Article réservé aux abonnés

Rencontre

Kehinde Wiley à Orsay : « Je ne crée pas des objets décoratifs mais qui interrogent le rôle de l’art dans l’Histoire »

Par

Publié le , mis à jour le
C’est un dialogue puissant qu’orchestre le directeur d’Orsay, Christophe Leribault, en présentant sous la nef du musée une peinture et deux sculptures monumentales de l’artiste américain Kehinde Wiley (né en 1977), connu pour son portrait du président Barack Obama et pour réinterpréter des tableaux classiques en y intégrant des modèles noirs. Nous l’avons rencontré à l’occasion de son passage à Paris.
Vue de l’exposition « Kehinde Wiley » dans la Nef du Musée d’Orsay
voir toutes les images

Vue de l’exposition « Kehinde Wiley » dans la Nef du Musée d’Orsay, 2022

i

Coll. Musée d’Orsay, paris / © RMN-Grand Palais / Photo Sophie Crépy

Portrait de Kehinde Wiley en train de peindre
voir toutes les images

Portrait de Kehinde Wiley en train de peindre

i

Photo Ugo Carmeni / © Kehinde Wiley

Cela fait environ quinze ans que la galerie Daniel Templon le représente. Et six ans qu’a eu lieu sa première exposition institutionnelle à Paris, un projet dû à Christophe Leribault, l’ancien directeur du Petit Palais qui récidive aux commandes du musée d’Orsay. Voilà Kehinde Wiley de retour en France. « L’accrochage que Christophe Leribault a imaginé au cœur de la nef est une sélection des œuvres qu’il avait déjà présentées à la fondation Giorgio Cini, au moment de la 59e Biennale de Venise », explique l’artiste américain, qui chérit sa chance et la reconnaissance accordée à son travail.

« Je ne prends pas cette opportunité d’être exposé dans l’une des institutions les plus respectées au monde à la légère. C’est un rêve d’artiste que de voir son travail, inspiré par des faits passés, confronté physiquement au passé qu’incarnent d’autres œuvres. Je ne crée pas des objets décoratifs mais des pièces qui interrogent le rôle qu’a joué et que joue encore l’art dans l’Histoire, parfois acquis, parfois commandé, par des églises, des états, des nations… », précise le portraitiste d’Obama.

Kehinde Wiley, Femme piquée par un serpent (Mamadou Gueye)
voir toutes les images

Kehinde Wiley, Femme piquée par un serpent (Mamadou Gueye), 2022

i

Huile sur toile • 363 x 790 x 10 cm (avec cadre) • Photo Ugo Carmeni / © Kehinde Wiley

Le corpus en question consiste en trois pièces : une peinture, Femme piquée par un serpent (Mamadou Gueye), et deux bronzes récents : An Archaeology of Silence, qui représente un cavalier allongé, la tête et les pieds dans le vide, sur sa mouture, et The Young Tarantine (Mamadou Gueye), une figure étendue de tout son long sur le sol. La première se trouve à l’emplacement habituel des Romains de la décadence (1847) de Thomas Couture quand la deuxième se substitue à Ugolin (1857–1861) de Jean-Baptiste Carpeaux.

Hans Holbein le Jeune, Le Corps du Christ mort dans la tombe
voir toutes les images

Hans Holbein le Jeune, Le Corps du Christ mort dans la tombe, 1521 – 1522

i

Huile sur bois • 30,5 × 200 cm • Coll. Kunstmuseum, Bâle • Photo Wikimedia Commons

Cette trinité s’inscrit dans « DOWN » (En bas), série de corps gisants amorcée à Bâle, en 2008. « J’étais à Art Basel. Las d’errer dans les allées de la foire, je suis parti de mon côté au Kunstmuseum où se trouve Le Corps du Christ mort dans la tombe (1521–1522), tableau de Hans Holbein le Jeune », raconte Kehinde Wiley. « Ce tableau a suscité en moi un étrange sentiment de claustrophobie. Je me suis mis à imaginer des personnes de couleur enfermées dans des boîtes. Je voulais donner corps à ces visions, pour peu qu’il soit possible de rendre pareil sujet vivant. »

