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Jeanne Bucher dans sa galerie
Courtesy Galerie Jeanne-Bucher-Jaeger, Paris • Photo Archives musée Maillol, Paris
Henri Rousseau était commis de seconde classe à l’Octroi de Paris, Émile Boyer, marchand de frites, André Bauchant, pépiniériste, Camille Bombois, ancien lutteur de foire, Louis Vivin, retraité des postes, et Séraphine Louis faisait des ménages… Regroupés malgré eux sous un seul et même étendard, celui de l’art naïf, ces peintres autodidactes exerçaient en dehors de tout circuit professionnel. Grâce à la détermination de plusieurs personnes inspirées qui ont souhaité défendre leur talent, leurs œuvres figurent aujourd’hui dans les musées du monde entier.
Collectionneur, marchand, directeur de musée ou critique d’art, chacun à sa manière a contribué à mettre ces artistes sur le devant de la scène. Si les toiles du Douanier Rousseau ont retenu l’attention de plusieurs artistes d’avant-garde tels Henri Matisse, Pablo Picasso ou Robert Delaunay dès les années 1890, c’est à Wilhelm Uhde que l’on doit la première monographie, parue en 1911, et la première exposition posthume de l’artiste chez Bernheim-Jeune, à Paris, un an plus tard.
Wilhelm Uhde en 1947
©DR
Sans la détermination d’Uhde, ces artistes ne se seraient sans doute jamais retrouvés à partager les cimaises avec Chagall et Delaunay…
Comme eux, ce collectionneur et critique d’art allemand sait apprécier la créativité unique de l’autodidacte. Également marchant d’art, il fréquente les artistes d’avant-garde, qu’il expose dans sa galerie parisienne rue Notre-Dame-des-Champs dès 1908, mais aussi à New York, à Zurich ou à Berlin. Mais la confiscation comme biens ennemis de sa collection et sa revente par l’État français lui font perdre plusieurs centaines de toiles.
À son retour en France en 1924, il n’est plus seul à défendre ces peintres marginaux, qui débutent à la « foire aux croûtes » sur la place Constantin Pecqueur, au pied de la butte Montmartre, avant d’être repérés et de passer le seuil d’une galerie. Parmi eux, Jeanne Bucher, jeune galeriste, qui donne sa chance à André Bauchant, auquel Le Corbusier, Amédée Ozenfant et Jacques Lipchitz avaient acheté ses premières toiles, lui consacre des expositions régulières et le promeut jusqu’à Londres. Sur ses conseils, la modèle d’Aristide Maillol, Dina Vierny, se lancera également dans le métier dans les années 1940 et rachètera le fonds d’atelier de Bauchant dont elle publiera le catalogue raisonné en 2005. Citons également Henry Bing, de la galerie Bing & Cie, qui expose Émile Boyer en 1926 et prendra la relève d’Uhde après la mort du collectionneur.
Mais c’est bien l’exposition qu’Uhde organise en 1928 qui marque un tournant dans l’histoire de la reconnaissance de l’art naïf : « Les peintres du Cœur Sacré » se tient à la galerie des Quatre Chemins, près de la place de la Madeleine, dans un quartier prisé par le marché de l’art « officiel ». S’y retrouvent les œuvres de Camille Bombois, André Bauchant, Émile Boyer et René Rimbert, ainsi celles de Louis Vivin et Séraphine de Senlis, qu’Uhde a prise sous son aile – c’est tout à fait par hasard qu’il avait découvert, en 1912, le travail de Séraphine Louis, qu’il employait comme femme de ménage dans la région de Senlis. Sans la détermination d’Uhde à les révéler au grand jour, ces artistes ne se seraient sans doute jamais retrouvés un an plus tard à partager les cimaises de l’exposition « Les plus grands peintres de l’art contemporain » avec Pierre Bonnard, Georges Braque, Marc Chagall, Robert Delaunay, Raoul Dufy et Max Ernst.
Dina Vierny dans sa galerie par Brassaï
©RMN-Grand Palais - Brassaï
Cette idée audacieuse est celle du critique d’art Waldemar-George, lequel rempile quelques mois plus tard en organisant un accrochage à la galerie Drouet. À cette occasion, il partage sa vision du « peintre populaire » – [qui] « vit comme le primitif, au centre d’un monde magique, peuplée de revenants, de fantômes, de spectres en bourgeois » – dans les colonnes d’Art vivant, dont le rédacteur en chef Florent Fels avait découvert et convaincu Camille Bombois de se consacrer pleinement à la peinture.
Dans le sillage du marché de l’art, le monde institutionnel prend le train en marche en la personne d’Andry-Farcy, directeur et conservateur en chef du musée de Grenoble, auquel Uhde fera don d’une toile de Séraphine et Bombois de son autoportrait. Avec le critique Maximilien Gauthier, Andry-Farcy organise « Les maîtres populaires de la réalité », une exposition qui s’inscrit dans le cadre de l’Exposition internationale de Paris en 1937. Le Douanier Rousseau est la vedette de cette réunion exceptionnelle de cent dix tableaux – aux artistes défendus par Uhde s’ajoutent le fils de la peintre Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, Jean Ève, le Suisse Adolf Dietrich et l’ouvrier d’imprimerie Dominique Peyronnet. Preuve de son succès, l’exposition voyagera à Zurich, New York et Londres, et donnera l’élan pour des acquisitions muséales en Europe et aux États-Unis, parmi lesquels un important don, par l’entremise d’Uhde, au Musée national d’Art moderne – à son inauguration en 1947, l’une des salles du musée parisien portait même le nom du collectionneur…
Du Douanier Rousseau à Séraphine, les grands maîtres naïfs
Du 11 septembre 2019 au 23 février 2020
Musée Maillol • 59-61 Rue de Grenelle • 75007 Paris
www.museemaillol.com
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