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Anna de Noailles
© Roger Viollet
Charles de Noailles (1891–1981) et Marie-Laure Bischoffsheim (1902–1970) sont tous deux issus de familles richissimes et très cultivées – l’un est d’ascendance aristocratique, l’autre fille de banquiers. La tante de Charles, la poétesse Anna de Noailles, et la grand-mère de Marie-Laure, Madame de Chevigné, reçoivent alors dans leurs salons respectifs des dizaines de personnalités remarquables, parmi lesquelles Jean Cocteau (qui fascine la Marie-Laure adolescente), le mécène Étienne de Beaumont et l’écrivain Marcel Proust. Celui-ci observe chaque invité avec attention pour nourrir sa fresque littéraire, À la recherche du temps perdu, qui paraît dès 1913 : Charles et son père y apparaissent, semble-t-il, sous les traits de la famille Foix, et la grand-mère de Marie-Laure inspire à l’auteur, séduit, certains traits de la duchesse de Guermantes.
Paul O’Doyé, Charles et Marie-Laure de Noailles au bal Proust de la princesse de Faucigny-Lucinge, Paris, 1928
Tirage d’époque • © Archives Villa Noailles, Hyères
Les deux enfants sont ainsi très tôt dans le bain : côtoyant amateurs d’art, écrivains et personnages fantasques, ils sont nourris d’images, d’ambitions et de soleil. Marie-Laure passe une partie de ses jeunes années à Grasse, dans la villa Croisset, où Cocteau s’invite volontiers. En 1917, il écrit dans une lettre, au sujet du cadre idyllique de cette maison entourée de verdure : « Ici miracle. Le matin, on ouvre la fenêtre sur la création du monde. » Autre invité : Étienne de Beaumont, que tout Paris supplie d’organiser des bals – il les réussit si bien. Premier mécène des artistes modernes, celui-ci sait donc à la fois mettre sur pied des fêtes costumées fantastiques (une habitude que reprendront les Noailles : « Grand bal mondain ou petite fête improvisée, il s’agit avant tout de savoir se composer un costume original », soulignent les auteurs) et repérer les Pablo Picasso, Man Ray et Francis Poulenc qui produisent les œuvres les plus excitantes du moment ; il les introduit rapidement à ses amis Charles et Marie-Laure, qui se rencontrent tout naturellement dans cet univers commun et se marient en 1923.
Festival de musique à Hyères. De gauche à droite : Igor Markevitch, Francis Poulenc, Luis Buñuel, Christian Bérard, Alberto Giacometti, Nicolas Nabokov ; au premier rang : Boris Kochno, Pierre Colle, Roger Désormière, Henri Sauguet, 20 avril 1932
Tirage d’époque • © Archives Villa Noailles, Hyères
Voici donc le point de départ de l’histoire du couple Noailles, qui dure de 1923 – date à laquelle les époux reçoivent en cadeau de mariage un terrain à Hyères – à 1973 – quand Charles, dévasté par la mort de Marie-Laure, vend la maison (qui deviendra quelques années plus tard la villa Noailles, centre d’art très chic au service de l’art et de la mode). Soit cinquante ans d’amitiés fertiles et de soutien aux artistes, qui commencent par une envie : une maison moderne. Les Noailles contactent Mies van der Rohe, puis Le Corbusier (rien que cela !), mais c’est finalement Robert Mallet-Stevens qui s’occupe du clos Saint-Bernard. L’architecte a peu construit et a besoin d’un geste fort. Cependant, Charles ne manque pas de caractère et demande régulièrement des ajustements à l’architecte : le plus spectaculaire étant la disparition du belvédère, photographié en 1925 (afin que Mallet-Stevens puisse montrer son travail aux grands noms de l’avant-garde, comme Walter Gropius), avant d’être détruit. Au fil des années, une piscine, un gymnase et un squash viendront compléter la maison, et ravir les invités.
Thérèse Bonney, Vue de la piscine, 1928
Tirage d'époque • © Archives Villa Noailles, Hyères
Dès 1924, le couple cherche à meubler ses demeures de Paris et de Hyères. Célébrés dès leurs premiers pas comme les providentiels « mécènes de l’art moderne » dont les choix sont suivis avec attention par la presse, les Noailles enrichissent le débat en proposant des modes alternatifs d’aménagement. On touche au cœur du sujet du mécénat : colossalement riche, le couple a les moyens de faire de son cadre de vie un manifeste. Cela, non seulement en collectionnant et en aidant financièrement leurs amis artistes (bien des chefs-d’œuvre du XXe siècle n’auraient pu exister sans eux), mais aussi en réfléchissant avec intelligence sur l’esthétique moderne. Il ne s’agit pas simplement de meubler leurs intérieurs, mais d’impulser un nouveau style : des photographies témoignent des associations anachroniques et, de ce fait, avant-gardistes qui font se côtoyer sur leurs murs des œuvres de Cranach et de Dalí – un geste extrêmement atypique à l’époque. Stéphane Boudin-Lestienne confie une anecdote révélatrice : observant Man Ray filmer sa maison en faisant bouger sa caméra dans tous les sens, Charles s’inquiète. « Mais il comprend au visionnage qu’il y a un enjeu, qu’il y a quelque chose d’intéressant à faire avec le cinéma. »
Thérèse Bonney, Vue du salon rose ou atelier, architecture et aménagement de Robert Mallet-Stevens, 1928
Tirage d’époque • © Archives Villa Noailles, Hyères
Les Noailles se sont donc intéressés aux arts décoratifs et aux arts plastiques, mais également au cinéma, à la musique, à l’art des jardins et à l’ethnographie. En 1930, ils aident Cocteau et Buñuel en leur payant « studio, décors, cachets pour les acteurs, équipe technique, lumière et enfin sonorisation », sans exiger de quelconques conditions : Le Sang d’un poète de Cocteau et L’Âge d’or de Buñuel naîtront simultanément quelques mois plus tard. En 1929, ils commandent des concertos à Francis Poulenc et Georges Auric pour leur fameux bal des Matières (les invités devaient venir vêtus de matières inhabituelles) : ceux-ci en profitent pour leur faire des propositions audacieuses. Ainsi, pan méconnu de leur histoire, leur financement du musée de l’Homme, ex-musée d’ethnographie, dont ils ont fait quadrupler le budget : « Ce mécénat pour la science n’est pas un divertissement mondain mais bien une participation active au moment clé d’une discipline », écrivent les auteurs. Il est impossible de résumer toute l’ampleur de leur action. Mais une chose est sûre : il n’y eut pas une fête, pas une commande, pas une discussion qui ne fût habitée d’un désir ardent – celui de prendre part à la modernité.
Le baron Von der Heydt, Marie-Laure et Charles de Noailles et Georges Henri Rivière, Zandvoort, 1932
Carte postale d’époque • © Lothaire Hucki / Archives Villa Noailles, Hyères
À lire
Charles et Marie-Laure de Noailles. Mécènes du XXe siècle
Stéphane Boudin-Lestienne et Alexandre Mare
Co-éd. Villa Noailles, Hyères et Bernard Chauveau Édition, 2018 • 336 p. • 52 €
Image de une : Charles et Marie-Laure de Noailles, Barcelone, 1929, photomaton. Coll. et © DR
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