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Décryptage

Artistes, musées, expos… Ce que la crise sanitaire pourrait bien changer

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Publié le , mis à jour le
Deux mois de confinement, des musées fermés, des projets mis sur pause : l’occasion était belle, pour les artistes et les lieux, de s’interroger sur le monde d’après. Le train de l’art, lancé à toute vitesse sur les rails du marché impitoyable et des expos multipliées, en avait sans nul doute besoin ! Artistes, galeristes et directeurs de musées ou de centres d’art ont répondu à nos questions. Et se dessinnent cinq perspectives pour l’avenir.

1. Surfer sur l’opportunité du numérique

La coïncidence pourrait faire rire (jaune) : obligé au confinement, le musée des impressionnismes à Giverny a été contraint d’annuler son exposition sur le thème du « plein air », prévue pour ce printemps. Cyrille Sciama, son directeur, fait contre mauvaise fortune bon cœur et nous explique comment faire « vivre autrement » ce projet préparé avec soin : « Le catalogue sera publié donc les recherches ne sont pas perdues, et nous proposerons une visite virtuelle avec Google Arts & Culture ». Les audioguides seront également mis à disposition sur la plateforme YouTube. Comme pour de très nombreux musées et lieux d’exposition ayant accru leur présence en ligne, le numérique est venu en renfort d’une situation désespérée – une aubaine pour ce directeur arrivé il y a un an, qui ajoute : « Ça tombe bien : on était en train de refaire notre site internet, c’est l’occasion de surfer sur cette opportunité ! On avait prévu de mettre nos collections en ligne (220 œuvres), ce sera fait fin mai ou début juin. » Quant à l’été qui arrive, le premier musée de Normandie ne s’en fait pas : « Ce sera plus calme, on sera peut-être plus à l’aise pour voir des œuvres d’art. Et puis quand on n’a pas vu un tableau depuis des mois… Quelle émotion ce sera ! »

2. Échapper à l’obligation de productivité

« Nous allons réfléchir à être plus pertinents sur nos choix, à être plus écologiques… Les valeurs d’assurance vont certainement augmenter, donc les musées vont prendre plus de précautions, en faisant des expositions plus restreintes ; ce n’est pas la peine d’avoir trop d’œuvres », continue Cyrille Sciama, qui espère aussi moins « de courses à la performance ». L’arrêt brutal des expositions et des foires a ainsi vu des tribunes publiées ici et là, questionnant un fonctionnement toujours plus mercantile – comme celle du journaliste Philippe Dagen dans les pages du Monde, s’interrogeant : « Le système des foires d’art est-il encore acceptable ? » et soulignant que « dans une foire, une œuvre est une certaine somme d’argent et une occasion de spéculation. Les considérations artistiques sont secondaires. » Béatrice Josse, directrice du Magasin des Horizons à Grenoble, se pose quant à elle depuis plusieurs années la question de l’exposition : « Je connais des artistes qui ont besoin d’autre chose qu’un espace pour exposer… Mais d’un vrai espace d’échange, de rassemblement, où on prend soin d’eux ». Et de vouloir réenchanter le milieu de l’art : « Nous sommes une structure publique ! Je me fais fort de poser autre chose, comme relation avec les artistes, que de leur imposer de la productivité ; pourquoi ne pas parler de décroissance pour les artistes ? Ils ont besoin de temps, et cette période va être cruciale pour une réflexion nécessaire, qui va avec un besoin de faire une pause. »

Vue de l’exposition de Minia Biabiany, « J’ai tué le papillon dans mon oreille », 30 janvier – 7 juin 2020, au MAGASIN des horizons
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Vue de l’exposition de Minia Biabiany, « J’ai tué le papillon dans mon oreille », 30 janvier – 7 juin 2020, au MAGASIN des horizons

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© Camille Olivieri

3. La fin des expositions (telles qu’on les connaît ?)

Ainsi, tout comme le monde de l’édition qui s’interroge sur le rythme infernal des rentrées littéraires (« un roman paru il y a six mois est déjà vieux », dixit l’éditrice Vanessa Springora dans Libération), le monde de l’art lui aussi profite du ralentissement pour faire le point : « Au-delà de la sécurité sanitaire qui s’impose aujourd’hui, explique au Monde la directrice du musée d’Orsay Laurence des Cars, répondre à l’urgence écologique dans nos pratiques ou organiser une part de télétravail dans nos équipes étaient inscrits dans nos projets d’établissements. » La crise arrive ainsi à un moment clé dans l’histoire des expositions, où le transport des œuvres et le gaspillage de matériaux étaient critiqués depuis quelques temps mais toujours pratiqués – un problème dont la solution se trouverait tout simplement… dans les réserves des musées. Car exposer local revient à exposer les œuvres de sa propre collection. Ainsi le musée des impressionnismes présentera-t-il cet été des œuvres lui appartenant, « notamment une vue de Deauville d’Eugène Boudin achetée le 6 mars dernier qu’on sera heureux de présenter au public, et un Bonnard acquis l’an dernier » nous précise son directeur. Une dynamique que l’on retrouve au Centre Pompidou ou encore au musée des beaux-arts de Lyon, qui affirme dans les colonnes du Monde réfléchir à des « expositions thématiques, expositions-dossiers, qui tiendraient à la fois de l’exposition temporaire et de l’interprétation de la collection ».

4. Plus de solidarité envers les artistes

« En tant que directrice, je ne m’adresse pas qu’à mes équipes : mon quotidien ne se nourrit que du contact avec les artistes, nous explique Claire Jacquet du Frac Nouvelle-Aquitaine. En prenant des nouvelles des uns et des autres, je me suis rendue compte, même si je m’y attendais, que tous leurs projets étaient reportés, ou annulés. Un problème de ressources allait se poser ; j’ai donc eu cette idée d’appel à projet qui leur permettait de déclencher des aides, des bourses. » Elle n’est pas la seule à s’engager pour les artistes : rapidement médiatisée, leur situation précaire a vu se multiplier les initiatives vertueuses et les ventes aux enchères caritatives (comme celle de la maison de vente Rouillac, du 30 avril au 6 mai, et dont les bénéfices sont intégralement reversés aux artistes dans le besoin). Julia Gault, jeune plasticienne, nous confie à ce sujet : « Il y a eu une vraie solidarité pendant cette période de confinement ; je n’ai jamais été autant contactée ! ». C’est d’ailleurs quelque chose qui l’a « marquée » : « Cette solidarité mériterait d’être gardée. En sortant d’école d’art, on t’apprend à être un requin, on est tellement qu’on a l’impression d’être tous en concurrence » ; là, Julia Gault a vu des ateliers collectifs s’organiser pour des ventes dont les gains sont mutualisés, des collectionneurs mettre en place des ventes solidaires et apparaître un soutien inédit, dans un contexte très dégradé. « Cette crise met en lumière l’indifférence totale du gouvernement et de la société vis-à-vis des artistes… Certains lieux d’exposition ne se posent même pas la question de nous payer ! ».

Travail instagram de Julia Gault pendant le confinement
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Travail instagram de Julia Gault pendant le confinement

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Photo Anne & Claire Bourrassé

5. Miser moins sur les moyens que sur le collectif

« J’aimerais que le monde change, mais je n’y crois pas. » Julie Crenn, curatrice du Transpalette de Bourges, profite de son confinement à la campagne pour observer le monde, « la nature, l’arrivée du printemps », en cultivant ses lectures écoféministes. Et ses désillusions mêlées d’espoirs : « D’un point de vue global, je ne suis pas très optimiste, je le suis davantage d’un point de vue local, au sein d’écosystèmes militants. » Pas de miracle, donc, mais l’envie d’organisations locales, en petits groupes dynamiques et solidaires. L’artiste Julia Gault nous parle elle aussi « d’autres manières d’organiser des expos » : l’Atelier W, dont elle fait partie, a par exemple proposé durant le confinement une exposition sur le principe « autant d’expositions que de participant.e.s », en invitant ses 11 artistes à créer un accrochage, chez chacun d’eux, d’œuvres créées pour l’occasion. Sans transport, avec peu de moyen. Du côté des galeristes, on assiste à la même envie d’union : la galerie Perrotin invente « Restons unis » et invite 26 galeristes de moindre envergure ou amis à prendre possession de ses murs du 23 mai au 14 août. Et parle d’« un monde beaucoup plus ouvert et collaboratif qu’il ne l’était auparavant ».

Retrouvez dans l’Encyclo : Claude Monet

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