Article réservé aux abonnés
Le Nuage Parfumé, OSNI1, installation devant le Palais de Tokyo, 2017
© Cartier / Photo Quyen Mike
Lors de la dernière édition d’AD Intérieurs, l’exposition annuelle organisée par le magazine de décoration, en septembre dernier, la maison de parfum The Harmonist, qui s’inspire des principes du Feng Shui, s’est associée au plasticien Marcos Lutyens pour sensibiliser la société au problème de l’eau dans le monde. Le résultat ? Une installation polysensorielle de 12 mètres de haut en forme de goutte, dressée en plein cœur de la Monnaie de Paris, qui invitait le spectateur, bercé par des bruits aquatiques et une étrange odeur de métal, à la contemplation… Quelques semaines plus tard, à l’occasion de la 44e édition de la Fiac, la maison Cartier a dévoilé, du 20 au 23 octobre, sur le parvis du Palais de Tokyo, OSNI1, un nuage parfumé inspiré par sa dernière fragrance, « L’Envol ». Imaginé en collaboration avec Transsolar, agence basée à Munich réunissant ingénieurs, physiciens et architectes autour de concepts climatiques et énergétiques, ce cube de verre transparent mettait en scène, de manière inédite, l’odeur en agitant les sens entre ciel et terre…
Marcos Lutyens et The Harmonist, The Droplet, installation dans la cour de l’hôtel de la Monnaie de Paris, 2017
© AD Design / The Harmonist / Photo Philippe Garcia
Si le potentiel créatif du parfum ne cesse de s’accentuer au-delà de l’industrie cosmétique, l’odorat, dénigré pour sa prétendue faiblesse sensorielle, n’a pas toujours fait l’unanimité, comme le démontre Chantal Jaquet dans son ouvrage intitulé Philosophie de l’odorat : « L’odeur, en raison de son immédiateté et de son évanescence, n’a pas grande réalité ; elle se prête mal à une saisie conceptuelle ». La philosophe rappelle ainsi que transposer picturalement un parfum est une entreprise délicate : « L’évocation des odeurs ou la représentation du parfum dans la peinture est un phénomène d’autant plus rarissime qu’il s’agit de restituer l’invisible par le visible, l’informe par la forme, et d’enfermer dans les limites fixes d’un tableau ce qui par essence s’évapore et n’a pas de forme délimitée. Comment rendre l’odeur par la couleur et évoquer l’odorat par la vue ? ». On peut bien entendu l’imaginer à la vue d’un bouquet délicatement matérialisé au pinceau, mais on peut difficilement en faire l’expérience sensorielle et concrète. C’était toutefois sans compter l’installation imaginée par le parfumeur Francis Kurkdjian, qui, lors de la rétrospective Élisabeth Vigée Le Brun fin 2015 au Grand Palais, accueillait les visiteurs sous des effluves de rose, suggérant habilement l’œuvre de la portraitiste fascinée par les fleurs.
Elisabeth Louise Vigée Le Brun, À gauche : Gabrielle Yolande Claude Martine de Polastron, duchesse de Polignac. À droite : Portrait de la reine Marie Antoinette, dit « à la Rose »
1782, Huile sur toile, 92,2 × 73,3 cm
1783, Huile sur toile, 113 × 87 cm
Coll. musée national des châteaux de Versailles et de Trianon • © Photo Josse/Leemage
« À la différence de la vue qui reste à la surface des choses, l’odorat est le sens de l’intériorité et de la profondeur. »
Chantal Jaquet
Source d’inspiration, l’odorat est aussi le sens de la réminiscence : il ravive les souvenirs et restitue les émotions enfouies en stimulant l’imagination et son cortège de passions. « À la différence de la vue qui reste à la surface des choses, l’odorat est le sens de l’intériorité et de la profondeur ; il permet de pénétrer dans l’intimité des personnes et des choses et de faire sentir leur essence », précise Chantal Jaquet. Un aspect sensible qui n’a pas échappé à Ernesto Neto. Par ses installations immersives et synesthésiques qui mobilisent des odeurs comme les épices, l’artiste brésilien explore ainsi la corporéité, dans ce qu’elle a de vivant, d’évolutif et de charnel.
Le sens olfactif retrouve aujourd’hui ses lettres de noblesse grâce aux travaux de chercheurs en philosophie et en biologie, qui permettent de mieux en appréhender les subtilités et que l’art se plaît à sublimer. L’artiste norvégienne Sissel Tolaas, chimiste de formation, en est la parfaite incarnation. Armée d’un incroyable répertoire d’odeurs qu’elle a minutieusement construit d’année en année, elle reconstitue olfactivement des événements historiques comme la Première Guerre mondiale, des émotions telles que la peur, des phénomènes météorologiques, ou encore l’essence de villes comme Paris, Berlin, Mexico. Elle donne ainsi à saisir une réalité tout autre en rappelant à quel point les réactions chimiques peuvent bouleverser notre quotidien.
Morgan Courtois, Fond de sac. Still Life XXII, œuvre réalisée pour le Prix Meurice pour l’art contemporain 2017, 2017
Le travail de Morgan Courtois consiste en l’élaboration de parfums d’ambiance, de leurs contenants et de leurs dispositifs de diffusion. Cette œuvre préside au projet au long cours Fond de sac.
Photo Jean Picon
Morgan Courtois, qui a remporté cette année la 10e édition du prix Meurice pour l’art contemporain, place, lui aussi, le parfum au cœur de son processus créatif en s’interrogeant sur son contenant et sa diffusion. Il a ainsi élaboré Fond de sac, un projet hybride qui retrace, en quatre fragrances, les étapes de son voyage entre Paris et le Sud de la France. Il mêle eau de la Seine, vapeurs urbaines et fleurs de tilleul. Présenté aux États-Unis en 2018, son projet final se matérialisera par une installation olfactive, accompagnée d’une vidéo inspirée du récit initial.
Enfin, à l’occasion de la dernière édition de Chambres à Part, exposition proposée chaque année dans le cadre de Parcours Privé de la Fiac, la conseillère en art Laurence Dreyfus a, elle aussi, choisi de rendre hommage au parfum : « Parfums de femmes » au Grand Musée du Parfum, nouvelle institution culturelle inaugurée en décembre 2016, offre, jusqu’au 26 novembre, un regard original à travers une sélection d’œuvres éclectiques qui entrent en résonance. On y retrouve ainsi des fragrances décalées comme L’Odeur de l’argent de Sophie Calle, Vortex of Desire de Marc Quinn, (une orchidée géante en bronze et marbre blanc, clin d’œil sucré à la sexualité féminine), ou encore la vidéo explosive d’Ori Gersht.
Alors que certains flacons de parfum à l’image de Salvador Dalí et de Niki de Saint Phalle s’apparentent à des œuvres abolissant les frontières entre luxe et création, l’art olfactif s’impose définitivement comme un nouveau terrain d’expression propice aux expériences esthétiques et sensorielles de demain.
Chambres à part
Du 19 octobre 2017 au 26 novembre 2017
Musée du Parfum Fragonard • 9 Rue Scribe • 75009 Paris
musee-parfum-paris.fragonard.com
À lire
« Philosophie de l’odorat », par Chantal Jaquet
Éditions des Presses Universitaires de France • 448 p. • 23,99 €
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique