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Des deux côtés de l’objectif, Lee Miller (1907–1977) est à la fois l’un des modèles de Man Ray et une grande photographe naviguant entre surréalisme et photojournalisme. Dans les coulisses du monde de la mode comme sur le front de la guerre, elle témoigne d’un engagement et d’une personnalité hors-normes pour son époque. Son histoire, comme son œuvre, sont atypiques. Douée d’un regard ultrasensible, Lee Miller a offert un témoignage rare et puissant de la libération des camps de concentration par les Alliés.
Lee Miller, Autoportrait avec serre-tête, vers 1932
Lee Miller Studios, Inc. • © Lee Miller Archives, England 2022. All rights reserved. www.leemiller.co.uk
« Je préfère prendre une photo que d’en être une. »
Lee Miller est née dans la banlieue chic de New York. Sa famille est aisée, aimante, mais sa mère souffre de dépression. Souvent confiée à des amis et des parents, elle est victime d’un viol à l’âge de sept ans (à l’origine d’une maladie sexuellement transmissible). Un traumatisme qui pèsera sur l’artiste toute sa vie. Sa scolarité étant chaotique, l’art devient pour elle un refuge autant qu’une passion.
À 18 ans, Lee Miller gagne Paris. Sa famille s’oppose au mode de vie bohème qui l’attire et la rapatrie à New York. En raison de sa grande beauté et de ses mensurations parfaites, elle devient mannequin pour Vogue et Vanity Fair. Mais Lee Miller n’entend pas se cantonner à ce rôle passif. Elle s’intéresse à la photographie et s’initie auprès du grand maître Edward Steichen.
De retour à Paris, Lee Miller fait la connaissance de Man Ray, photographe américain devenu l’une des figures de Montparnasse. Elle devient son amante, tout en travaillant à ses côtés et se mêle au milieu surréaliste dont Man Ray est proche. Photographiée par les plus grands, elle devient à son tour un œil. Miller travaille pour le monde de la mode, mais pénètre aussi d’autres sphères, moins glamours, comme le monde hospitalier.
L’histoire d’amour entre Man Ray et Lee Miller se révèle malheureuse, et la jeune femme regagne New York en 1932. Elle ouvre son propre studio et expose son œuvre surréaliste en galerie. Son talent est unanimement reconnu. Miller fait la connaissance d’un riche fonctionnaire égyptien et l’épouse, à la suite de quoi elle s’installe au Caire, tout en gardant des attaches à Paris.
Femme d’une grande indépendance, Lee entame une histoire d’amour à la fin des années 1930 avec le poète et historien de l’art anglais Roland Penrose. Miller s’installe à Londres où elle continue son activité de photographe.
La guerre survenant, elle obtient en 1942 une accréditation de l’armée américaine pour devenir reporter. Sa situation est unique. Lors du débarquement en 1944, Lee Miller est en France et photographie le front. Suivant les Alliés, elle est l’une des premières à entrer dans les camps de concentration, et prend la mesure des atrocités commises par les nazis. À Munich, elle parvient également à accéder à l’appartement d’Hitler, qu’elle photographie après le suicide du dictateur. Elle-même y est prise en photo par David Scherman dans sa baignoire donnant lieu à une image devenue mythique.
Profondément marquée par ce vécu, Lee Miller se consacre ensuite à sa vie de famille avec Roland Penrose. Elle devient mère d’un petit garçon, Antony, et se découvre une passion pour l’art culinaire. Elle conservera malgré tout une activité de pigiste pour Vogue dans les années 1950. Lee Miller meurt d’un cancer en 1977, dans sa propriété du Sussex, à l’âge de 70 ans.
Lee Miller, Portrait de l’espace, près de Siwa, Égypte, 1937
© Lee Miller Archives, England 2022. All rights reserved. www.leemiller.co.uk
Portrait de l’espace, 1937
Alors qu’elle vit en Égypte, Lee Miller est prise de nostalgie et voyage dans le désert. Cette photographie témoigne de son besoin d’évasion. Comme une bouche ouverte sur le paysage – un cadrage qui rappelle le tableau de Man Ray, The Lovers, dont elle fut l’inspiratrice – l’artiste nous interpelle sur la question du regard. Avec sa sensibilité surréaliste, Lee Miller crée une dialectique, une tension, entre le réel et le rêve.
Lee Miller, Gardien de prison SS mort flottant dans le canal, Dachau, Allemagne, 1945
© Lee Miller Archives, England 2013. All rights reserved. www.leemiller.co.uk
Gardien de prison SS mort flottant dans le canal, Dachau, Allemagne, 1945
En avril 1945, Lee Miller est à Dachau aux côtés des Alliés. Le camp de concentration vient d’être libéré. La photographe y observe l’amoncellement putride des corps de déportés. Elle nourrit une colère extrême contre les nazis. Elle photographie les rescapés, mais aussi leurs bourreaux. Certains se sont déjà suicidés, d’autres sont battus à mort. Elle observe des corps de SS flottant dans un canal. Cette image d’un homme qui appartenait aux coupables n’est pas exempte de sensibilité. Elle évoque la rédemption dans la mort, la profondeur de son mystère… et des secrets qu’elle emporte.
Lee Miller et David E. Scherman, Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, 1945
© Lee Miller Archives, England 2022. All rights reserved. www.leemiller.co.uk
David Scherman dans la baignoire d’Hitler, 1945
La scène pourrait sembler surréaliste, mais elle est bien réelle. Dans l’appartement d’Hitler dont elle s’est procuré l’adresse, Lee Miller et son acolyte David Scherman se photographient à tour de rôle dans la baignoire du Führer suicidé. Cette photographie est prise le soir même de leur découverte du camp de Dachau, pour en immortaliser sa libération. Le propos est symbolique : pourra-t-on jamais laver, se débarrasser, des horreurs de la shoah ?
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