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Bande Dessinée

Ces BD qui parlent d’art

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Picasso, Duchamp et Mondrian auraient-ils été flattés de devenir des héros de BD ? Oui, car les biographies dessinées qui les honorent ont totalement réinventé le genre. Sélection des meilleurs albums.
Julie Birmant & Clément Oubrerie, Pablo, tome 2 (Apollinaire)
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Julie Birmant & Clément Oubrerie, Pablo, tome 2 (Apollinaire), 2012

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Les débuts de Picasso pas à pas, où la question de la représentation des toiles du maître en BD n’est pas évacuée.

84 p. • Éd Dargaud. • © Birmant & Oubrerie / éd. Dargaud

En 1964, le critique de cinéma Claude Beylie inventait l’expression « 9e art » pour caractériser la bande dessinée. Il était loin d’imaginer que, plus d’un demi-siècle plus tard, une BD de 46 mètres de long intitulée Une histoire de l’art serait exposée au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (dans la grande salle du Vaisseau Mœbius, construit par Roland Castro à la fin des années 1980). Ce projet de Philippe Dupuy, né en 2013 dans la revue numérique Professeur Cyclope, est publié simultanément dans un leporello (un livre-accordéon) aux éditions Dupuis. Que raconte cette histoire de l’art et quelle est la légitimité de la bande dessinée à s’emparer d’un tel récit ? L’article indéfini du titre annonce qu’il s’agit également de l’histoire singulière de Philippe Dupuy, qu’on suit depuis son entrée aux Arts déco, en 1978, alors qu’il n’est encore qu’un jeune lecteur de Métal hurlant, jusqu’à sa visite de l’exposition Jackson Pollock au MoMA de New York, en 1999, en passant par des rencontres imaginaires avec Tinguely, Picasso, Kandinsky, Matisse.

Philippe Dupuy, Une histoire de l’art
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Philippe Dupuy, Une histoire de l’art, 2016

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23 mètres recto verso • 192 p • © Éd. Dupuis 2017

À la fin de l’histoire, l’auteur, accompagné de Sol LeWitt, retrouve Matisse. Dupuy, qui avoue ne s’être intéressé au créateur des papiers découpés que sur le tard, se voit rétorquer : « Vous avez bien changé depuis notre dernière rencontre. Vous vous souvenez ? Vos certitudes, le manque de curiosité, les a priori ? Le temps fait son œuvre. » Des propos que l’on pourrait copier/coller à l’attention des mauvais coucheurs de la bande dessinée. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette relecture de Philippe Dupuy. Lequel précise habilement dans une note : « Merci aux artistes et autres protagonistes qui m’ont laissé, bien malgré eux, placer dans leur bouche des propos dont nul ne peut dire qu’ils ne les a jamais tenus. » Couronné Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2008 pour sa série des Monsieur Jean, cosignée avec Charles Berberian (Humanoids), il a fait sienne l’histoire de l’art en construisant une fiction plutôt qu’un récit linéaire et didactique.

Philippe Dupuy, Une histoire de l’art
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Philippe Dupuy, Une histoire de l’art, 2016

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Ce leporello est le plus long de l’histoire du 9e art ! Vendu sous coffret et avec un tirage signé et numéroté (édition limitée à 2 500 ex.) : à la limite de l’œuvre multiple.

23 mètres recto verso • 192 p • © Éd. Dupuis 2017

En confrontant ses impressions d’amateur éclairé – Dupuy est, parmi les auteurs de BD, l’un des plus fins connaisseurs de l’histoire de l’art – à sa propre pratique de l’autobiographie et de l’autofiction, le dessinateur boxe dans sa catégorie. Son dessin-signe achevant d’apporter une plus-value stylistique à l’ouvrage. Cette intention aurait été, par exemple, impossible à retranscrire au cinéma. Légitimité et pertinence : ces deux ingrédients ne sont pas toujours réunis dans la profusion d’albums ayant trait à l’histoire de l’art qui inondent les librairies depuis quelques années. Entre biographies plates et citations graphiques médiocres, difficile de faire le tri.

Julie Birmant & Clément Oubrerie, Pablo, tome 2 (Apollinaire)
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Julie Birmant & Clément Oubrerie, Pablo, tome 2 (Apollinaire), 2012

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84 p. • Éd Dargaud. • © Birmant & Oubrerie / éd. Dargaud

Dans le lot se détache pourtant une excellente bande dessinée, passée inaperçue en son temps (2010) et publiée par les éditions Cambourakis. Son titre : le Salon. Il s’agit d’une fiction déjantée, mais néanmoins réaliste, dessinée par l’Américain Nick Bertozzi. On y croise notamment Gertrude Stein et Picasso, Georges Braque, Alice Toklas, Erik Satie, Matisse toujours – dans le rôle d’un réactionnaire – et Apollinaire, dans un Paris typiquement 1900, entre beuveries à l’absinthe, gestes plastiques et envolées nocturnes. Bertozzi ne manque pas de relever que Picasso, à cette époque, adorait la BD (il en fit même un peu, mais sans bulles). Dans le Salon, Gertrude Stein fait au jeune peintre catalan la lecture des strips de Krazy Kat par George Herriman, publiés dans le New York Evening Journal. Pablo, la biographie de Picasso par Birmant & Oubrerie sortie en quatre volumes entre 2012 et 2014, chez Dargaud, n’y fait pas référence. Mais les planches originales de Clément Oubrerie ont été exposées au musée Picasso, à Paris. Laurent Le Bon, président de l’institution, est d’ailleurs en train de creuser le sujet. Picasso et la BD ? Affaire à suivre.

Frédéric Bézian, Le Courant d’art – De Mondrian à Byrne et de Byrne à Mondrian, 2016
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Frédéric Bézian, Le Courant d’art – De Mondrian à Byrne et de Byrne à Mondrian, 2016, 2016

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54 p. • Éd. Soleil • © éd. Soleil, 2016 / Bézian

Sans parler du Pascin de Joann Sfar (l’Association, 2005), horizon indépassable en matière de correspondance esthétique et fictionnelle entre art et BD, deux autres volumes publiés récemment dans la même veine sont dignes d’intérêt. Bizarrement, il s’agit dans les deux cas d’un leporello, comme si cette forme de livre-frise, retournable à l’envi et qui n’a pas forcément de début ni de fin, était l’objet idéal pour narrer les circonvolutions d’une histoire toujours en écriture. Dans le Courant d’art, publié aux éditions Soleil, Frédéric Bézian en fait son miel. Sous-titré De Mondrian à Byrne et de Byrne à Mondrian, cet ouvrage est une chronologie visuelle et narrative conceptualisée. La première face évoque les avant-gardes artistiques européennes du XXe siècle (De Stijl, Bauhaus…), quand la seconde épouse la vie d’un mathématicien excentrique, Oliver Byrne. Lequel utilisait un système chromatique similaire à celui de Mondrian pour illustrer le traité de mathématique et de géométrie d’Euclide… en 1847 ! L’idée : derrière l’histoire officielle se cachent des mouvements souterrains terriblement occultes. Évidemment, cet adage peut s’appliquer aussi à la bande dessinée. Le Courant d’art de Frédéric Bézian, ce n’est pas que du vent.

François Olislaeger, Marcel Duchamp – Un petit jeu entre moi et je
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François Olislaeger, Marcel Duchamp – Un petit jeu entre moi et je, 2014

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François Olislaeger avait déjà pondu, avec Xavier Löwenthal, un remarquable opus parodique, les Aventures de Wim Delvoye (2011). Dans Marcel Duchamp, son style minimal fait merveille.

72 p. • Coéd. Actes Sud BD / Centre Pompidou • © François Olislaeger / éd. Actes Sud

Dans Un petit jeu entre moi et je, François Olislaeger opte pour un parti pris opposé lorsqu’il se confronte à la figure tutélaire de Marcel Duchamp. En bande dessinée, il fallait tout de même oser. Bilan, son leporello est une biographie ultradocumentée qui fait revivre l’artiste comme s’il était un personnage de fiction, dandy ultime et flegmatique, inventeur de génie, iconoclaste verbeux et paresseux. En 2009, le dessinateur Blutch confiait à Beaux Arts magazine : « On a marié la BD au rock, au cinoche, à la littérature, et finalement à l’art contemporain. C’est commode, ça fait circuler l’argent et vivre tout un petit monde. Moi, je pense que la bande dessinée est irréductible. » Les noces entre art et BD sont-elles un mariage de raison ? Oui, mais pour le meilleur, et en évitant le pire.

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À lire

Une histoire de l’art
Philippe Dupuy • 2016 • Éd. Dupuis • 23 mètres recto verso • 192 p • 46€

Pablo, tome 2 (Apollinaire)
Julie Birmant & Clément Oubrerie • 2012 • Éd. Dargaud • 84 p • 16,95 €

Le Courant d’art – De Mondrian à Byrne et de Byrne à Mondrian
Frédéric Bézian • 2016 • Éd. Soleil • 54 p • 19,95 €

Marcel Duchamp – Un petit jeu entre moi et je
François Olislaeger • 2014 • Coéd. Actes Sud BD/Centre Pompidou • 72 p. • 19 €

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