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Beya Gille Gacha : magie blanche et perles bleues

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Publié le , mis à jour le
Actuellement montrée au Maif Social Club à Paris, Beya Gille Gacha nous reçoit dans son atelier du 18e arrondissement, où elle crée des sculptures de cire et de perles anthropomorphes, habitées de magie.
Beya Gille Gacha nous reçoit dans un atelier « transitoire ». Récemment résidente de l’incubateur Poush à Clichy, elle s’apprête désormais à voyager en Afrique.
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Beya Gille Gacha nous reçoit dans un atelier « transitoire ». Récemment résidente de l’incubateur Poush à Clichy, elle s’apprête désormais à voyager en Afrique.

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© Timothée Chambovet

Paris, un vendredi gelé de décembre. Nous retrouvons Beya Gille Gacha (née en 1990) au pied de son immeuble, non loin de la porte de Clignancourt. L’artiste nous reçoit dans un atelier « transitoire », explique-t-elle. Elle était jusqu’à récemment résidente de l’incubateur d’artistes Poush à Clichy, et s’apprête désormais à voyager en Afrique, pour réfléchir à y établir son lieu de travail. « J’ai grandi à Paris, je suis dans le 18e depuis que j’ai 10 ans… Et ça fait longtemps que j’ai un vrai besoin de nature. » De nature, et aussi d’espace. « Là-bas, tu as une grande liberté en tant que sculpteur : tu peux faire travailler dehors par exemple, ce que tu ne pourrais pas faire ici, en pleine rue ! » Ce sera peut-être le Cameroun, d’où vient sa mère et qui lui a inspiré sa technique de perlage héritée des Bamilékés – on y reviendra –, peut-être à Dakar, une ville très active sur la scène de l’art internationale, avec sa biennale (elle y exposait cette année) et sa résidence d’artistes ouverte par la superstar de la peinture Kehinde Wiley.

Ses sculptures anthropomorphes sont moulées sur des personnes de son entourage. Un processus intime et contraignant nécessitant une « relation de confiance ».
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Ses sculptures anthropomorphes sont moulées sur des personnes de son entourage. Un processus intime et contraignant nécessitant une « relation de confiance ».

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© Timothée Chambovet

En résumé, donc, Beya Gille Gacha nous rencontre à la veille d’un changement majeur. L’aboutissement d’un parcours étonnant, autodidacte, passionné. Intéressée par la création depuis l’enfance, Beya Gille Gacha ne souhaitait pas pour autant entrer dans une école d’art après son bac – « je me suis dit que ce n’était pas pour moi » –; alors elle vagabonde un peu, puis tombe enceinte à 19 ans. Un choc, qui la pousse à reprendre ses études pour s’inscrire à l’École du Louvre, où elle passe deux ans, « deux fois la première année, car j’adore apprendre mais j’ai très peu de méthode et de discipline ». L’enseignement sera malgré tout fondateur, puisqu’elle passe beaucoup de temps à observer des sculptures. Employée ensuite dans une ONG, elle poursuit ses recherches… dans sa tête. Par manque de budget pour acheter du matériel, et aussi grâce à d’étonnantes facultés intellectuelles : « J’ai une excellente mémoire tactile, donc je faisais des tests dans ma tête, et j’ai passé beaucoup de temps à visualiser ce que je voulais faire. » Soit des sculptures anthropomorphes, à taille humaine, moulées sur des personnes de son entourage – des amies, son fils, une belle rencontre (« je ne travaille jamais avec quelqu’un que je ne connais pas »), le processus du moulage étant un moment intime, contraignant, qui demande une « relation de confiance ».

Petit à petit, elle en vient à la cire. « J’ai dû inventer ma propre technique. » Chez « une dame qui restaure des poupées anciennes », elle récupère des yeux plus vrais que nature, pour donner à ses sculptures un véritable regard – ultra-troublant. En 2016, première expo, avant de montrer son travail quelques mois plus tard au sein de la foire Akaa (Also Known as Africa), d’exposer en 2018 à Rome sous le commissariat de Simon Njami (grand spécialiste de l’art contemporain africain et afro-descendant) et d’intégrer en 2020 Poush. L’idée qui lui apporte une signature (et le succès !), c’est l’usage de perles bleues, qu’elle reprend d’un usage bamiléké initialement appliqué à des meubles, des sculptures et des objets. Comme le veut cette technique traditionnelle, elle les coud minutieusement et les incruste sur le support en cire, lui-même réalisé à partir de moulages en silicone de ses modèles.

L’idée qui lui apporte une signature (et le succès !), c’est l’usage de perles bleues, qu’elle reprend d’un usage bamiléké initialement appliqué à des meubles, des sculptures et des objets.
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L’idée qui lui apporte une signature (et le succès !), c’est l’usage de perles bleues, qu’elle reprend d’un usage bamiléké initialement appliqué à des meubles, des sculptures et des objets.

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© Timothée Chambovet

Et si le résultat est absolument superbe, brillant, coloré, l’artiste ne pense pas qu’en termes esthétiques. « À l’époque du commerce triangulaire, les perles étaient aussi précieuses que l’or », nous explique celle qui parle de sa pratique comme d’un « travail à l’engagement subtil ». « Les perles valaient alors plus qu’une vie humaine : elles ont du sang sur les doigts. » Ambivalente, Beya Gille Gacha nous parle ici de ses « conflits intérieurs » qu’elle résout en discutant avec ses modèles et en créant des « doubles magiques », autrement dit des sculptures investies d’intentions extrêmement fortes, d’auras politiques et spirituelles. « Mes pièces sont entre l’objet d’art et l’objet fétiche. Je ne peux pas me départir du côté mystique qu’il y a dans les sculptures camerounaises, qui ont un rôle d’intercesseur avec d’autres dimensions. »

Beya Gille Gacha, Orant #5
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Beya Gille Gacha, Orant #5, 2022

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© Denis Meyer / MAIF

Au Maif Social Club, elle présente ainsi Orant #5 (2019), soit la sculpture d’un petit garçon (son fils !) accroupi, les mains plongées dans la terre (réelle), en train de planter un arbre (un olivier, l’espèce changeant en fonction du territoire où elle est exposée). « Les enfants sont les premiers priants, les plus fervents. » D’eux, elle dit aussi qu’ils sont nos guides, que leurs espoirs, leurs craintes, leurs ressentis sont des indications. L’installation fait partie d’une série de dix Orant, dont les premiers cherchent à guérir des traumatismes, et les derniers à trouver une voie de guérison. Celui-ci, pile au milieu, est dans « l’acceptation de sa mission » : celle d’un avenir à construire, à planter. On ne peut que penser aux manifestations internationales de collégiens et de lycéens pour le climat – les plus jeunes apparaissant actuellement comme les militants écologistes les plus convaincus, car les plus concernés.

Mais son travail ne se réduit pas à ses sculptures perlées à taille humaine. Beya Gille Gacha nous montre ainsi une œuvre peinte avec le sang de ses propres règles, en réponse provocatrice aux défiances des hommes et à l’ordre patriarcal dont la violence lui est bien connue. Aussi, elle explore actuellement la possibilité de sculpter la cire directement, à partir de son propre corps : sans perle, la sculpture apparaît « sans peau », écorchée, et explore « différents traumatismes ». L’artiste appuie : « la sculpture évite le mal, elle protège. » On observe d’ailleurs que, durant toute l’interview, Beya aura parlé sous le regard bienveillant d’une petite tête sculptée, celle de sa fille, posée dans un coin mais tournée vers elle. Et ce n’est pas anodin. Car si elles sont moulées, les sculptures ne sont, dit-elle, jamais vraiment à elle, et elle prend soin de demander à chaque modèle s’il ou elle accepte d’être exposé(e) dans tel ou tel contexte.

« La sculpture évite le mal, elle protège. »
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« La sculpture évite le mal, elle protège. »

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© Timothée Chambovet

« En fait, ça dépend de comment tu décides de travailler avec le corps de l’autre.  » Beya, elle, choisit de jamais rien voler, de choisir les postures de ses sculptures selon ce qu’elle a ressenti de son modèle lors de conversations préliminaires à la production. Il y a donc de l’invisible, du sensible, de l’humain et du rituel dans ce travail éclatant. De cette artiste qui a eu pour modèles la sculptrice martyre Camille Claudel et le cinéaste du merveilleux Georges Méliès (tous deux nés, comme elle, le 8 décembre !), il faut donc deviner la part de magie dans chaque œuvre. Cette magie qui habite le monde, et qui doit être révélée pour survivre à sa violence.

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