Article réservé aux abonnés

NOUVEAU REGARD

Bruno Girveau : “Visiter un musée peut avoir des vertus thérapeutiques”

Par

Publié le , mis à jour le
On le sait : l’art fait du bien à l’esprit et au corps. Mais s’il pouvait aussi soigner ? Directeur du Palais des beaux-arts de Lille, Bruno Girveau vient de signer une convention en partenariat avec le Centre Hospitalier Universitaire, officialisant ainsi une série d’actions initiées avec les soignants en vue d’atténuer les symptômes de certains patients. Chaque mois, Beaux Arts partage le regard neuf et vivant d’une personnalité sur l’histoire de l’art.
L’atrium du Palais des beaux-arts de Lille
voir toutes les images

L’atrium du Palais des beaux-arts de Lille

i

© Palais des beaux-arts de Lille / Jean-Marie Dautel

Pourquoi le bien-être et la santé sont-ils devenus des préoccupations majeures du Palais des beaux-arts de Lille ? Depuis quand ?

Ces actions santé et bien-être s’inscrivent dans un projet global pour repenser le musée et l’expérience de visite : pourquoi se rend-on au musée ? Est-ce que cette pratique peut être renouvelée ? Comment peut-on attirer de nouveaux publics ? Nous avons initié cette réflexion il y a une dizaine d’années. Le musée est un lieu où l’on prend du plaisir face à des œuvres d’art, mais c’est aussi un lieu qui est plongé dans l’arène sociale. Nous avons beaucoup travaillé sur les questions de médiation, pour être un musée accessible à tous. Notre première préoccupation est l’expérience physique du visiteur, son confort : assises en nombre suffisant, lieux de repos…

Bruno Girveau, directeur du Palais des beaux-arts de Lille
voir toutes les images

Bruno Girveau, directeur du Palais des beaux-arts de Lille

i

© Palais des Beaux-Arts de Lille / Jean-Marie Dautel

En effet, avant de proposer des cours de yoga, il faut d’abord que le visiteur se sente à l’aise…

Vous ne pouvez pas proposer du yoga si les gens ne peuvent pas s’asseoir dans votre musée ! Il faut que celui-ci soit suffisamment accessible et bienveillant pour que le visiteur ait aussi envie de revenir. L’étape « supérieure » s’appelle le care et regroupe tout ce qui peut avoir un effet bénéfique sur le corps. Cela passe notamment par l’organisation d’événements lors desquels la compréhension des œuvres est liée à une expérience physique, comme par exemple le yoga ou la méditation de pleine conscience. Ces expériences ne sont pas déconnectées de la pratique du musée. Sinon, le Palais des beaux-arts deviendrait un grand centre de bien-être !

Avez-vous un exemple précis ?

Je me souviens d’une visite couplée à une séance de méditation de pleine conscience, qui consistait à traverser la galerie de sculpture de façon très lente. C’est un exercice que je n’avais jamais fait. Je peux prendre le temps de m’arrêter devant une œuvre, mais le plus souvent je cours à travers le musée (rires). Cette simple expérience de ralentissement permet de voir les œuvres de manière différente. Voilà comment fonctionne le care. Depuis quelques années, nous allons plus loin. Nous développons aussi le cure, c’est-à-dire le soin, la thérapie – un concept né au musée des Beaux-Arts de Montréal sous l’impulsion de Nathalie Bondil. Cela consiste à voir si l’expérience du musée et des œuvres d’art peut être un traitement thérapeutique pour certaines pathologies.

Le Palais des beaux-arts de Lille
voir toutes les images

Le Palais des beaux-arts de Lille

i

© Palais des beaux-arts de Lille / Jean-Marie Dautel

Comment une visite au musée peut-elle contribuer à diminuer les symptômes de personnes atteintes de pathologies sérieuses ?

Il existe un rapport de l’OMS datant de 2019 qui tend à prouver que la pratique de l’art et la visite au musée font du bien. À ce stade, on ne peut toutefois pas affirmer qu’elle permet de soigner des pathologies. Cela nécessiterait beaucoup plus d’études approfondies. De fait, il n’est pas possible en France de se faire prescrire une visite au musée remboursée par la Sécurité sociale. On est encore dans une phase expérimentale mais les choses bougent. Nous travaillons depuis longtemps avec le CHU de Lille, en concertation avec les soignants. Nous avons mis au point une méthodologie complètement aboutie et sommes très avancés sur certains sujets, comme par exemple celui de la pratique du musée dans le traitement du spectre autistique chez les enfants.

Prescription muséale au Musée des Beaux Arts de Montréal
voir toutes les images

Prescription muséale au Musée des Beaux Arts de Montréal

i

© Jean-François Brière/MBAM

On y travaille depuis une dizaine d’années et nous nous sommes récemment associés, dans le cadre du collectif de musées franco-américains FRAME, au musée de Dallas et à celui de Montréal. Notre collaboration a mené à la publication d’un guide du traitement des troubles du spectre autistique par la pratique du musée, à destination de toutes les institutions qui souhaitent s’engager. Nous avons également travaillé sur la maladie d’Alzheimer, ou encore sur l’accompagnement des personnes qui suivent un processus de PMA. Aujourd’hui, nous souhaitons passer à la vitesse supérieure, comme l’a fait le Mo.Co, et proposer de la prescription muséale.

