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La Ribot, Laughing Hole, 2006
installation-performance • collection FNAC-Cnap • © Photo Anna van Kooij/La Ribot/Cnap.
« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière. » La citation de l’écrivain Edmond Rostand résonne particulièrement bien avec cet hiver infini. À l’heure où aucune date n’est envisagée pour la réouverture des musées, le monde de l’art ronge son frein, tente d’imaginer des lendemains meilleurs et, en attendant, recueille les témoignages. Keimis Henni et Anna Labouze, fondateurs de l’association Artagon créée en 2014, sont tous les deux professeurs au sein de l’école nationale supérieure des Arts déco à Paris : « On s’est rendu compte que les jeunes diplômés étaient en grande difficulté et sans véritable perspective, ne sachant ni quand la crise se terminera, ni quand ils pourront candidater à des résidences ou des prix… » Dès juin 2020, ils récoltent via leur association 62 000 euros grâce à une vente solidaire d’œuvres d’art sur Instagram et aux dons de fondations (comme celles d’Antoine de Galbert, d’Agnès b. ou encore de Lafayette Anticipations), de mécènes et d’amateurs d’art (« beaucoup de gens ont mis 50, 100 euros… »).
Sara Sadik, Horizon, 2021
photographie nuémrique créée pour Artagon • © Sara Sadik
Résultat ? Une bourse d’urgence de 200 euros distribuée à 310 artistes étudiants. Cet hiver, rebelote : « Entre le moment où ils ont passé leur diplôme et maintenant, il y a eu le second confinement, qui les a empêchés de trouver des ateliers, de se structurer, alors que c’est évidemment un moment-clé. » Cette fois-ci, le processus est différent : la bourse Horizon a été décidée avec la Fondation de France et permettra de faire don de 1500 euros à 42 artistes diplômés en 2020. Ceux-ci devront justifier d’une situation précaire et, surtout, envoyer CV et portfolio (l’appel à candidatures se clôt le 7 février). L’idée étant aussi de remotiver les jeunes artistes, de leur donner envie de mettre leurs documents à jour malgré l’inactivité – « c’est déjà une bonne étape ! ». L’obtention de la bourse garantira également aux lauréats un accompagnement administratif et une valorisation de leur travail auprès du réseau de l’association.
Nelly Maurel, L’Amour propre, 2020
serpillère brodée • © Nelly Maurel
À Nice, la dynamique Hélène Fincker dirige depuis dix-huit ans un centre d’expositions appelé la Maison abandonnée. Entourée d’artistes, elle a, dès les premières semaines du confinement, compilé « les retours affirmant que la situation était catastrophique ». Avec deux copines, elle décide alors d’ouvrir une page Facebook mettant en valeur le travail de plasticiens. Puis, « on s’est dit qu’on pouvait être plus concret et les aider matériellement, alors on a monté l’association Mon artiste et moi, avec des binômes artiste-mécène ». Le principe est simple : les artistes sélectionnés présentent leur travail sur le site de l’association, et peuvent être choisis par des particuliers. Chaque néo-mécène s’engage à donner 100 euros (minimum) par mois à son artiste pendant un an et à lui ouvrir son réseau ; quant à lui, il lui ouvre les portes de son atelier. « On ne s’adresse pas à des collectionneurs, mais à des gens qui s’intéressent à l’art. Ça leur permet de rencontrer un artiste qu’il n’aurait pas forcément connu ailleurs. Une histoire se crée entre ces deux personnes : ils échangent, se voient… J’en connais une qui a exposé son artiste chez elle, et qui a vendu quelques œuvres ! »
Créer des relations humaines alors que la crise sépare soigneusement les gens : voilà qui, en plus du coup de pouce financier, apparaît salvateur ! Certaines initiatives prennent en compte la spécificité des difficultés artistiques, comme le manque de moyens et de matériel : en 2020, Lafayette Anticipations a lancé « À l’œuvre ! », un programme de soutien à la production appelé à devenir pérenne, qui donne à 6 artistes sélectionnés accès à des machines et leur offre une assistance technique, en plus d’une bourse de 2000 euros. Une heureuse idée pour les projets les plus exigeants.
David Douard, Sans titre, 2020
© June Et David Douard
Côté acquisitions, la crise a fait gonfler les budgets : le FRAC Île-de-France y consacre 375 000 euros, un montant record, et a financé la production d’une œuvre de David Douard, dont l’exposition avait été interrompue par le deuxième confinement. Installée à la Défense, la Collection Société Générale a lancé cet automne un appel à projets auprès des nouveaux diplômés des Beaux-Arts de Paris, « destiné à affirmer son soutien à la jeune création dans des circonstances particulièrement difficiles pour le secteur culturel » : celui-ci a permis d’acheter les œuvres de quatorze lauréats, qui ont également bénéficié d’une dotation de 5000 euros.
Julie Biancardini, Réserves du Cnap, 2020
© Julie Biancardini
Du côté des grandes institutions de défense de la profession, l’heure est à la générosité. Si l’ADAGP (Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques) nous confie avoir « pris la mesure des dommages de la crise sur les artistes » et décidé de « plusieurs actions à effet immédiat » (telles que le versement anticipé de certains droits, le maintien et le développement des programmes d’aides directes aux artistes), le CNAP (Centre national des arts plastiques) bénéficie de son côté du plan de relance et a à sa disposition 3,8 millions d’euros à redistribuer aux artistes et aux galeristes. Ce dernier nous a confié le bilan de son année 2020 et souligne « sa capacité d’adaptation » qui lui a permis de répondre très rapidement aux demandes et d’apporter de l’aide à 1547 professionnels (contre seulement 102 en 2019 !) pour un montant total de 2 240 989 euros. Les demandeurs, note le CNAP, sont en majorité des femmes, des jeunes, et comptent un nombre important de designers graphiques. La Fondation des Artistes, avec la Fondation de France, a quant à elle sélectionné 32 artistes âgés de plus de 70 ans, à qui elle a fait don de 2000 euros cet été. Si la crise est loin d’être terminée, qu’elle soit donc avertie : l’art et les artistes resteront debout.
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