Article réservé aux abonnés

Fondation Beyeler

Rudolf Stingel, illusionniste sans limites

Par

Publié le , mis à jour le
Si aux États-Unis ses œuvres se vendent à prix d’or, Rudolf Stingel reste méconnu en France. À Bâle, la Fondation Beyeler accueille sa première exposition muséale européenne. Peintures photoréalistes, tableaux abstraits, polystyrène creusé, tapis tendus aux murs… Pour ce peintre inclassable, l’art n’est qu’un vaste terrain de jeu. Et tant mieux si le spectateur se perd en route !
Rudolf Stingel, Untitled
voir toutes les images

Rudolf Stingel, Untitled, 2010

i

Huile sur toile • 335,3 x 459 cm • Coll. The Broad Art Foundation • Courtesy Gagosian / © Photo : Christopher Burke Studio

Uniquement des images. Pas une ligne de texte. D’emblée, le catalogue d’exposition annonce la couleur : Rudolf Stingel aime déstabiliser. Connu aux Etats-Unis depuis la fin des années 1980, célébré en 2007 au Whitney Museum de New-York, puis remarqué en 2013 lors de la Biennale de Venise avec une carte blanche au Palazzo Grassi, l’artiste italien de 63 ans joue constamment avec le visiteur, ses sensations, ses illusions, ses attentes. Si bien que même les commissaires ont souvent du mal à expliquer son travail…

Rudolf Stingel
voir toutes les images

Rudolf Stingel

i

© Sally Montana

Une chose est sûre, Rudolf Stingel aime bousculer les conventions. Sur un immense tableau – reproduction minutieuse à l’huile d’une photographie de montagne en noir et blanc –, l’artiste rajoute des traces de peinture anarchiques. Et présente la toile aux côtés de trois autres peintures monumentales abstraites dans les tons or. « Stingel montre que l’on n’est pas obligé de choisir un camp entre l’abstraction et la figuration, entre la minutie du photoréalisme et une peinture instinctive », souligne Sam Keller, directeur de la Fondation Beyeler.

Dès la première salle, l’artiste fait preuve d’humour en présentant deux tableaux photoréalistes en noir et blanc figurant ses propres mains occupées à mélanger de la peinture et à manier un pistolet à colle… une manière de documenter la réalisation de l’œuvre exposée sur le mur d’en face : un grand monochrome argenté couvert d’un fin grillage texturé. Réalisées en 2019, ces reproductions de photographies font référence à Mode d’emploi, un livre d’artiste publié en 1989 où Stingel, non sans espièglerie, détaillait pas à pas, sous forme de recettes, le processus de création de ses œuvres. Comme s’il s’agissait de produits standardisés !

 « Je projette la photographie sur une toile, puis je peins en juxtaposant des points de couleur. »

Rudolf Stingel

« Le but n’était pas de dire aux autres comment faire de l’art ou d’imposer ma manière de faire. C’était plutôt une forme d’irrévérence vis-à-vis de mon propre travail » nous explique-t-il. Installé à New York depuis 1987, Rudolf Stingel a certainement été influencé par Andy Warhol et sa démarche de démystification de l’art. Car l’Italien joue avant tout avec les attentes du spectateur quant à ce que doit (ou peut) être une œuvre d’art. Ainsi pratique-t-il depuis 1987 le photoréalisme, souvent méprisé par les critiques qui n’y voient qu’une technique vide de créativité et de sens. « Je projette la photographie sur une toile, puis je peins en juxtaposant des points de couleur de centaines de nuances différentes ».

Rudolf Stingel, Untitled
voir toutes les images

Rudolf Stingel, Untitled, 2018

i

Huile sur toile • © Photo : John Lehr

Le peintre n’hésite pas non plus à transposer un même motif d’une œuvre à l’autre, comme le faisait Andy Warhol avec ses sérigraphies. Ni à accrocher un grand tapis orange au mur, que les visiteurs peuvent toucher et couvrir de dessins éphémères en y faisant glisser leurs doigts. Ou encore d’imposants panneaux argentés sur lesquels chacun peut graver ce qui lui passe par la tête. N’obéissant qu’à ses envies, il risque même la ringardise en peignant, en 2018, des fleurs criardes dont la texture offre l’illusion d’un imprimé qu’on croirait produit sous le Second Empire.

Les procédés employés contribuent eux aussi à déstabiliser le spectateur. D’où cette sensation de mystère éprouvée face à ses peintures abstraites évoquant des motifs de tapis persans – superposés et partiellement effacés comme sur une fresque antique –, réalisés grâce à une technique complexe proche de la sérigraphie sur textile. Même chose face à ses tableaux aux tons gris pâle, roses et argentés, résultant notamment d’une prise d’empreintes de morceaux de tulle froissé.

Rudolf Stingel, Untitled
voir toutes les images

Rudolf Stingel, Untitled, 2012

i

Huile et émail sur toile • 300 × 242 cm • © Rudolf Stingel / Photo Alessandro Zambianchi

« Je commence une œuvre avec une intuition floue de ce que je veux, puis, en cours de route, mon idée évolue », confie Rudolf Stingel. D’une pièce à l’autre, l’artiste prend plaisir à jouer avec les textures et les matières. Là, un tableau sculpté en polystyrène bleu, semblable à de la neige durcie. Plus loin, un épais tableau argenté, fait d’un mélange clinquant de cuivre et de nickel, présente l’empreinte gravée de graffitis recueillis sur un mur grâce à un procédé de moulage…

En vérité, ses œuvres ne sont qu’une succession d’expériences plastiques. Y compris ce tableau photoréaliste représentant un renard dans la neige. « Ce renard est issu d’une série de photographies anciennes d’animaux, trouvées dans un vieux calendrier des années 1960, que j’ai reproduites à l’huile en prenant soin de restituer leurs imperfections. Ce n’est pas l’animal qui m’a intéressé, mais le long processus de reproduction, qui est une façon pour moi de replonger dans mon enfance, l’époque où ces photographies ont été prises. »

Rudolf Stingel, Untitled
voir toutes les images

Rudolf Stingel, Untitled, 2013

i

Huile sur toile • 127 × 127 cm • © Rudolf Stingel / Photo : Christopher Burke Studio

Né en Italie de parents originaires du Tyrol, Rudolf Stingel vit à New York depuis trente-deux ans. « Avant, j’avais vécu en Allemagne, en Autriche et en Italie. Mais, où que j’aille, j’étais toujours vu comme un étranger. À New York, on ne me demandait plus d’où je venais, mais ce que j’avais à dire. C’était plus simple de créer là-bas », raconte-t-il. « Mais maintenant, j’aimerais bien passer un peu plus de temps en Europe. » Le début de nouvelles aventures ? À suivre.

Arrow

Rudolf Stingel

Du 26 mai 2019 au 6 octobre 2019

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi