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Les galeries indépendantes subissent de plein fouet les modifications d’un marché qui s’industrialise ainsi que l’assaut des enseignes mastodontes.
© Steeve Beach / Time Out
« Un jour, la musique s’est arrêtée. » C’est ainsi que le galeriste Olivier Babin décrit la fermeture de Clearing, fondée en 2011 à New York, qui eut deux succursales à Los Angeles et Bruxelles. Lendemain de fête, donc, et colossale gueule de bois pour le marché de l’art après plus de vingt ans d’expansion.
Le site HypeArt annonce « la mort lente de la galerie d’art contemporain », la fin des vernissages et des espaces dédiés, les nouveaux collectionneurs préférant acheter depuis leur portable. Rien qu’à Paris, Jean Fournier, Eva Hober, High Art, Fitzpatrick ou gb agency ont tiré le rideau ces deux dernières années, tandis que la maison de vente Sotheby’s déclarait une chute de 88 % de son chiffre d’affaires en 2024.
Et comme c’est le cas pour le commerce des bananes ou des semi-conducteurs, ce sont les mastodontes, que les experts désignent du doux nom d’« oligopoles à frange », qui règnent en maîtres sur un marché de l’art désormais industrialisé. Ainsi, comme dans l’univers de l’édition ou de la musique, les galeries « indépendantes » se voient cantonnées à un travail de défrichage dont elles ne peuvent guère profiter, ces oligopoles à frange raflant leurs artistes les plus prometteurs dès qu’ils arrivent à maturité.
Avec le déclin des galeries militantes, dont le modèle historique fut le marchand des impressionnistes, Durand-Ruel, arrive également la fin des grandes collections privées orientées par une idée de l’évolution artistique. Dans les années 1970, des amateurs d’art comme le Belge Herman Daled ou l’Italien Panza di Biumo ne s’en remettaient pas, pour guider leurs achats, aux avis de « conseillers » issus d’écoles de commerce. Ils avaient un point de vue, une ligne cohérente, un goût entretenu par leur commerce avec les artistes, les critiques et les galeristes.
C’est d’ailleurs ce qui caractérise une collection, ce qui la distingue d’un amas ou d’un stock. Mais cuisine-t-on chez soi de la même manière quand on achète des produits frais et sourcés ou lorsqu’on s’en remet aux rayonnages du supermarché ? De nos jours, on se fait plutôt livrer des repas à la maison. Il y a encore 30 ans, les collectionneurs ne fréquentaient que des épiceries fines, tenues par des marchands engagés – loin des shopping malls d’aujourd’hui ou des sites sur lesquels les « nouveaux collectionneurs » scrollent des produits d’art livrés sous cellophane.
Dans l’épicerie comme dans l’art, deux mondes s’opposent et ils ne se réconcilieront sans doute jamais. L’actuel succès des boutiques bio, locavores et sélectives indique toutefois un chemin. Face aux galeries hors sol, aux Shein et aux Uber Eats de l’art contemporain, les petites échoppes intelligentes ont une carte à jouer, et la période de récession qui s’annonce représente peut-être leur chance historique.
Ces périodes de crise furent des moments déterminants pendant lesquels un tri se faisait entre les artistes, mais également entre les vrais amateurs d’art et les opportunistes, les galeristes et les boutiquiers.
Souvenons-nous de la précédente crise, au début des années 1990, dans le sillage de la guerre du Golfe : ce fut une aubaine pour de jeunes artistes à qui on ne demandait plus d’aguicher une clientèle – car, de toute manière, rien ne se vendait. Ce sont ces cinq ans d’expérimentations et de vaches maigres, accompagnés d’une vague de faillites analogue à celle qui commence, qui permirent l’émergence d’une nouvelle génération de galeries engagées et de nouvelles problématiques esthétiques.
La plupart des stars actuelles de l’art contemporain en bénéficièrent, de Pierre Huyghe à Carsten Höller en passant par Gabriel Orozco ou Dominique Gonzalez-Foerster, parce qu’ils eurent le temps de poser leur vision et de développer des problématiques originales, démodant au passage la génération « bling-bling » des années 1980 – dont Jeff Koons fut l’un des seuls survivants. Le monde de l’art a depuis toujours vécu entre deux vagues, entre la diastole des booms économiques et la systole des périodes de marasme.
Ces périodes de crise furent des moments déterminants pendant lesquels un tri se faisait entre les artistes, mais également entre les vrais amateurs d’art et les opportunistes, les galeristes et les boutiquiers. Les seconds trouveront bien vite le moyen de spéculer sur d’autres types de produits, de même que les acheteurs sans âme qui constituent leur clientèle remplaceront les œuvres qu’ils enferment dans des coffres ou des ports francs pour les remplacer par des bitcoins.
Ou par des NFT, tout aussi vides que les « contenus » postés par les influenceurs depuis les cafétérias de Dubaï. Si le marché constitue notre unique horizon, alors laissons-le faire : il fera bientôt apparaître la différence radicale qui existe entre les amasseurs, les spéculateurs et les vrais collectionneurs. Vive la crise !
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