À gauche, « An Archeology of Silence » (2021) ; à droite, « Young Tarentine (Mamadou Gueye) » (2022), dans la Nef du musée d’Orsay, Paris
voir toutes les images

À gauche, « An Archeology of Silence » (2021) ; à droite, « Young Tarentine (Mamadou Gueye) » (2022), dans la Nef du musée d’Orsay, Paris

i

Bronze • À gauche : 410 x 550 x 260 cm (dimensions sculpture) ; 30 x 444 x 224 cm (dimensions du socle) / À droite : 157 x 433 x 94 cm • © Musée d’Orsay / © RMN-Grand Palais / Photo Sophie Crépy

Certaines œuvres tirent leur origine dans les collections du musée d’Orsay. Par exemple, Femme piquée par un serpent fait écho au marbre homonyme d’Auguste Clésinger, pièce maîtresse de la nef, qui fut, avec les Romains de la décadence, l’œuvre la plus commentée du Salon de 1847. « J’ai commencé à chercher des images de martyrs, de corps érotisés, de soldats déchus, en ligne, dans des livres d’histoire de l’art, et non dans les archives muséales. Que certaines soient des œuvres conservées, ici, ne rend le rapprochement que plus savoureux, même s’il ne s’agit pas tant de dresser des comparaisons mais bien plutôt de tisser un récit cohérent entre le passé et le présent. »

Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent
voir toutes les images

Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent, 1847

i

56,5 × 180 × 70 cm ; 800 kg • Coll. Musée d’Orsay, Paris • Coll. Musée d’Orsay / © RMN – Grand Palais / Photo Adrien Didierjean

Pourquoi se spécialiser dans le portrait ? « Le portrait pour moi ne se limite pas aux contours de ce à quoi quelqu’un devrait ressembler. C’est un genre immensément fertile, parce qu’il renvoie à la contingence des choses – que s’est-il passé pour que telle personne en arrive là ? –, à une certaine urgence, au désir même de portraiturer. C’est un registre qui me permet d’enregistrer, justement, les mouvements de la société », ajoute l’artiste attaché à la charge politique de son travail. Le logo Louis Vuitton parsemé sur le t-shirt jaune fluo de sa Femme piquée par un serpent trahit les fantasmes non seulement du regardeur mais aussi du sujet.

S’il prenait initialement pour modèles des habitants de Harlem, depuis Venise, Kehinde Wiley a élargi son spectre au monde entier. « J’étais durant la pandémie au Sénégal [où il a ouvert une résidence d’artiste en 2019, ndlr]. D’où les noms sénégalais inclus dans quelques-uns de mes titres. L’occasion d’internationaliser l’histoire des violences faites aux corps, de pointer l’impérialisme, le colonialisme… Or quel meilleur endroit pour ce faire qu’en France, ancien empire colonial ? »

Parmi les œuvres non exposées à Orsay quoique inspirées par les collections, il convient de mentionner Christian Martyr Tarcisius qui s’est vendu à 880 000 dollars le premier jour de la foire Paris + par Art Basel. De Art Basel à Bâle, qui a vu naître la série « DOWN », à sa nouvelle déclinaison parisienne, la boucle semble donc bouclée. Ou presque.

« J’ai tout à fait conscience de la réalité du marché de l’art, et qu’il est important en tant qu’artiste d’y être rattaché. J’aurais voulu être mieux informé plus jeune. Je crois que les étudiants sont mieux préparés de nos jours. Il me semble que mon amie Mickalene Thomas [actuellement à l’affiche de l’Orangerie, ndlr] apprend à ses étudiants comment gérer leur atelier dans le cadre d’un cursus bien défini », conclut Kehinde Wiley, sur le point de rentrer à New York pour terminer les œuvres de sa prochaine exposition au programme du Roberts Projects, prestigieuse galerie située à Culver City, en Californie. « Ce projet puise davantage dans l’iconographie orientale, et plus particulièrement japonaise. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas gâcher la surprise ! », révèle l’artiste ravi de pouvoir créer un effet de suspense. Rendez-vous en janvier prochain.

Arrow

Kehinde Wiley

Du 13 septembre 2022 au 8 janvier 2023

www.musee-orsay.fr

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi