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Subodh Gupta, Two Cows, 2003-2008
Bronze et bronze plaqué chrome • 98 x 252 x 118 cm • Courtesy Subodh Gupta et galerie Hauser & Wirth/Photo Stefan Altenburger Photography Zürich
Subodh Gupta est un alchimiste. Il transforme l’ordinaire en extraordinaire. La banale vaisselle en Inox utilisée par l’immense majorité de la population indienne (c’est-à-dire les plus pauvres et la classe moyenne) se métamorphose grâce à lui en objet d’art. Au début des années 2000, en accumulant et en superposant ces assiettes, ces verres, ces récipients de toute sorte utilisés quotidiennement par les Indiens, Gupta a réussi non seulement à créer des sculptures séduisantes, voire fascinantes, mais surtout à inventer un langage unique et des formes inédites. Et si son art a tant séduit les collectionneurs du monde entier, faisant de lui une star de l’art contemporain, c’est autant par sa force plastique que par ce qu’il dit de l’Inde contemporaine et des effets de la globalisation. Né en 1964 à Khagaul, dans l’état du Bihar, l’un des plus pauvres du pays, Subodh Gupta incarne « artistiquement » les effets de cette mondialisation de l’économie et de la culture qui s’est opérée à partir de la fin des années 1980.
Portrait de Subodh Gupta
© Rahul Kumar Gupta
En Inde, l’ouverture au marché international se fait en 1991 sous l’égide du premier ministre Manmohan Singh, quand la démocratie socialiste et très étatiste se convertit brutalement à l’économie libérale. En moins de dix ans, la société indienne est profondément bouleversée : exode rural massif, naissance d’une classe moyenne au style de vie totalement nouveau et pénétration de la culture occidentale dans tous les foyers, via des clips vidéo et des films américains diffusés en boucle à la télévision. Ce fut – et c’est encore – un tsunami. De même en matière artistique : alors que depuis des siècles l’essentiel de la création s’exprimait dans le cadre des mythologies indiennes, Subodh Gupta et quelques autres développent des formes et des pensées proches de celles exposées dans les grands musées occidentaux. Mais cet artiste de 54 ans, qui symbolise la naissance de l’art contemporain indien, incarne également, avec d’autres artistes, chinois ou brésiliens, la fin de la domination occidentale sur la création… Autrement dit, il est désormais obligatoire de considérer chaque artiste avec la même attention, quel que soit son pays d’origine. Une révolution, dont Gupta est sans aucun doute un symbole.
Subodh Gupta, Very Hungry God, 2006
Une vanité qui exprime la dualité de la société de consommation, ou quand l’abondance côtoie la famine.
Structure et ustensiles en acier inoxydable • 390 × 320 × 400 cm • Coll. Pinault/Courtesy Subodh Gupta
Le plasticien exprime dans son œuvre sa conception de la société indienne aussi bien que celle du monde dans sa globalité, et surtout de la vie qui va avec. Ainsi en est-il de Very Hungry God (2006), l’œuvre la plus connue de l’artiste, présentée dans la rétrospective que lui consacre la Monnaie de Paris ce printemps. Cette monumentale tête de mort, conçue par l’accumulation de centaines d’ustensiles en Inox, évoque la dualité des effets du capitalisme en Inde : d’un côté, une abondance de biens à destination de la classe moyenne ; de l’autre, la faim que connaissent encore des millions d’individus. De la même manière que la cuisine est au centre des foyers indiens, la nourriture est au coeur du travail de Gupta. À ses yeux, elle relève d’une dimension profondément spirituelle. Lorsqu’il était enfant, sa mère, bouddhiste, pratiquait régulièrement la puja, un rituel d’offrande envers le bouddha ou une autre déité. Aujourd’hui encore temples et maisons disposent tous d’un autel devant lequel le prêtre, la famille et les amis viennent faire leur puja, qui commence par un jeune matinal et s’achève l’après-midi par un repas. Cette obsession de la nourriture s’exprime dans les outils utilisés par Gupta, des vidéos – où il filme la préparation des aliments et leur ingestion –, des performances ou encore de nombreuses peintures, comme In This Vessel Lies the Seven Seas (2016) : un récipient, déformé par de multiples cuissons, semblable à une constellation, allégorie sensible de l’Univers.
Subodh Gupta, In This Vessel Lie The Seven Seas ; In It, Too, The Nine Hundred Thousand Stars (I), 2016
Pour l’artiste, la nourriture revêt une dimension profondément spirituelle, voire cosmique.
Peinture à l’huile et impression numérique sur aluminium, led • 365,7 x 243,8 x 5 cm • © Courtesy Subodh Gupta et galerie Hauser & Wirth/Photo Subodh Gupta
Plus largement, Gupta demeure fasciné par la capacité des objets à représenter les diverses cultures. Unknown Treasure (2017), qui met en scène un gigantesque pot en bronze déversant des ustensiles hétéroclites venus des quatre coins de l’Inde, donne ainsi le sentiment d’appréhender une partie de l’histoire du pays. Mais là où Gupta exprime le mieux la force mémorielle des objets, c’est lorsqu’il en crée des reproductions sacralisées, comme avec cette sculpture de deux vélos combinés à des pots à lait (Two Cows, 2003–2008) en bronze et bronze plaqué chrome. Elle fige un aspect de la mémoire collective de l’Inde, celle de ces porteurs de lait sillonnant, il y a peu encore, toutes les routes de l’Inde à vélo. Idem avec cette reproduction en aluminium de la mythique voiture Ambassador (Doot, 2003) jadis utilisée par l’élite et à présent en voie de disparition. Et pour son œuvre intitulée There Is Always Cinema (2008), Gupta a assemblé des objets (bobines de films, projecteurs, etc.) retrouvés dans la Galleria Continua de San Gimignano, en Italie, un ancien cinéma construit juste après la guerre. Il a ensuite fabriqué leur copie en métal doré. Les paires d’objets ainsi créées forment un espace commémoratif renvoyant autant au cinéma italien qu’aux salles de théâtres de son enfance où se tenaient des projections.
Subodh Gupta, There Is Always Cinema (I), 2008
Des projecteurs et des bobines de films retrouvés dans un vieux cinéma italien sont exposés avec leurs doubles clinquants. Le ready-made est majeur dans son travail.
Objets trouvés, nickel et laiton, dimensions variables • © Courtesy Subodh Gupta et galerie Continua/Photo Ela Bialkowska
Toutefois, pour Gupta, l’enjeu n’est pas que mémoriel. La reproduction est aussi un outil pour susciter l’attention, pour apprendre à voir, comme avec ses trompe-l’oeil en bronze représentant un pain posé sur une table en bois (Atta, 2010) ou une mangue dont on jurerait qu’ils sont bien réels. En définitive, l’art de Subodh Gupta est très théâtral, ses peintures comme ses sculptures relevant de véritables mises en scène. Cette conception de l’art comme une performance permanente trouverait ses racines dans son enfance, à nouveau, et dans l’influence du spectacle permanent qu’offrent la religion et la puja.
Subodh Gupta est un ogre qui dévore sans fin le monde, s’intéresse à tout et pratique toutes les formes d’expressions artistiques.
Son univers complexe est pluriel, tout comme l’est sa personnalité. Aussi cultivé qu’instinctif, habité par la culture indienne autant que par l’histoire de l’art occidental (en particulier par Duchamp et les nouveaux réalistes), capable de colères phénoménales mais le plus souvent calme comme un yogi, fin cuisinier, grand amateur de vin, collectionneur d’art contemporain et d’objets du monde entier qu’il accumule dans l’attente d’une inspiration… Subodh Gupta est un ogre qui dévore sans fin le monde, s’intéresse à tout et pratique toutes les formes d’expressions artistiques. Du dessin, dans lequel il excelle, à la peinture, la sculpture, la vidéo et même le son. Ainsi de son installation récente, intitulée Anahad (2016) : les visiteurs pénètrent dans un espace où sont accrochés de grands panneaux de métal, aussi réfléchissants que des miroirs. Et qui soudain se mettent à vibrer intensément, déformant le reflet des visiteurs et les submergeant du son troublant de la vibration du métal. Ce son donne forme au concept indien de anahad naad, c’est-à-dire qui n’a ni début ni fin, qui transcende l’espace et le temps.
Subodh Gupta, DaDa, 2014
Dans la cour d’honneur de l’hôtel de la Monnaie de Paris, un arbre de métal (People Tree, similaire à celui-ci) accueillera les visiteurs, les invitant à se réunir et à converser à la manière traditionnelle des Indiens, sous un arbre.
Acier inoxydable • 930 x 680 x 930 cm • © Courtesy Subodh Gupta/Photo Ravi Ranjan
La ligne qui réunit toutes les œuvres de Gupta est sans doute cette recherche de transcendance, cette volonté de l’artiste de se situer toujours à la frontière entre plusieurs mondes et plusieurs dimensions. A Glass of Water (2011) est à ce titre emblématique, tant elle est perturbante pour qui la découvre pour la première fois. Imaginez : une table en bois sur laquelle est posé un verre en Inox rempli d’eau à ras bord. Quoi de plus banal, me direz-vous. Certes, mais l’eau crée l’illusion, grâce au métal, d’une sculpture incurvée comme un objet de design… Faire d’un simple verre un objet d’art est, plus que de l’alchimie, du génie à l’état pur !
L’écrin parfait pour un orfèvre du métal
Pour sa toute première rétrospective dans un lieu muséal français, quoi de mieux que de s’installer à la Monnaie de Paris, lieu de création tout entier dédié à son matériau de prédilection : le métal ? Orchestrée par Camille Morineau, nouvelle directrice des expositions de ce centre d’art atypique, et Mathide de Croix, jeune commissaire associée, cette présentation inédite réunit 30 pièces, souvent monumentales, autour des thématiques chères à Gupta (objets du quotidien, nourritures traditionnelles et spirituelles, cosmos, exil…). Soit 30 pièces historiques ou plus récentes, disséminées dans les salons historiques du bel hôtel particulier qui abrite la Monnaie, mais aussi dans les ateliers de travail des médailles, autour du concept hindi du adda, utilisé pour tout échange d’idées ou débat.
Subodh Gupta - Adda / Rendez-vous
Du 13 avril 2018 au 26 août 2018
Monnaie de Paris • 11, quai de Conti • 75006 Paris
www.monnaiedeparis.fr
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