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Musée d'Orsay

Sylvie Patry : « Loin d’être seulement une femme artiste, Berthe Morisot a contribué à une révolution du regard. »

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Figure majeure de l’impressionnisme, Berthe Morisot bénéficie enfin d’une rétrospective au Musée d’Orsay. Moins connue que ses contemporains et amis, Manet, Degas ou Renoir, elle fut pourtant une artiste novatrice. Sylvie Patry, commissaire de cette exposition majeure, revient sur le destin d’une femme moderne, qui a su s’émanciper avec brio des codes sociaux et artistiques de son temps.
Berthe Morisot, Autoportrait
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Berthe Morisot, Autoportrait, 1885

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Huile sur toile • 73 × 63,5 cm • Coll. Musée Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman Images

Pour la première fois, le musée d’Orsay consacre une exposition à l’œuvre de Berthe Morisot. Quelle en a été la genèse ?

Le projet est né fin 2014, début 2015, à l’initiative de la directrice du musée national des Beaux-Arts du Québec, Line Ouellet, qui voulait consacrer une grande exposition à Berthe Morisot. Elle avait été frappée par le contraste entre l’importance de l’artiste, son rôle fondateur dans l’impressionnisme, et la méconnaissance profonde dans laquelle son travail était tenu au Canada ainsi que l’impossibilité, pour le public canadien, d’avoir accès à ses œuvres. Nous avons ainsi développé une itinérance nord-américaine. Quand Laurence des Cars est arrivée à la tête du musée d’Orsay en 2017, elle n’a pu imaginer un seul instant qu’une exposition d’envergure consacrée à Berthe Morisot n’y soit pas programmée : il n’y en avait jamais eu depuis sa création, en 1986. Certaines œuvres qui figurent dans l’exposition n’ont pas été vues en France depuis cent ans !

« L’idée courait au XIXe siècle qu’une femme artiste, soit perd sa qualité de femme, soit n’est qu’une artiste médiocre… »

Chez Berthe Morisot, comme chez les autres impressionnistes, on perçoit une attention particulière au rapport de la figure à son environnement…

Lorsque j’ai conçu ce projet, j’ai voulu me replonger dans un aspect dominant de son œuvre : la peinture de figures et les portraits. Nous explorons ce que signifiait, pour cette artiste, peindre des figures ; la relation entre peinture de figure et vie moderne touche au cœur de l’impressionnisme. Morisot est encouragée dans cette voie par un texte de Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, avec l’idée de représenter le monde tel qu’il est, tel qu’il environne les artistes. Comment renouvelle-t-elle le genre en repoussant les limites du fini et du non-fini ? La carrière de Berthe Morisot fut très courte.

Berthe Morisot, Portrait de Mme E.[dma] P.[ontillon]
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Berthe Morisot, Portrait de Mme E.[dma] P.[ontillon], 1871

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Pastel sur papier • 81,5 × 65,8 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images

Elle s’est toujours remise en cause, et son œuvre possède une dimension exploratoire, expérimentale. C’est cet aspect que nous tenons à mettre en avant. Loin d’être simple, son travail n’est pas dans la retranscription immédiate d’un quotidien féminin : ambiguïté, détermination, profondeur, complexité, voilà, à l’instar de celle de tous les grands artistes, ce que cette œuvre recèle. Ses scènes d’intérieur trahissent aussi une nouvelle façon d’être chez soi au XIXe siècle, une nouvelle façon d’être en famille, de pratiquer de nouveaux loisirs, de se promener en plein air, dans les jardins, les parcs, les stations balnéaires, etc. Morisot accorde une grande importance aux robes, à la mode. En particulier dans ses tableaux de jeunes filles en buste, souvent en tenue de bal et s’apprêtant à sortir. Elle était perçue par la critique comme une « femme peintre ». L’idée courait au XIXe siècle qu’une femme artiste, soit perd sa qualité de femme, soit n’est qu’une artiste médiocre, ou alors elle devient une sorte de troisième genre, en quelque sorte. Souvent, d’ailleurs, les femmes artistes professionnelles ne se mariaient pas, n’avaient pas d’enfants.

Berthe Morisot, À gauche, “Femme à sa toilette” et à droite “Jeune Femme à sa fenêtre”
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Berthe Morisot, À gauche, “Femme à sa toilette” et à droite “Jeune Femme à sa fenêtre”, 1875 et 1869

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Huile sur toile • 84 × 105 cm et 74,9 × 67,3 cm • Coll. Art Institute Chicago et Coll. National Gallery of Art, Washington DC • © Art Institute Chicago DC et © National Gallery of Art, Washington

« On a souvent interprété son univers comme reflétant les limites des femmes, cantonnées à la sphère domestique. Quelle erreur ! »

Et pourtant cette femme peintre possédait une solide technique, une liberté totale de la touche, une gestuelle très affirmée.

Oui, elle se passionne pour le fini et l’inachevé. Elle prouve que l’on peut laisser un tableau inachevé tout en ayant réalisé un tableau complet. Elle traduit par exemple l’exploration des limites poussée à son comble avec des morceaux de toile laissés à nu, une certaine instabilité qui donne du mouvement à sa composition. Dans la dernière partie de sa vie, de 1888 à 1895, elle peint à nouveau des scènes d’intérieur, des scènes très différentes de ce qu’elle faisait auparavant, avec des touches longues, fluides, qui dessinent les personnages, les épousent, les caressent… Les couleurs changent également, se faisant plus saturées, plus irréalistes. Morisot se dirige de plus en plus vers la suggestion, elle évolue vers une forme de symbolisme. Nous avons imaginé une section sur la construction de l’espace, soulignant l’importance, dans la composition du tableau, de l’univers visuel de Berthe Morisot : des seuils, des fenêtres, etc. On a souvent interprété son univers comme reflétant les limites des femmes, cantonnées à la sphère domestique. Quelle erreur ! Elle a su dépasser, bien évidemment, ces limites.

Berthe Morisot, Après le déjeuner
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Berthe Morisot, Après le déjeuner, 1881

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Huile sur toile • 113 × 133 cm • Coll. particulière • © Bridgeman

Comment s’intègre-t-elle dans le mouvement impressionniste ? Elle participe à toutes les expositions. On dit qu’elle a joué un rôle fondateur.

C’est vrai. Elle est la seule femme présente à la première exposition de 1874. Elle a fait preuve d’un courage exceptionnel. Elle est invitée par Degas, qui connaît très bien sa peinture. Les recherches des impressionnistes prennent corps dès la fin des années 1860 ; Berthe Morisot en est pleinement partie prenante. Le groupe n’est pas encore formé, mais elle connaît déjà bien Degas et Manet. Elle a un rôle fondateur dans la mesure où elle amorce ses premières recherches dès la fin des années 1860 et dans la première moitié des années 1870. Jamais suiveuse, elle impulse plutôt, et parfois même devance. Manet, son beau-frère, n’est pas un impressionniste au sens strict du mot et n’a jamais participé aux expositions. Souvent elle le précède, dans des thématiques comme la pratique du plein air, par exemple. Mais ne jouons pas au petit jeu des influences… Morisot, comme tous les artistes de son temps, a regardé les autres peintres, mais il ne faut pas réduire sa trajectoire à une période Corot, Manet, Renoir et autres. Il ne s’agit pas, pour elle, de tout bouleverser mais de penser différemment.

Berthe Morisot, En Angleterre (Eugène Manet à l’île de Wight)
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Berthe Morisot, En Angleterre (Eugène Manet à l’île de Wight), 1875

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Huile sur toile • 38 × 46 cm • Coll. musée Marmottan Monet, Paris • © Musée Marmottan Monet, Paris / Bridgeman Images / Service Presse

Elle était une interlocutrice très ouverte : elle s’est intéressée à la génération qui a suivi, à Seurat, par exemple, alors que certains impressionnistes rejetaient le néo-impressionnisme. Loin d’être seulement une femme artiste, elle a contribué à une révolution du regard. Innovant constamment, elle manquait pourtant de confiance en elle. Elle doutait beaucoup, mais quel artiste ne doute pas un jour ? Monet doutait aussi, comme le révèlent ses lettres et le nombre de tableaux qu’il a détruits, et Renoir également, mais pas de la même façon. Elle confiait qu’elle aurait aimé être considérée comme une égale des hommes, persuadée qu’elle le méritait. Elle avait sans doute également conscience d’être une révolutionnaire. Indépendamment de ce qu’elle aurait pu dire ou écrire, son œuvre parle pour elle. Elle a toujours renouvelé son style et n’a jamais imité quiconque. « Je n’aime que la nouveauté extrême », disait-elle.

Berthe Morisot, Intérieur
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Berthe Morisot, Intérieur, 1872

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Huile sur toile • 60 × 73 cm • Coll. particulière

Avait-elle la volonté claire aussi de s’émanciper du pouvoir des hommes ?

Son parcours montre une volonté d’indépendance. Vouloir devenir une artiste professionnelle lorsqu’on est une jeune fille issue de la grande bourgeoisie est déjà une émancipation. Cela signifie avoir un travail, avoir éventuellement des relations d’argent. Elle a placé ses œuvres chez certains marchands, notamment Paul Durand-Ruel ; elle a peu vendu, mais elle n’était pas dans le besoin. Pour une femme de son milieu, travailler, faire du commerce, était exceptionnel. Elle a toujours affiché sa détermination. Fortement à ses débuts. Si elle a été soutenue par sa famille, en revanche celle-ci exigeait qu’elle se marie : elle a su résister à cette requête en refusant tous les prétendants qu’on lui présentait. Elle s’est mariée tard, à plus de 30 ans, avec l’homme de son choix, Eugène Manet, un des frères d’Édouard. Cette union lui permettait de concilier une véritable carrière artistique et une vie familiale, à laquelle elle ne voulait pas renoncer. Exposer avec les impressionnistes était aussi la preuve d’une grande émancipation. Non seulement elle s’est dégagée des circuits officiels, elle est allée contre l’avis d’artistes comme Manet ou Puvis de Chavannes qui comptaient alors pour elle, mais elle s’est affichée au départ seule femme dans un groupe d’hommes, dont certains étaient bien loin de son milieu, comme Pissarro, juif et anarchiste, ou Renoir, fils d’un tailleur parisien.

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Berthe Morisot (1841-1895)

Du 18 juin 2019 au 22 septembre 2019

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Parcours des femmes au musée d’Orsay

Le musée d’Orsay s’interroge, à l’occasion de l’exposition « Berthe Morisot (1841-1895) », sur la place des femmes dans la création artistique pendant la seconde moitié du XIXe siècle à travers ses collections. Ce parcours met en valeur des peintures, des sculptures, des dessins, des photographies, des objets d’art décoratif, créés par des artistes femmes au XIXe siècle, ou des œuvres collectionnées et données par des femmes, commentées et critiquées par des critiques femmes. Ce sont une trentaine de figures de créatrices qui émergent au travers d’une centaine d’œuvres et objets d’art conservés au musée. Ce premier parcours inaugure une nouvelle manière d’envisager la présence des femmes dans les collections. Ce travail sera poursuivi et donnera lieu à une base de données en ligne, un programme de recherche, de colloques et des journées d’étude.

Retrouvez dans l’Encyclo : Impressionnisme Berthe Morisot

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