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Tadao Ando, Modern Art Museum, 1997-2002 et 2016-
Fort Worth (États-Unis) • © Tadao Ando Architect & Associates / Mitsuo Matsuoka
Portrait de Tadao Ando
© Tadao Ando Architect & Associates / Kazumi Kurigami
De Tadao Ando, on connaît la légende. Une naissance dans une famille modeste qui ne l’était pas tant que cela, un frère jumeau dont on le sépare, une grand-mère qui l’élève, des voisins charpentiers qui attirent son attention, la découverte par hasard d’un livre de Le Corbusier dans une librairie, le défi de lire en autodidacte tous les ouvrages inscrits au cursus de la première année d’études d’architecture, sans avoir jamais fréquenté l’université. S’ensuivent des nuits à dévorer des pages et de pages sans les comprendre. Puis quand, en 1964, les Japonais obtiennent enfin le droit de quitter leur pays, le grand tour, financé par ses activités de boxeur professionnel. Un bateau, le Transsibérien, Moscou, la Finlande, l’Italie, la France, l’Afrique et l’Inde. En Provence, c’est l’abbaye cistercienne du Thoronet qui le bouleverse, comme le marquera à jamais le Panthéon de Rome.
Tadao Ando enchaîne les visites d’églises et de couvents. Sept mois à parcourir le monde, à étudier les casbahs, les châteaux, l’Acropole. À défaut de rencontrer Le Corbusier, qui meurt quelques semaines avant son arrivée, il visite trois fois de suite la villa Savoye de Poissy, en ruine, pour en saisir l’essence et n’y comprend toujours rien. Il a longtemps caché combien forte était sa rage de découvrir le monde et combien puissant déjà il devait être pour s’improviser ainsi pèlerin.
Abattu, solitaire, angoissé, il rentre au Japon. La ville s’enfonce dans un chaos qui la définit toujours aujourd’hui. Le courant dit métaboliste bat son plein. Le postmodernisme balbutie, des formes extravagantes surgissent ici ou là. 1968 est une année charnière en France mais aussi dans l’archipel, où les manifestations étudiantes d’une extrême violence secouent la nation. L’Exposition universelle d’Osaka, en 1970, sonne la victoire absolue de la technologie nippone. Tadao Ando se refuse à en suivre les préceptes. Né en 1941 dans la région du Kansai où la culture est effervescente, il entre en relation avec les artistes contestataires et minimalistes du mouvement Gutai. Leur influence sera déterminante dans son rapport à l’art contemporain.
Tadao Ando, Maison Tomishima, 1973
Première maison et premier manifeste. Contre la ville dévorante, Tadao Ando joue la clôture. Du béton, des ouvertures réduites au minimum, une vie concentrée vers l’intérieur. L’introversion comme rébellion.
Osaka (Japon) • © Sanghyun Lee
En 1973, il dessine la maison Tomishima et la baptise Guerrilla House. Inspiré par Che Guevara, l’architecte qui apparaît aujourd’hui si calme, zen et réfléchi est alors un bouillonnant artiste en formation. Cette première maison est à l’opposé de l’image que l’on se fait de l’espace traditionnel japonais. On s’attendait à de subtiles variations sur la frontière entre le dedans et le dehors, l’érection de fragiles murs translucides, une discrétion de soierie et d’ombre. Rien de cela. Tadao Ando dessine un pavé tout en hauteur, délimité par quatre murs aveugles. Des parois de béton dressées contre la ville agressive. L’influence des dessins de Piranèse qu’il a étudiés en Europe se fait déjà sentir. Son style vient de naître et l’architecte n’aura de cesse de le peaufiner. Des parois qui isolent, un éclairage zénithal, des courettes et patios où l’on peut admirer la lumière changeante et se laisser bercer par le clapotis des gouttes de pluie, des figures géométriques simples – carré, cercle, triangle – dont l’objectif est moins de dessiner des formes que de permettre au corps et à l’esprit (le shintai) d’apprécier simultanément les volumes et les espaces. Cette maison, Tadao finira par la racheter pour y installer son agence. Il la reconstruira six fois et ses bureaux y sont toujours.
Tadao Ando, Église de la Lumière, 1989
Minimalisme de la forme, puissance de l’émotion. Une entrée décalée, un sol légèrement en pente, des bancs et des murs rugueux, une croix qui ne respecte
aucune proportion traditionnelle. La lumière comme une bénédiction
Ibaraki (Japon) • © Sanghyun Lee
Iconique est ensuite l’église de la Lumière qu’il édifie à Ibaraki, dans la banlieue d’Osaka. De petite dimension, elle s’impose avec son mur de guingois, son accès indirect, son sol en pente, ses planchers et bancs de bois rugueux. L’église consacre sa conception d’une architecture vécue comme un lieu d’immersion du corps et de l’esprit. Une grande croix fend le béton et laisse pénétrer la lumière. Les clichés réalisés par Tadao Ando et présentés pour la première fois au public dans la rétrospective du Centre Pompidou révèlent combien cette lumière est pensée comme un élément fondateur de l’architecture. On y trouve une évidente parenté avec l’œuvre de l’artiste conceptuel Hiroshi Sugimoto, qui photographia d’ailleurs lui aussi l’église de la Lumière.
Incontestablement marqué par Le Corbusier, Tadao Ando, en architecte de la rébellion contenue, pourrait être défini comme un moderne… antimoderne. Plus que le béton de ses murs, au lissé si sensuel, c’est l’organisation des espaces qui prime chez lui. Le mur s’oppose au mur en ce qu’il met à nu ce qui se cache derrière et, en ce sens, le refus de la transparence est une voie vers elle. Ses nombreux dessins réalisés à la mine de plomb, magnifiques quand on sait qu’Ando ne prit aucun cours de dessin, entrent en écho avec l’architecture traditionnelle japonaise, dont le parangon est la villa impériale Katsura de Kyoto. Le mur, loin d’être un élément statique, devient mouvement. Cela tient à ce que Tadao Ando a découvert lors de son voyage en France la phénoménologie de Merleau-Ponty. Marqué également par les travaux de Kitaro Nishida, intellectuel proche de Husserl et Heidegger, il occidentalise les principes du rituel shintoïste en reliant ce qu’il a compris de la philosophie française avec ce qu’il a tiré de sa proximité avec l’école de pensée de Kyoto.
Tadao Ando, Contemporary Art Centre, 2000-2001
Avec son espace d’exposition circulaire, son amphithéâtre extérieur en gradins, ses plans d’eau, ce musée est un archétype « andien ». On en retrouve l’esprit à la Fabrica édifiée pour le compte de Benetton à Trévise, en Italie.
Aomori (Japon) • © Tadao Ando Architect & Associates / Mitsuo Matsuoka
Son rapport à la nature, aux rochers, son minimalisme apparent qui le rapproche du land art dissimulent une volonté d’exacerbation sensualiste apparente dans tous ses projets : maison Azuma (1976) aux façades aveugles tournées vers la ville, résidences Rokko (1978–1999), ensemble creusé dans la montagne, musée d’Art moderne de Fort Worth, musée SAN en Corée du Sud (2012), colline du Bouddha à Sapporo (2015) et même Punta della Dogana à Venise (2006) restructurée pour un autre autodidacte : François Pinault. On sait qu’Ando, profondément frustré de n’avoir pu édifier en 2001 la fondation Pinault sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt, se rattrape aujourd’hui en achevant la transformation de l’ex-Halle au blé de Paris en musée privé d’art contemporain.
Tadao Ando peut se prévaloir de 340 projets dont la plupart ont été construits.
Dès 1992, Ando est hissé au rang de « starchitecte ». Lauréat du prix Carlsberg, alors le mieux doté de tous les prix décernés à un architecte, il est couronné trois ans plus tard par le Pritzker Prize et reçoit en 1996 le Præmium Imperiale. Consécration mais non aboutissement, car sa production enfle plus encore. Il est partout. À Paris, où il signe le petit espace de méditation de l’Unesco, puis à Trévise, en Italie, où il édifie la Fabrica pour le groupe Benetton, à Saint-Louis (États-Unis), où il construit la Pulitzer Arts Foundation, à Tokyo, Venise, Shanghai… On s’épuiserait à en faire la liste car, sur le long cours, Tadao Ando peut se prévaloir de 340 projets dont la plupart ont été construits. Peu d’architectes, peut-être même aucun, ne peuvent s’enorgueillir d’un tel score.
Tadao Ando, Temple bouddhiste Komyo-ji, 1998-2000
La structure en bois laminé rend hommage aux techniques ancestrales de construction des temples. Cette réécriture contemporaine magnifie l’articulation des poutres, le rapport à la lumière et la propagation du son.
Saijo (Japon) • © Tadao Ando Architect & Associates / Mitsuo Matsuoka
Aussi habile dans la petite maison individuelle que dans le plan urbain, il est l’homme des micro-espaces autant que de la grande échelle. Il n’hésite pas d’ailleurs à dévaster une colline pour y replanter un million d’arbres, bâtir un penthouse en forme de barre sur le toit d’un immeuble de Manhattan ou dessiner un projet de plus de deux kilomètres de long. Mieux, il a su faire de l’île de Naoshima, au Japon, et à la demande d’un mécène désireux d’y créer un lieu d’art en symbiose avec la nature, un site devenu une des destinations phares des amateurs d’art contemporain. Tadao Ando y a construit un hôtel corbuséen, une sorte d’empilement de cellules ouvertes, dessiné des parcours, fait naître tout un paysage.
Partout son béton met en scène ses autres matériaux fétiches, la lumière bien entendu, cette « lumière que l’on désire puiser à pleines mains », l’eau ensuite, mais également la terre dans laquelle il aime enfouir ses bâtiments. On sait que les Français apprécient les architectes japonais – Sanaa au Louvre Lens et à la Samaritaine, Shigeru Ban au Centre Pompidou-Metz et à la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt, Kengo Kuma aux Frac de Marseille et Besançon et bientôt au musée d’Histoire maritime de Saint-Malo… Sans doute parce que, à l’image de Tadao Ando, ils apprécient la France. Juste retour des choses, allers et retours fructueux, bénédiction pour l’esprit comme le corps. Décidément, il est des murs qui rapprochent.
Miracle au Centre Pompidou
Il aura fallu vingt-cinq ans pour que le Centre Pompidou accueille à nouveau une grande rétrospective Tadao Ando. Il est vrai que la saison «Japonismes 2018» se devait d’honorer le plus grand des architectes nippons vivants. Cinquante projets, 180 dessins, 70 maquettes, des vidéos, des photographies, un catalogue… le grand jeu ! Pour cette exposition dont il a conçu lui-même la scénographie, Tadao Ando a proposé de construire sur la place Georges Pompidou une réplique de l’église de la Lumière, mais les 150 tonnes du bâtiment n’étaient pas les bienvenues sur ce sol en pente recouvrant quantité de tunnels et de flux. Seule la façade principale (15 tonnes) est donc accrochée sur la façade sud du musée.
Tadao Ando - Le défi
Du 10 octobre 2018 au 31 décembre 2018
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
À lire
Catalogue
Sous la dir. de Frédéric Migayrou
Coéd. Flammarion / Centre Pompidou / Collection Pinault • 260 p. • 45 €
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Cinq pavillons translucides flottent sur un plan d’eau. Une structure en Y comme autant d’arbres et de branches, un béton lissé en débord et pour les murs. Ici, la lumière devient matériau principal.