Article réservé aux abonnés

DÉCRYPTAGE

Les sirènes, femmes fatales de l’art

Par • le
Tour à tour maléfiques et innocentes, ce sont les reines de l’ambivalence et de la métamorphose. Oiseaux à tête humaine dans l’Antiquité, vamps à queue de poisson dès le VIIIe siècle, elles chantent aujourd’hui au nom des écologistes, des féministes ou des LGBT. Mais qui sont-elles réellement ?
John William Waterhouse, A Mermaid
voir toutes les images

John William Waterhouse, A Mermaid, 1900

i

Seule sur son rivage, la douce sirène du préraphaélite anglais Waterhouse semble vaguement mélancolique. N’était ce peigne, hérité des représentations médiévales, indiquant qu’elle est un monstre de luxure. Sa bouche entrouverte prouve d’ailleurs qu’elle attire déjà à elle ses prochaines victimes. Quant aux perles, elles seraient formées des larmes des marins disparus…

Huile sur toile • 96,5 x 66,6 cm • Coll. et © Bibliothèque nationale de France, Paris.

Elles sont nées de la bouche d’une magicienne. Les sirènes font leur entrée dans la littérature et l’histoire des mortels au Chant XII de l’Odyssée, quand Circé avertit Ulysse des dangers qui l’attendent : « Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui fait escale pour entendre leurs chants ! […] Car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur séjour, est bordé d’un rivage tout blanchi d’ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent… Passe sans t’arrêter ! » Étrangement, Homère ne décrit pas l’apparence physique de ces funestes créatures, postées à l’entrée du détroit de Sicile, entre l’île d’Aea et celle des monstres Charybde et Scylla.

Seule certitude : nul ne peut résister au charme de ces enchanteresses, responsables de tant de naufrages et de désolation. Alors pourquoi Circé conseille-t-elle à Ulysse d’écouter leur chant fermement attaché au mât de son navire, plutôt que de se boucher les oreilles, comme ses compagnons ? Ce sont les sirènes elles-mêmes qui ont la réponse : « Jamais un navire n’est passé là sans écouter de notre bouche de doux chants. Puis on repart, charmé, lourd d’un plus lourd trésor de science. Nous savons en effet tout […] ce qui advient sur la terre féconde… » Là est leur puissance magnétique : une voix ensorcelante, doublée d’un savoir absolu. Ce même fruit de la connaissance que croquèrent Adam et Ève, et pour lequel le héros d’Ithaque est prêt à risquer sa vie. Au commencement était donc le Verbe des Sirènes.

Grèce antique, Stamnos [récipient qui contenait du vin] représentant Ulysse et les sirènes
voir toutes les images

Grèce antique, Stamnos [récipient qui contenait du vin] représentant Ulysse et les sirènes, 480–470 av. J.-C.

i

Dans la Grèce antique, les sirènes étaient figurées comme des oiseaux à tête humaine, même si Homère ne les décrit pas dans l’Odyssée. Celles à queue de poisson nageront longtemps dans les eaux celtiques avant de s’imposer partout dans le monde.

Terre cuite • Coll. et © Photo The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais/ The Trustees of the British Museum. Coll

Si Platon entend dans leur chant la « musique des sphères » (à chaque cercle cosmique correspondrait une sirène qui, d’une note unique, participerait à l’harmonie de l’Univers), les artistes grecs, eux, se plaisent à leur donner une apparence sensible… en chair et en plumes. Car, contrairement aux idées reçues, les premières représentations de sirènes en Occident étaient des oiseaux à tête humaine – parfois barbue –, peut-être héritées de l’oiseau bâ, lequel symbolisait, en Égypte, l’âme quittant le corps des défunts. Des statuettes funéraires grecques figurant des esprits ailés pourraient accréditer cette thèse. Populaire, souvent associée au centaure, la sirène fera comme lui partie des rares figures androcéphales à s’humaniser. Mutant en femme ailée à pattes d’oiseau dans le monde romain, elle s’érotise et peut enfin jouer de la flûte et de la lyre pour mieux ensorceler marins… et pécheurs. Surtout elle se dote d’une poitrine généreuse et, bientôt, d’une longue chevelure ondoyante. Au VIe siècle, l’évêque Isidore de Séville ne s’y trompe pas, qui estime qu’elle a des ailes et des griffes parce que l’amour est volage et blessant. La preuve : elle surgit de l’écume, comme Vénus à sa naissance.