On entend de plus en plus parler de muséothérapie. Comment définiriez-vous ce ce nouveau concept ?

Littéralement, il s’agit de la thérapie par le musée – c’est-à-dire comment la pratique du musée peut atténuer les effets de certaines pathologies. Au Palais des beaux-arts de Lille, nous croisons deux démarches : la muséothérapie et l’art-thérapie. Depuis 2012, nous travaillons avec deux thérapeutes dont la pratique repose à la fois sur les œuvres du musée et sur la pratique artistique.

« Le musée est une vitrine qui permet de sensibiliser les visiteurs à des problématiques contemporaines, notamment en matière de santé. »

Vous avez signé une convention avec le CHU de Lille. Comment s’est passée cette collaboration ? En quoi consiste-t-elle ?

Cette convention (adoptée à l’unanimité lors du dernier conseil municipal, ndlr), contractualise nos actions initiées il y a quelques années avec les soignants du CHU, établissant notamment des objectifs chiffrés qui nous conduiront à recruter un troisième art-thérapeute. La Ville de Lille va prendre en charge le coût de ce nouveau poste qui permettra de prescrire des visites au musée en plus grand nombre. Notre objectif est de quadrupler nos capacités d’accueil des patients du CHU de Lille. Nous restons aussi très attentifs à ce qui se passe dans le milieu de la recherche, à savoir si la visite au musée a des effets réels sur l’état des patients. Auquel cas on pourrait imaginer passer à la vitesse supérieure et envisager un remboursement, par la Sécurité sociale, de ces visites.

Atelier. Musée des beaux-arts de Montréal
voir toutes les images

Atelier. Musée des beaux-arts de Montréal

i

© Mikaël Theimer

Comment fonctionnent ces prescriptions ?

C’est le soignant qui propose au patient de participer, si ce dernier le souhaite, à une ou plusieurs séances d’art-thérapie, entièrement prises en charge par le Palais des beaux-arts de Lille. On pourrait croire ces actions très éloignées de ce que devrait être un musée. Or, depuis une vingtaine d’années, celui-ci a un rôle social plus important. On sort d’une pratique exclusive de l’histoire de l’art pour se rendre compte finalement que la visite des collections peut avoir des vertus thérapeutiques. Le Palais des beaux-arts est un musée impliqué dans la vie de la cité qui, au-delà de sa mission essentielle de présenter des œuvres, permet de faire de la visite autre chose qu’une simple délectation.

Avez-vous rencontré des difficultés dans la mise en place de ces actions ?

Pas vraiment, même si tout dépend des pathologies. Par exemple, certains enfants atteints d’autisme supportent difficilement le bruit ou les grands espaces. Nous avons dû mettre en place des protocoles spécifiques.

« Le monde des musées n’a pas été préparé au fait qu’il devienne une chambre d’écho des problématiques actuelles »

Vous menez également des actions de prévention. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nos actions de préventions reposent sur une série de partenariats, reconduits chaque année. Tous les automnes, nous nous associons par exemple à Octobre rose : nous organisons des séances de yoga qui peuvent aller jusqu’à l’apprentissage de l’autopalpation, nous mettons aussi en place des parcours de médiation au sein des collections pour sensibiliser les femmes à la question du dépistage. Nous participons aussi au « Mois de l’endométriose », lors duquel nous proposons des séances de yoga adaptées à cette pathologie. Nous travaillons aussi avec l’Établissement français du sang et organisons, les jours de fermetures, des collectes de sang dans les salles du musée. Nous collaborons également avec Movember sur la sensibilisation du cancer de la prostate… Le musée est une vitrine qui permet de sensibiliser les visiteurs à des problématiques contemporaines, notamment en matière de santé.

Des patients participent à un atelier artistique organisé pour les patients suivis par le service de psychiatrie du CHU de Montpellier au musée contemporain MO.CO à Montpellier
voir toutes les images

Des patients participent à un atelier artistique organisé pour les patients suivis par le service de psychiatrie du CHU de Montpellier au musée contemporain MO.CO à Montpellier, 2023

i

© AFP / Photo Sylvain Thomas

En tant que directeur du Palais des beaux-arts de Lille, assistez-vous à une généralisation de ce type d’initiatives dans les musées. Ou ces actions, par exemple en faveur de la santé, sont-elles finalement anecdotiques ?

On vit un phénomène qui est assez déstabilisant car le monde des musées n’a pas été préparé au fait qu’il devienne une chambre d’écho des problématiques actuelles – pas seulement la santé, mais aussi par exemple le développement durable. C’est un message qui peut paraître confus pour les professionnels, qui jusqu’ici étaient habitués à un seul discours : « on a des œuvres, elles sont belles, on vous les explique par le seul filtre de l’histoire de l’art et on ne va pas plus loin. » En tant que directeur du Palais des beaux-arts de Lille, je pense que le musée n’est pas fait pour les seuls historiens de l’art. J’essaie de convaincre les équipes d’aller plus loin, je sensibilise les autres conservateurs à faire de la médiation sur des problématiques contemporaines. Finalement, même si elles peuvent paraître « à la mode », ces actions ne représentent que 5 à 10 % de l’activité globale. Cela ne bouleverse pas les musées, mais leur discours devient pluriel.

Arrow

Palais des Beaux-Arts de Lille

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi