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Thérèse Bonney, Deux petits enfants passent devant un char renversé dans un village en ruines, Ammerschwihr (France), 1944-1945
Coll. La contemporaine / The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley • © Coll. La contemporaine
De l’Ukraine au Proche-Orient, les enfants sont les premières victimes des conflits actuels. À Gaza, 70 % des morts sont des femmes et des enfants selon une estimation de l’ONU en novembre dernier. À la Contemporaine de Nanterre, l’exposition « Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? » nous éclaire sur cette actualité dramatique en documentant « les modes de participation et de perception de la guerre par les enfants, du début du XXe siècle jusqu’à nos jours. »
Installé sur le campus de l’Université Paris-Nanterre, ce lieu unique – à la fois bibliothèque, centre d’archives et musée – a rassemblé plus de 300 pièces issues de ses collections : photographies, affiches, jeux et jouets, dessins d’enfants, journaux intimes… Affirmant un double point de vue, cet accrochage s’attache à montrer autant les politiques d’embrigadement que l’appropriation par les enfants d’un quotidien bouleversé et mortifère.
Vue de l’exposition « Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? » à la Contemporaine de Nanterre
© Laure Ohnona
« Nous voulions montrer que les enfants sont autant des victimes que des acteurs à part entière. »
Manon Pignot
Au-delà des particularités propres à chaque conflit, à quoi ressemble la vie d’un enfant en temps de guerre ? Comment cette expérience transforme-t-elle les survivants ? L’exposition tente de répondre à ces questions à travers quatre thématiques : mobiliser, expérimenter, cibler et sortir de la guerre. Accessible à tous les publics à partir de dix ans, elle a été pensée « à hauteur d’enfants » avec une scénographie adaptée à la taille et à la sensibilité des plus jeunes. Certaines images difficiles sont signalées par un pictogramme et recouvertes d’un tissu.
« Nous voulions montrer que les enfants sont autant des victimes que des acteurs à part entière », précise Manon Pignot, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules-Verne et co-commissaire de l’exposition. Premiers vecteurs de la mobilisation, l’école, les jouets, la presse et la littérature produisent un discours de propagande intériorisé par les enfants. En 1916, un élève d’une école communale parisienne écrit sur son dessin : « Tout le monde au travail. Aux munitions. Le poilu. À l’école. »
Ensemble de figurines représentant un village brûlé, Allemagne, 1914–1918
Coll. La contemporaine • © Coll. La contemporaine
Leur univers enfantin s’adapte au contexte de chaque guerre : alors que les petits Anglais recevaient une tirelire-tank en bois pendant la Seconde Guerre mondiale, des gamins russes jouent aujourd’hui avec une figurine de tank russe siglé Z (emblème des troupes russes lors de l’invasion de l’Ukraine). Plus glaçant encore : un ensemble de figurines représentant un village brûlé nous est présenté au début du parcours d’exposition ; il a été produit en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale.
« Ils m’ont fait marcher nuit et jour, sans nourriture, c’était dur durant les batailles, alors tu sens l’effroi et tu ne sais pas si tu ne vas pas peut-être mourir », raconte Gitta, une Népalaise de 16 ans, en 2008. Les témoignages de jeunes des quatre coins du monde accompagnent la visite, affichés sur des toiles de couleur, à l’extérieur de grands cubes en bois posés les uns sur les autres, comme un jeu d’enfant. Dans l’un d’entre eux, de minuscules chaussons pour bébés en tissu de papier ont été exposés : datant de la Première Guerre mondiale, ils révèlent la vulnérabilité immense des enfants, frappés par les rationnements et les famines.
Thérèse Bonney, Un soldat américain en Normandie transporte un garçon âgé de 10 ans blessé par une grenade allemande, France, 1944
Coll. La contemporaine / The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley • © Coll. La contemporaine
Avec Lee Miller et Germaine Krull, Thérèse Bonney fait partie des rares femmes photographes de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. La Contemporaine met en lumière ses puissants clichés qui témoignent de la manière dont les enfants sont particulièrement touchés et pris pour cible, et ce dans toute l’Europe. Durant l’exode en 1940 en France, elle capture la détresse d’un tout petit bonhomme levant la tête vers des soldats de presque trois fois sa taille. En 1942–1943, ce sont des enfants finlandais évacués en Suède par train qu’elle suit de son objectif. Un an plus tard, l’intrépide photo-reporter saisit sur le vif un garçon de 10 ans blessé par une grenade allemande, transporté par un soldat américain.
Au cours du XXe siècle, des groupes humains spécifiques sont pris pour cible lors de massacres d’une violence inouïe. « La place accordée aux enfants est fondamentale car elle permet de qualifier le caractère génocidaire d’un massacre aux yeux du droit international », nous expliquent les deux commissaires Manon Pignot et Anne Tournieroux (bibliothécaire à la Contemporaine et chargée de médiation culturelle). Qu’il s’agisse du génocide des Arméniens, des juifs d’Europe, des Cambodgiens ou des Tutsis du Rwanda, les enfants sont confrontés à des violences extrêmes – traumatisantes à vie pour les survivants.
Réalisés au cours d’atelier organisés par l’ONG Handicap International entre 1996 et 1998, des dessins de rescapés du génocide des Tutsis du Rwanda (qui a eu lieu en 1994) nous sont montrés. Dans un autoportrait poignant, Beata, 8 ans, représente son corps comme s’il était coupé en deux, complètement disloqué. Dans une autre esquisse, elle se figure avec ses camarades sous la forme de rectangles vides, avec des jambes mais sans visage.
La déclaration de Genève sur les droits de l’enfant de 1924, qui pose les bases d’une législation internationale, n’a empêché aucune tuerie, aucun bombardement et aucun génocide. Face aux millions d’orphelins, des expériences de « républiques d’enfants » sont encouragées par les Nations unies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Fondés sur le principe d’autogestion, ces refuges prennent en compte leurs traumatismes et revendiquent leur autonomie.
Dessin d’un pensionnaire de la maison d’enfants de l’Œuvre de protection des enfants juifs de Cessieu, France , 1950
© Coll. La contemporaine, Fonds Maurice Rajsfus • © Coll. La contemporaine, Fonds Maurice Rajsfus
Des œuvres caritatives naissent aussi, comme la maison d’enfants de l’Œuvre de protection des enfants juifs de Cessieu, créée en 1945. Fleurs, poussins, maisons : un dessin d’un de ses pensionnaires dit l’espoir, et un retour à la normalité pour ces enfants meurtris qui se construisent une nouvelle vie. À la fin de l’exposition, les mots de Diane, une rescapée rwandaise de 12 ans en 1994, restent gravés dans notre esprit : « J’ai vécu tellement de choses. Je suis immortelle. Je vais retourner vivre sous l’avocatier que mon père a planté. Plus tard, je planterai des graines. »
Enfants en guerre, guerre à l'enfance ? De 1914 à nos jours
Du 20 novembre 2024 au 15 mars 2025
La Contemporaine • 184 Cours Nicole Dreyfus • 92000 Nanterre
www.lacontemporaine.fr
Enfants en guerre, guerre à l'enfance ? De 1914 à nos jours
Dirigé par Manon Pignot et Anne Tournieroux
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