Gustav Adolf Mossa, La Sirène repue
voir toutes les images

Gustav Adolf Mossa, La Sirène repue, 1905

i

Une tueuse vorace, proche du vampire, ultra-fantasmatique : ici dotée d’une poitrine et de spectaculaires serres et ailes de rapace, la sirène du peintre symboliste Mossa n’a visiblement plus besoin de sa douce voix pour arriver à ses fins. Derrière elle, la ville de Nice est submergée. Les compagnons d’Ulysse, transformés en misérables pourceaux par la magicienne Circé, attendent leur sort sur les toits des monuments naufragés.

Huile sur toile • 81 × 54 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts de Nice / © akg-images

Au VIIIe siècle, un ouvrage sur les monstres, attribué au moine anglais Aldhelm de Malmesbury, propose une tout autre version. Les sirènes sont « des filles de la mer qui séduisent les marins avec leur joli corps et leur douce voix, écrit l’abbé. De la tête au nombril, leur corps est celui d’une vierge […] mais elles ont une queue de poisson couverte d’écailles grâce à laquelle elles se dissimulent dans les flots ». Que s’est-il passé ? La métamorphose s’opère dans les îles britanniques, au contact des légendes venues du Nord, et s’explique notamment parce que Margygr (« la géante de mer »), dans le folklore scandinave, est également un monstre de séduction qui emporte les marins – à cette différence près qu’elle possède une queue de poisson. Les « dames-oiselles » archaïques (l’expression est de Lacan) se transforment ainsi au Moyen Âge en femmes fatales, en créatures démoniaques venues des abysses et non plus du Ciel des Idées.

Evrart de Conty (enluminures de Robinet Testard), Livre des échecs amoureux moralisés, détail du folio 130
voir toutes les images

Evrart de Conty (enluminures de Robinet Testard), Livre des échecs amoureux moralisés, détail du folio 130, Vers 1495–1498

i

Cette gracieuse sirène, issue d’un chef-d’oeuvre de l’enluminure flamande, fixe la forme « moderne » de sa figuration. Dotée d’une queue de poisson et d’une chevelure ondoyante, elle accompagne ses funestes mélopées de musique. Mais cela n’a pas toujours été le cas…

Coll. et © Bibliothèque nationale de France, Paris.

Pire : les bestiaires et manuscrits enluminés les figurent avec tous les attributs de la prostituée, bijoux, peigne et miroir. Particulièrement ornementales, on les voit s’infiltrer en souplesse autour des lettrines des parchemins et entre les flots des cartes marines, mais aussi sur les chapiteaux des églises, répandant partout leur luxure. Elles arborent même parfois une double queue dressée, probablement sous influence étrusque. Contre ces succubes, l’image d’Ulysse attaché à son mât se fait christique. La femme-poisson ne chante plus le Savoir mais évoque le serpent de la tentation, celui de la chute originelle. Au point d’apparaître dans la Bible, à la faveur d’une erreur de saint Jérôme, qui a traduit « chacal » par « sirène » dans le Livre d’Isaïe : « Les sirènes et les démons danseront à Babylone ; les hérissons et les centaures habiteront dans leurs maisons. »

Ron Howard, Splash
voir toutes les images

Ron Howard, Splash, 1984

i

Elle est, avec Ariel, la sirène star de Disney. Daryl Hannah a cependant fait l’objet en 2020 d’une censure par les studios qui ont masqué ses fesses par une extension (très) mal photoshopée de sa chevelure.
Sex-symbol des eighties, l’actrice est également une militante écologique de la première heure, qui a eu l’honneur d’être qualifiée d’« écoterroriste » par le Japon pour son combat contre la chasse à la baleine.

Long métrage • © Kobal Collection / Aurimages.

Il faudra attendre la Renaissance pour que la sirène retrouve ses lettres de noblesse, même si Boccace la traite encore de « traînée ». De Pétrarque à Shakespeare, elle n’est plus l’incarnation de la dépravation et de la perfidie, mais une muse au « chant si doux et si harmonieux que la rude mer devint docile à sa voix – et que plusieurs étoiles s’élancèrent follement de leur sphère – pour écouter la musique de cette fille des mers » (le Songe d’une nuit d’été). Même Christophe Colomb, au cours de son premier voyage en 1493, aperçoit des sirènes à Saint-Domingue. Il est aujourd’hui admis qu’il s’agissait de lamantins, une confusion qui perdurera encore de nombreux siècles, jusque dans les cercles scientifiques les plus éclairés.

La consécration viendra au XIXe siècle. Les peintres symbolistes et préraphaélites se délectent de ces femmes surnaturelles dont la duplicité renvoie bien sûr à Éros et Thanatos, mais aussi pour Hans Christian Andersen à une possible réconciliation de la nature avec l’humain. Sa Petite Sirène (1837) renverse la tendance. Avec lui, la tueuse voluptueuse, corruptrice et perverse se fait jeune fille vertueuse, prête à ne devenir « que de l’écume sur de l’eau » par amour pour un prince. Autrement dit, une victime annoncée de son désir. C’est bien sûr cette version innocente que retiendra Disney, du film Splash au personnage d’Ariel, the little mermaid. On notera d’ailleurs que la distinction en anglais entre mermaid (sirène à queue de poisson) et siren (sirène ailée) n’existe pas en français.

Alan Strutt, Yasmin Le Bon photographiée par Alan Strutt pour Evening Standard Magazine dans une tenue de Thierry Mugler (collection « la Chimère », haute couture automne-hiver 1997-1998)
voir toutes les images

Alan Strutt, Yasmin Le Bon photographiée par Alan Strutt pour Evening Standard Magazine dans une tenue de Thierry Mugler (collection « la Chimère », haute couture automne-hiver 1997–1998), 1997

i

Entre vision fantastique et sentiment océanique, cette création de Thierry Mugler est une parfaite synthèse des traditions iconographiques méditerranéenne (à plumes) et scandinave (à écailles). À retrouver au MAD (musée des Arts décoratifs), à Paris, à partir du 30 septembre dans l’exposition « Thierry Mugler Couturissime ».

© Alan Strutt

Au XIXe siècle, la sirénomania franchit donc les frontières du réel. Si Ondines et Lorelei germaniques peuplent contes et opéras, elles hantent aussi les spectacles forains et attractions en tout genre. De la « jeune sirène capturée sur la côte d’Acapulco » à la « femme des mers des Indes orientales », tous les moyens sont bons pour exciter les amateurs de freak shows. On exhibe des monstres, ici un fœtus mal formé, là un buste de singe cousu sur une queue de saumon. Fini le sex-appeal, place au sensationnel. Et quand les surréalistes tenteront d’attraper la sirène dans leurs filets poétiques, elle se sauvera encore. Dernière tentative en date : en 1989, une sirène capturée défraie la chronique aux Philippines. En réalité, une Australienne en bikini secourue par des pêcheurs dans des eaux infestées de requins.

Photographie de Davi Moreira, un adepte du <em>mermaiding</em>
voir toutes les images

Photographie de Davi Moreira, un adepte du mermaiding

i

Alors qu’à Bahia se réunissent des sirènes « grosses et noires », le mermaiding (le fait de nager ou de s’habiller avec une queue de sirène) a sa star à Ipanema : Davi Moreira, alias Sereio (« triton » en portugais). Contre vents et marées homophobes, il a déclaré à l’AFP : « Les gens se moquent de moi parce que je suis différent, mais moi je me moque d’eux parce qu’ils sont tous pareils ! »

© Photo Yasuyoshi Chiba / AFP

Et aujourd’hui ? La sirène nous ressemble autant qu’elle nous rassemble. On ne compte plus les organisations environnementales qui ont choisi la sirène pour incarner leur combat entre terre, ciel et mer. Elle participe évidemment à nombre de luttes féministes sans fausse pudeur. Qu’elle ait les traits de Lady Gaga ou Laetitia Casta, elle est devenue une référence pop incontournable, de plus en plus présente dans les clips, séries et films. Avec la licorne, la sirène fait même l’objet d’un culte chez les enfants (un remake en prises de vues réelles de la Petite Sirène est attendu) comme chez les LGBT+. Véritable sous-culture, le mermaiding s’illustre dans des parades (à Coney Island), des concours de drag queens (popularisés par RuPaul) ou de Mister Triton (en France), mais aussi chez des fans qui, du Brésil aux États-Unis, nagent et prennent la pose en sirène, loin des eaux polluées par l’homophobie. En gommant toute assignation sexuelle, la queue en silicone s’impose finalement comme l’accessoire idéal pour passer d’un genre à l’autre en toute fluidité. Par-delà le féminin et le masculin, les paradoxes et les fantasmes, la queue de poisson n’est-elle pas après tout la plus belle manière de ne jamais en finir avec cette fabuleuse histoire ?

Arrow

Shimabuku. La Sirène de 165 mètres et autres histoires

Du 19 février 2021 au 3 octobre 2021

www.nmnm.mc

Arrow

Le Chant de la sirène

par Vic de Donder

Éd. Gallimard • 128 p. • 15,80 euros

Arrow

Sirènes – Femmes fatales

BnF Éditions • 48 p. • 6,90 €

Retrouvez dans l’Encyclo : John William Waterhouse

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi