descendantes en Angleterre et aux États-Unis. Aïda Bruyère a rassemblé des captures d’écrans de You Tube montrant des ongles recouverts de pierres luisantes en toc, d’autres qui grattent un dos ou d’autres encore détruisent des légumes. Certains – on les nomme « stiletto » – sont si pointus qu’ils pourraient trancher une gorge… Aïda Bruyère a trouvé dans la femme-harpie, guerrière et putassière, son modèle d’émancipation.
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