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Shimabuku, Je voyage avec une sirène de 165 mètres, 1998 - en cours
Aquarelle sur papier (détail de l’installation) • 75 x 104 cm • Coll. NMNM, Monaco • © Shimabuku / Courtesy Shimabuku et Air de Paris, Romainville
Tout commence en 1998, lorsque Shimabuku (né en 1969) découvre l’existence de la « sirène de 165 mètres de long ». Cette légende médiévale, assortie d’étranges reliques osseuses, est conservée et transmise au sein d’un temple de Fukuoka, une ville côtière du nord du Japon. Depuis, l’artiste « voyage avec cette histoire » et l’éprouve à travers différentes performances et médiums : il a réalisé une petite aquarelle le figurant, minuscule, face à l’immense créature (1998), a dormi dans un cocon fait d’une corde longue de 165 mètres (1999), proposé à des artisans de s’approprier la légende – avec une marqueterie, une œuvre de calligraphie, un œuf en chocolat… À chaque exposition, toujours dans des villes de bord de mer (Marseille, Sydney, Montréal), Je voyage avec une sirène de 165 mètres de long s’enrichit de nouvelles pièces, réalisées avec ou par des gens du coin.
Shimabuku, Je voyage avec une sirène de 165 mètres, 1998 – en cours
Fougasse monégasque, artisan SAM Costa, Monaco, 2021 • Vue de l’exposition La Sirène de 165 mètres et autres histoires • Photo NMNM / Andrea Rossetti, 2021
À Monaco, où le Nouveau Musée fait face à l’infini bleuté, Shimabuku a demandé à la traductrice Dominique Salvo de transposer la légende en monégasque ; l’artisan Charles Flaujac l’a ensuite gravée sur une plaque en pierre de travertin, typique des monuments historiques du Rocher. Shimabuku a aussi, et c’est la toute première œuvre de l’exposition, travaillé avec des boulangers de la maison Costa pour cuisiner une fougasse en forme de sirène (à l’échelle 1/100ème, soit 1 mètre 65), le dessert anisé étant l’une des spécialités locales. Si naïve avec ses courbes et son visage en confiseries, elle est le résultat de deux jours de travail, dans une bonne humeur gourmande. À ceux-ci s’ajoutent quatre jours passés dans une école primaire, où Shimabuku a partagé sa légende avec des enfants de CM2 : ensemble, ils ont créé un « Musée de la Sirène » en carton, et réalisé de nombreux dessins et petites sculptures en terre… On fond.
Ainsi travaille Shimabuku : avec des personnes de toutes sortes, qualifiées ou non, et des matériaux simples, des processus poétiques, et puis aussi de l’humour (ajoutons qu’il a passé une petite annonce dans le journal pour trouver « la femme la plus grande de Monaco », et réalisé une empreinte de son corps sur papier photosensible – employée à la mairie de Monaco, celle-ci mesure 1 m 90 !). Se refusant à voir l’art circonscrit aux seuls murs des musées, il explore ainsi le « territoire ». Une idée courante dans le milieu culturel, qui apparaît toutefois le plus souvent comme un vœu pieux, et qui est chez lui le point de départ d’œuvres sublimes, à la simplicité déroutante. En 2018, à l’occasion d’une exposition au Crédac d’Ivry-sur-Seine, il distribue des fleurs aux voisins du centre d’art pour que ceux-ci en ornent leur balcon – la directrice Claire Le Restif déclarait alors que, malgré ses bonnes intentions quant à l’« échelle locale », c’était la première fois qu’elle les rencontrait depuis son arrivée en 2003.
Shimabuku, Ériger, 2017–2018
Vue d’installation Reborn-Art Festival, Oshika peninsula, Ishinomaki • © Shimabuku / Courtesy Shimabuku et Air de Paris, Romainville
En 2006, pour la Biennale de São Paulo, il demande à des chanteurs de rue brésiliens (Repentistas) de conter à leur manière sa fascination pour les poulpes, qu’il pêche grâce à des poteries faites à la main. En 2000, il va de Londres à Birmingham en bateau – le voyage, lent de deux semaines (en train, il ne dure que deux heures), lui permet d’observer la transformation de concombres plongés dans du vinaigre en cornichons, et, surtout, de faire la rencontre d’un couple d’Anglais qui lui apprennent à manœuvrer la longue péniche. En 2017–2018, il répond à l’effroyable tsunami qui a touché le Japon en 2011 en invitant des gens à aller avec lui sur la plage, et à ériger en les plantant dans le sable des branchages et des troncs. « Alors peut-être quelque chose en nos cœurs se redressera », écrit-il alors. Au Nouveau Musée de Monaco, il reproduit le même processus avec les débris d’une villa détruite – sans doute bientôt remplacée par une tour flambant neuve.
Shimabuku, Ériger, 2017-2021
Installation, matériaux divers et plantes en pot Production réalisée avec l’aide de SAM J.B. Pastor & Fils, Monaco • Vue de l'exposition • Photo NMNM / Andrea Rossetti, 2021 / Courtesy Shimabuku et Air de Paris, Romainville / En collaboration avec le Jardin Exotique de Monaco
Le texte est une composante essentielle de son travail : chaque œuvre est accompagnée de quelques lignes, qui lui permettent d’expliquer, avec clarté et poésie, le pourquoi du comment de ses projets – voire en constitue le cœur. Comme pour cette série de récits Avec la pieuvre (1990–2010), qui débute par l’étrange requête du colocataire de l’artiste à San Francisco – « S’il te plaît, ne mets pas de poisson dans le frigo. Et, quoi que tu fasses, ne mets pas de poulpe là-dedans ! » – et qui retrace une fascination animiste en plusieurs épisodes : la réaction mi-horrifiée mi-hilare de son ami face à un tentacule de poulpe acheté malgré tout, un voyage, un dialogue avec un poissonnier, la rencontre provoquée entre un poulpe et un pigeon (sic)…
Shimabuku, Sakepirinha, 2008
Néon et affiche encadrée • Photo NMNM / Andrea Rossetti, 2021 / Courtesy Shimabuku et Air de Paris, Romainville
Une œuvre résume la façon si malicieuse et délicate dont il parle du monde : Le Fish & Chips de Shimabuku (2006), une vidéo de quatre minutes suivant la dérive d’une pomme de terre dans l’eau, au milieu des poissons. « Poisson et pommes de terre, une rencontre de la mer et de la terre. Les panneaux Fish & Chips sont partout dans les villes anglaises. Pour moi, c’est comme si les villes regorgeaient d’une poésie, simple et belle. » La rencontre avec l’altérité prend chez lui le sens d’une richesse infinie, à exploiter avec bonheur, truculence, à la façon des Surréalistes, de leurs collages et de leurs cadavres exquis. Une « esthétique relationnelle », comme l’expliquait Nicolas Bourriaud en 1998, « d’autant plus intéressante à l’ère du Covid », souligne Célia Bernasconi, commissaire de l’exposition, ère où les frontières et les âmes se referment sur elles-mêmes. Bientôt, peut-être, pourra-t-on déguster au rez-de-chaussée du musée le cocktail inventé par l’artiste dit « Sakepinha », rencontre du saké et de la caïpirinha. Et, ainsi, célébrer (enfin !) l’abolition des distances, par le goût.
Shimabuku. La Sirène de 165 mètres et autres histoires
Du 19 février 2021 au 3 octobre 2021
Nouveau musée national de Monaco • 56 Boulevard du Jardin Exotique • 98000 Monaco
www.nmnm.mc
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