L’installation “Le rêve de Fitzcarraldo” de l’artiste Henrique Oliveira (2024), place Graslin à Nantes
© LVAN / Photo Martin Argyroglo
Le Voyage à Nantes compte cette année plus d’une dizaine d’œuvres nouvelles (sans compter les anciennes devenues permanentes), disséminées dans toute la ville et jusque dans le vignoble nantais. Rares seront donc sûrement les visiteurs assez endurants pour visiter l’intégralité du parcours. Mais qu’importe ! Ce qui compte, finalement, c’est qu’elles s’intègrent dans chacun des quartiers, chacun des parcs, pour que les habitants apprennent à vivre avec elles, apprécient leur compagnie, le temps d’un été. Jean Blaise, créateur et directeur de la manifestation, abonde : l’objectif, « c’est de montrer notre ville aux visiteurs extérieurs mais aussi aux Nantais », pour un « voyage intérieur » qui réveille le regard des habitants sur leur propre ville, grâce au surgissement de l’art, de l’inattendu, de la grâce.
Au fil de ses douze années à la tête du Voyage, Jean Blaise confie que ses collaborateurs et lui n’ont cessé de recevoir des équipes municipales venues de toute la France, curieuses du fonctionnement et de la réussite d’un événement qui a contribué au réveil d’une ville surnommée « la belle endormie ». Pour sa 13e édition, c’est donc le thème de l’arbre qui a été choisi, l’arbre comme trésor méconnu des cités, discret, habituel, et pourtant si précieux. Et l’on sera en effet étonné, au fil de la balade artistique, de découvrir les très beaux spécimens qui poussent et vivent ici.
« Je me suis demandé quoi ajouter à quelque chose de si beau ? J’ai eu l’idée de cette sculpture qui donne l’impression que si on l’enlève, l’arbre se redresse. »
Max Coulon
Certains artistes ont très logiquement choisi d’intervenir directement dans les arbres, tel le jeune Max Coulon (né en 1994), dont l’énorme main de bois (en séquoia rouge), comme sortie d’un conte, embrasse un spectaculaire pin penché situé à deux pas du château des ducs de Bretagne. « Je me suis demandé, explique-t-il, quoi ajouter à quelque chose de si beau ? J’ai eu l’idée de cette sculpture qui donne l’impression que si on l’enlève, l’arbre se redresse. Mais la narration reste ouverte, et on peut aussi se demander si cette main n’est pas en train d’arracher l’arbre… »
Autre démarche, celle du studio de création Maison Pelletier Ferruel, qui a créé de superbes bijoux en verre translucide, glissés autour de branches de 20 arbres dans toute la ville, et jusque dans le vignoble nantais, également territoire du Voyage. Le duo, un couple d’amoureux composé d’Aurélie Ferruel et de Stéphane Pelletier, précise avoir voulu créer « des parures qui permettent de remarquer, de considérer » ces arbres. Une réussite !
Esquisse de l’œuvre « Luffy and The Tree » de Max Coulon (2023)
© LVAN © Max Coulon
Elle aussi perchée dans un arbre remarquable du square Maurice-Schwob, l’œuvre de Yuhsin U Chang (née en 1980) donne à voir le diamètre maximum d’un pin parasol – qui aurait atteint l’âge canonique de 250 ans. Devant le résultat, superbe, aérien, léger, l’équipe soupire d’aise et le confie d’emblée : d’apparence simple et évidente, l’œuvre est celle qui a nécessité le plus grand nombre d’études, d’essais, d’ingénierie, pour créer et suspendre entre les branches cette tranche d’arbre reconstituée, cette « fiction », dit l’artiste. Autre histoire, autre arbre, la cabane que l’artiste Séverine Hubard (née en 1977) a installée dans un pin radiata proche du château ; plus exactement, la structure d’une cabane, l’artiste ayant voulu travailler l’idée d’une charpente, inspirée de la forme en spirale du clocher tors de la maison des Compagnons du devoir de Nantes.
L’installation « Le sursaut des bois courbes » de Barreau Charbonnet (2024) à Nantes
© LVAN / Photo Martin Argyroglo
Citons encore l’escalier monumental en bois conçu par l’atelier de design Barreau Charbonnet pour permettre aux visiteurs de grimper jusqu’aux branches de l’un des arbres du très chic cours Cambronne. L’ambition ? Offrir la possibilité d’« aller sentir les fleurs de magnolia », expliquent Nicolas Barreau et Jules Charbonnet. Charmante initiative, qui convie l’infime invisible (l’odeur) au cœur de ce parcours d’œuvres. À deux pas de là, place Graslin, Henrique Oliveira (né en 1973) ne travaille pas dans un arbre mais avec, puisqu’il expose, face à l’opéra, une gigantesque sculpture tout en morceaux de bois récupérés [ill. en Une]. Impressionnantes, ses branches sortent du sol en pierres et se faufilent vers le théâtre, comme pour aller assister à une représentation…
« L’évasion » de Cyril Pedrosa (2024) située rue des États à Nantes
© LVAN / Photo Martin Argyroglo
Monumental lui aussi, le personnage dit L’Enfant Hybridus de Jean-François Fourtou (né en 1974) fait la joie des passants de la place Royale, avec sa tête végétale en palmes et son très chic pyjama rayé. Incongru ! Car on ne l’a pas encore dit mais le parcours est ponctué d’humour ! Telle la suite de fontaines Wallace revues et corrigées par l’auteur de bande dessinée Cyril Pedrosa (né en 1972) : invité par le Voyage à s’atteler à la conception d’un projet sculptural, l’artiste a eu l’idée de faire s’évader les petites cariatides qui soutiennent la coupole de ces éléments patrimoniaux du mobilier urbain. De fontaine en fontaine, on suit le déroulé en quatre chapitres d’une Évasion très féministe : d’abord, les cariatides arrosent des plantes, qui deviendront des arbres, soutiendront la coupole, et leur permettront enfin de glisser le long de la fontaine pour se faire la malle.
La sculpture « Deux Baigneuses » de Claire Tabouret (2024)
© LVAN / Photo Martin Argyroglo
Cette œuvre, appelée à rester dans la ville, nous donne envie de terminer ce petit tour d’horizon par une autre œuvre liée à l’eau absolument superbe, la fontaine de Claire Tabouret (née en 1981), elle aussi permanente : l’artiste a sculpté Deux Baigneuses mélancoliques et troublantes sortant de l’eau, dans une niche du bâtiment des Bains douches. Mais ce serait oublier divers autres rendez-vous du Voyage à Nantes, comme la belle exposition de Caroline Mesquita (née en 1989) à la HAB Galerie, ou l’atelier ouvert de Pierrick Sorin (né en 1960), lequel profite de son exposition au musée d’Arts de Nantes pour nous ouvrir les portes de son antre – toujours avec humour, sa signature, puisqu’on y est accueilli par l’hologramme d’un homme ivre, ami de l’artiste, en pleine critique erratique de son travail… De quoi, peut-être, décourager les éventuels cambrioleurs, l’artiste ayant dû réfléchir à la question après un vol, avant de décider d’y répondre par une farce. C’est drôle, on rit, et c’est le cœur tout réjoui, les yeux emplis de beauté et de grâce, de fantaisie et d’élégance, que l’on arpente encore la ville… Plus que jamais « belle éveillée ».
Le Voyage à Nantes
Du 6 juillet au 8 septembre 2024
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