Article réservé aux abonnés

Musée d’Arts de Nantes

Pierrick Sorin, l’artiste qui fait de l’humour tout un art

Par • le
À Nantes, l’artiste Pierrick Sorin fait l’objet d’une grande exposition où des œuvres récentes ou inédites se mêlent à des pièces plus anciennes, emblématiques de sa carrière. Détourneur d’objets, bricoleur, homme-orchestre, forain illusionniste, blagueur, acteur… : ce (faux) gaffeur aux multiples casquettes, qui incarne tous les personnages de ses œuvres, ne peut s’empêcher d’être amusant. Si bien qu’on s’interroge : aurait-il inventé un nouveau concept, celui de l’artiste humoriste ?
Pierrick Sorin, Transhistorik
voir toutes les images

Pierrick Sorin, Transhistorik, 2017

i

Théâtre optique • © Pierrick Sorin © Adagp, Paris 2024

Pierrick Sorin (né en 1960) est ce qu’on appelle un drôle d’oiseau ! Qu’il s’agisse de peintures, de vidéos ou d’installations ingénieuses, chacune des pièces de cet artiste nantais (y compris lui-même nous les présentant) fait rire ou sourire. Dès l’entrée, une grande installation, spécialement créée pour l’exposition, donne la couleur…

Posté derrière une vitre (comme Pablo Picasso filmé par Paul Haesaerts en 1949), l’artiste s’affaire avec beaucoup de sérieux à peindre sur cette surface transparente des compositions abstraites aux couleurs vives, à les modifier, puis les effacer, pour en recommencer frénétiquement de nouvelles [ill. ci-dessous]. Tel un laveur de carreaux qui aurait soudain été frappé par la grâce de l’inspiration artistique, Sorin transforme la raclette, le chiffon et la mousse savonneuse en outils ce création. Grâce à un savant trucage (la vidéo est projetée dans un décor, sur des écrans de tulle qui donnent l’illusion de véritables vitres et d’une scène réelle en trois dimensions), l’artiste semble réellement présent devant nous, comme engagé dans une performance, mais à son insu !

Pierrick Sorin, Peindre et nettoyer ou la volonté à l’œuvre
voir toutes les images

Pierrick Sorin, Peindre et nettoyer ou la volonté à l’œuvre, 2024

i

Pierrick Sorin • © Pierrick Sorin © Adagp, Paris 2024

Sorin s’est spécialisé depuis les années 1990 dans les œuvres reposant sur des dispositifs illusionnistes inspirés du théâtre optique, qui mélangent hologrammes et objets tangibles en 3D. L’une d’elles, aussi simple que géniale, le montre en lilliputien vêtu d’un peignoir rose vif, courant maladroitement sur un disque vinyle en mouvement, comme s’il s’agissait d’un tapis de course qui se serait mis en marche sans crier gare. Un spectacle obtenu grâce à un véritable tourne-disque, adossé à un miroir sur lequel est projetée sa petite silhouette en hologramme ! Plus loin, le voilà glissant sur des savons, ou en combinaison de plongée, effectuant de drôles de mouvements de gymnastique au fond d’un véritable aquarium où nagent des poissons rouges. Dans un décor miniature bricolé, on le retrouve aussi chantant sous la douche, en pourpoint brodé et perruque poudrée.

As du détournement d’objets, de l’autodérision et des calembours, qui parsèment ses titres et les noms de ses personnages (Dommage à Buren, Le Balai mécanique, Pierrick Transhistorik…), Sorin produit des œuvres où l’humour est toujours présent. Mais le rire, ou plutôt le grand sourire qu’elles provoquent, y est souvent lié aussi à une forme de poésie surréaliste, en apparence naïve mais très cultivée. En témoignent un hommage à Méliès avec lunettes 3D, une machine steampunk à la Jules Verne permettant de lire les rêves et les cauchemars, ou encore une réinterprétation du Ballet mécanique de Fernand Léger (1924), où l’artiste se mue en homme-orchestre pour rejouer la musique de ce film expérimental, grâce à des instruments bricolés avec des brosses de WC, un balai ou encore une poubelle.

Des personnages décalés

« Même si j’apprécie certains humoristes (comme Blanche Gardin), je pense, pour paraphraser André Breton que l’humour est une chose trop sérieuse pour être laissée aux humoristes. »

Dans une installation savoureusement absurde, l’artiste, agacé, rabroue le visiteur. « Je suis en train de regarder la belle peinture qui est derrière vous, et vous me gênez pour la voir. Vous pouvez vous pousser, s’il vous plaît ? Do you speak French ? ». Dans d’autres œuvres, l’artiste s’essaie même à la parodie, en incarnant tantôt un faux présentateur télé, tantôt un artiste fictif dans un faux documentaire, qui rappelle beaucoup les faux reportages culte des Inconnus dans les années 1980–1990.

Qu’il soit filmé en train de fouiller frénétiquement dans ses poches à la recherche de clés perdues, ou éjecté d’un écran où défilent à toute vitesse des œuvres célèbres de l’histoire de l’art (puis forcé, l’air désorienté, d’enjamber de petites sculptures en clous avant de prendre la poudre d’escampette), Sorin incarne des personnages un peu bouffons, « dans la lune », inadaptés, décalés, pris en flagrant délit de confusion ou d’improvisation, comme pouvaient l’être Charlie Chaplin et Buster Keaton… Et dont les mimiques, la gestuelle sans parole et l’approche décalée du quotidien évoquent souvent Mr Bean, fameux personnage comique incarné par l’acteur britannique Rowan Atkinson dans les années 1990.

Un artiste et humoriste

Pierrick Sorin, Un’ aria sotto la doccia (extrait)
voir toutes les images

Pierrick Sorin, Un’ aria sotto la doccia (extrait), 2019

i

Théâtre optique • © Pierrick Sorin © Adagp, Paris 2024

« C’est vrai que des gens m’ont déjà abordé dans la rue parce qu’ils me prenaient pour Mr Bean ! », nous répond Sorin. Vraie anecdote ou énième canular ? Peu importe, l’artiste semble prendre au sérieux notre question sur le rapport entre artiste et humoriste. « Même si j’apprécie certains humoristes (j’aime beaucoup Blanche Gardin, par exemple), je pense, pour paraphraser André Breton [et Raymond Devos, ndlr], que l’humour est une chose trop sérieuse pour être laissée aux humoristes. Le but de l’humoriste est de faire rire d’un truc sérieux. Alors que chez moi, l’humour et le sérieux sont complètement imbriqués ».

Un homme anxieux, assailli de doutes

Ainsi, une œuvre à première vue enfantine et cocasse se révèle plus sombre qu’elle n’en a l’air – une maison de poupée où Sorin apparaît en train de danser en robe de chambre rose, accompagné de façon hésitante à la guitare par un homme barbu… Dont on comprend, en écoutant les paroles, qu’il s’agit de la mère, qui se déguise en homme depuis la mort du père.

Tout en étant des odes amusantes au rêve, à l’imaginaire et au monde de l’enfance, les œuvres de Pierrick Sorin incarnent aussi les angoisses de l’artiste, qui s’interroge sur son identité et sur sa place dans l’histoire de l’art et dans le monde. Celles d’un homme anxieux, assailli de complexes et de doutes, trop rêveur et excentrique pour parvenir à se fondre dans le moule, à se plier aux règles à la fois trop sérieuses et absurdes de la société. Et qui pourtant, l’air de rien, comme par accident, s’avère génial !

Arrow

Pierrick Sorin

Du 19 avril 2024 au 1 septembre 2024

museedartsdenantes.nantesmetropole.fr

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi