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ENTRETIEN

Claude Ponti : « Face aux malheurs de la vie, le dessin a toujours été ma force »

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Publié le , mis à jour le
Figure incontournable de la littérature jeunesse, Claude Ponti est le parrain de la nouvelle édition du festival Partir en Livre, qui fêtera ses 10 ans du 19 juin au 21 juillet 2024. À 75 ans, il a publié en mars dernier À l’aise, Blaise ! aux éditions L’École des loisirs. Nous l’avons rencontré dans les bureaux de sa maison d’édition de toujours. Accompagné de Tromboline, Foulbazar et Blaise, évidemment.
Claude Ponti, entouré de Blaise, le poussin masqué
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Claude Ponti, entouré de Blaise, le poussin masqué

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© Palta Studio

Depuis 1986, vous avez publié 80 ouvrages à l’École des loisirs et vendu plus de 8,5 millions d’albums en France. Quel regard portez-vous sur votre propre succès ?

J’essaye de ne pas trop y penser ! J’ai toujours eu du mal à m’inclure dans le monde des autres. Ça ne m’intéresse pas de passer mon temps à me gargariser de moi-même. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas conscience de faire quelque chose d’important pour les enfants, et même parfois pour les plus grands.

Comment est né le personnage culte de Blaise, l’intrépide poussin masqué, et quelle relation avez-vous noué avec lui au fil des années ?

Blaise apparaît dès mon premier livre, L’Album d’Adèle (1986), mais il ne s’appelle pas encore Blaise. L’idée des poussins est née avec la nécessité d’inclure des éléments perturbateurs dans l’histoire. Leur fonction, c’est de mettre le bazar ! Le côté mutin de Blaise s’est fabriqué petit à petit. C’est à partir de Blaise et la tempêteuse bouchée (1991) qu’il devient un personnage principal. Mais il n’est pas dans tous les livres. Il y a des livres à poussins et d’autres sans. En même temps, Blaise a une grande qualité : il est capable de passer d’un livre à l’autre, d’une bibliothèque à l’autre, d’une époque à l’autre… Il a quelque chose de transversal. Blaise apporte aussi une touche d’humour tragique. Il voit la réalité telle qu’elle est, profondément, tout en essayant d’en tirer profit et d’être heureux malgré tout.

Couverture du livre « À l’aise, Blaise » de Claude Ponti
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Couverture du livre « À l’aise, Blaise » de Claude Ponti, 2024

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© L’école des loisirs

Blaise, au fond, c’est votre alter ego…

Oui, maintenant je sais que c’est moi.

Dans votre biographie, Ponti Foulbazar, il y a une photo de vous, enfant, où vous fixez l’objectif, le pinceau à la main, l’air très sérieux et concentré.

Pour moi, c’est une photo emblématique. Je dois avoir 6 ou 7 ans. Je tiens mon pinceau de la main droite, or il se trouve que je suis gaucher. Sauf qu’à l’époque, dans les années 1950, le photographe n’a pas supporté. Il m’a obligé à tenir mon pinceau de la main droite ! Je me souviens encore de la violence de ce moment.

« C’est extraordinaire d’avoir un endroit où on est hors d’atteinte. »

Claude Ponti, enfant
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Claude Ponti, enfant

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© Claude Ponti

Enfant, quelle place le dessin avait-il dans votre vie ?

J’ai commencé à dessiner très jeune. Et surtout, j’ai été reconnu tout de suite par mon entourage comme quelqu’un qui dessinait. Ça a été ma force face à tous les malheurs de la vie. J’avais une forteresse, un endroit inaccessible aux personnes que je considérais comme dangereuses. J’ai mis du temps à le comprendre. Mais maintenant, je mesure à quel point j’ai eu de la chance. C’est extraordinaire d’avoir un endroit où on est hors d’atteinte.

À 20 ans, vous faites les Beaux-Arts à Aix-en-Provence avec l’objectif de devenir, selon votre formule, « un peintre raté comme Van Gogh ». Quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Dans ma tête, c’était évident qu’il fallait galérer pour être reconnu. Ce côté « artiste maudit » ne me faisait pas peur. À côté de ça, j’avais probablement choisi la pire école des beaux-arts de l’époque ! Au bout de trois mois, j’ai arrêté. Il n’y avait pas d’apprentissage technique. En fait, j’ai tout appris seul. Ce qui fait que quand j’ai commencé à peindre à l’aquarelle, je ne le faisais pas de façon classique… Je passais cinq ou six fois sur une couleur – et je le fais toujours ! J’avais une forme de naïveté voire d’isolement total. Plusieurs fois on m’a dit d’aller dans des ateliers ou d’aller dessiner à partir de modèles vivants nus. Mais je n’y suis jamais allé. Je ne sais pas étudier avec les autres. Je ne sais pas être au milieu des autres.

Quelles étaient vos références artistiques ?

Mes dessins étaient proches du surréalisme, en particulier des œuvres d’Yves Tanguy. Je représentais des choses qui n’existaient pas, mais je le faisais de manière extrêmement précise.

Mes références, c’était Jean-Auguste-Dominique Ingres, mais aussi Jérôme Bosch, et toute la bande des primitifs flamands. À 17 ans, je découvre Roland Topor dans des revues. Et puis il y a eu les surréalistes, qui m’ont beaucoup inspiré. Mes dessins et peintures étaient d’ailleurs proches du surréalisme, en particulier des œuvres d’Yves Tanguy. Je représentais des choses qui n’existaient pas réellement, mais je le faisais de manière extrêmement précise. Des paysages avec des formes étranges, qui étaient en réalité de la chair humaine : des bouts de doigts, des ossements… Ces éléments étaient connectés à mes traumatismes d’enfant. Pour les gens qui n’aimaient pas, c’était atroce et morbide.

Des débuts à l’Express

Vous faites vos débuts à L’Express en tant que dessinateur de presse, après avoir officié comme coursier. C’est à ce moment-là que vous apprenez vraiment le métier ?

Oui, j’ai beaucoup appris. J’en ai gardé une grande précision. Je me retrouvais avec un papier de trois, six ou huit feuillets. Je devais le lire, le comprendre puis le synthétiser en un seul dessin. Quand on lit un article, il suffit de huit ou dix lignes pour comprendre qu’il n’est pas bon. Pour un dessin, c’est immédiat. Cette expérience m’a appris une grande rigueur et à livrer à l’heure ! Quand je me suis mis aux livres pour enfants, j’étais déjà très costaud sur la construction des pages.

« Toute l’histoire m’est venue après avoir entendu des enfants qui parlaient dans un square. »

Votre premier album jeunesse, L’Album d’Adèle (1986), naît en même temps que votre fille. Avec l’arrivée d’Adèle, qu’est-ce qui a changé dans votre pratique artistique ?

Avant la naissance de ma fille, j’étais un ultra-pessimiste, un désespéré de la vie. Quand Adèle est arrivée dans ma vie, quelque chose de nouveau s’est enclenché en moi. Ça m’a complètement retourné. Je suis devenu un « optimiste décisionnel ». Je me dis : « oui, le monde est merdique, mais puisque cet enfant est arrivé dans ma vie, je dois absolument faire quelque chose pour qu’il soit un peu mieux. » Au départ, cet album était uniquement pour elle. C’était mon cadeau de naissance. Mais l’éditrice Geneviève Brisac m’a convaincu de le publier. C’est comme ça que naît mon premier livre chez Gallimard, puis ensuite tous les autres à l’École des loisirs. Ce qui fait que j’ai complètement abandonné la peinture, sans m’en rendre compte.

Vous n’êtes jamais revenu à la peinture ?

Non, et sans regret. J’aime ce que je fais. Quand un livre marche bien, on en vend plus en quantité. Contrairement au marché de l’art, il n’y a pas de spéculation possible : le prix d’un ouvrage reste le même. Le monde des livres, et celui pour les enfants en particulier, est beaucoup plus sain pour moi. J’ai ma place et rien ne manque. Surtout, je ne me sens pas « peintre raté ».

Giovanni Bellini, Le Christ rédempteur bénissant
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Giovanni Bellini, Le Christ rédempteur bénissant, 1450–1475

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Huile sur bois • 58 × 46 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Quelle œuvre d’art a particulièrement marqué votre vie ?

Je pense à ce tout petit tableau de Giovanni Bellini au Louvre : Le Christ rédempteur bénissant (1450–1475). Pour moi, c’est une des merveilles du monde. Cet homme-là est humain et Dieu. Il est puissant et faible. Féminin, masculin, enfant. Il concentre une quantité de qualités humaines… Ce tableau est incroyable.

À l’origine d’un album de Claude Ponti, qu’est-ce qu’on trouve ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

Je ne suis pas du genre à partir en vacances au bord de la mer et à en revenir avec douze croquis. Moi si je restitue des choses, elles sont passées et très intérieures. Ce qui peut m’inspirer, ce sont des petites phrases que j’entends ou des moments que je vis. Par exemple, pour L’Arbre sans fin (1992), toute l’histoire m’est venue après avoir entendu des enfants qui parlaient dans un square. J’ai cru comprendre cette phrase : « Et moi non plus, je n’ai pas peur de moi. » Là, c’est la clé d’un livre. J’ai bâti mon livre à partir de ça. Je crois aussi que lorsqu’on fait des livres pour enfants, il faut poser plein de questions. Les poser à l’envers, à l’endroit, à contre-courant… Il faut lutter contre l’évidence.

Extrait du livre “À l’aise, Blaise” de Claude Ponti
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Extrait du livre “À l’aise, Blaise” de Claude Ponti, 2024

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© L'école des loisirs

« Mon lecteur, c’est une jeune personne qui se construit. Je garde toujours ça en tête. »

Les livres pour enfants vous ont amené à l’écriture. Le texte est très important dans vos albums, avec un vocabulaire délirant qui fait votre singularité.

Vous avez l’expression juste : le livre pour enfant m’a amené à l’écriture… parce qu’avant cela je n’y arrivais pas. Pourtant, j’étais très bon en français au lycée. C’est très difficile à expliquer. Je savais donner en écriture ce que les gens voulaient, sans être vraiment « moi ». Je contournais les choses. Je me rappelle d’un prof de philo qui m’avait dit que j’avais quelque chose à dire mais que je savais pas quoi. Ça m’a aidé plus tard à réussir à écrire. Au début, mes premiers livres pour enfants n’avaient pas de texte. Mais il a bien fallu en mettre. Ma fille et mon éditeur le réclamaient ! Je me résous donc aux mots. Juste ce qu’il faut pour raconter l’histoire. Je ne pouvais plus user de manœuvres de contournement.

Vos livres sont un peu des guides d’autodéfense pour les enfants. Dans vos histoires, notamment avec Mô-Namour (2011), vous évoquez l’emprise parentale, les violences physiques et psychologiques que peuvent vivre les petits… Vous n’avez pas une vision angélique de l’enfance et vous ne considérez pas les enfants comme des petites choses.

Mon lecteur, c’est une jeune personne qui se construit. Je garde toujours ça en tête. Mes histoires doivent l’accompagner, ne pas le brider. Je dois rester dans l’idée : il apprend, essaye et expérimente. Il regarde le monde. Il s’inclut dedans, s’en exclut, puis y retourne… J’essaie de dire que s’il rencontre un problème, c’est soluble, et parfois par lui-même – malgré la violence du monde.

Le dessin comme moyen de prévention contre l’inceste

Cette attention portée à la parole des enfants dans vos livres est liée à votre histoire personnelle. Enfant, vous avez été victime d’inceste par votre grand-père. Dès 1995, dans votre roman autobiographique Les Pieds Bleus, vous l’évoquez. Plus récemment, vous avez illustré un livret de prévention intitulé Quand on te fait du mal, distribué par l’association Mémoire Traumatique et Victimologie aux enfants en maternelle et en primaire. Quelle place voulez-vous avoir dans ce combat contre l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants ?

Le juge Édouard Durand [coprésident de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences faites aux enfants (Ciivise) de 2021 à 2023, ndlr] m’avait demandé si je voulais faire partie de la Ciivise. Mais, à ce moment-là, je sortais d’une période où j’ai eu des flashs durs qui m’étaient revenus avec le mouvement #MeTooInceste. Tous ces témoignages m’intéressaient évidemment, mais j’ai fait une overdose d’empathie. Je souffrais à la place de tout le monde. Par la suite, j’ai été contacté par une autre membre de la Ciivise, Muriel Salmona [psychiatre spécialisée dans la psychotraumatologie de l’enfant et l’adulte, et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, ndlr]. On a fait un petit fascicule ensemble pour parler aux enfants de ce sujet compliqué. J’ai trouvé important de le faire. Mais je ne veux pas être uniquement identifié à l’inceste. Ce n’est pas ma carte d’identité. Ça m’est arrivé, mais ce n’est pas l’essentiel de ma vie.

L’illustration est-elle, selon vous, un moyen de parler d’inceste aux enfants ? La chanteuse et dessinatrice Mai Lan Chapiron a notamment publié deux livres pour enfants qui encouragent les plus jeunes à parler : Le Loup (2021) et C’est mon corps ! (2024)

Oui, c’est très bien ce que fait Mai Lan Chapiron. Le dessin permet en effet de dire les choses de manière plus subtile et plus douce. Mais c’est très très compliqué de faire ce travail de prévention. Et puis après, comment agir de la bonne manière ? Notamment du côté des enseignants, qui reçoivent cette parole et qui ne savent pas forcément s’y prendre. Ils aimeraient bien avoir des consignes, des cours, des formations du ministère de l’Éducation nationale… Comment on fait quand on est devant une classe ? Comment faire une fois que les enfants ou les adolescents ont parlé ?

Que devient Le Muz, ce musée en ligne que vous aviez créé pour accueillir les œuvres des enfants ?

Il existe toujours ! Et j’en suis toujours le président. Mais nous sommes en cours de refondation. Le site internet est instable, il doit être refait. Pour ça, il faut qu’on trouve de l’argent. Comme ce musée virtuel n’était jusqu’à présent localisé nulle part, c’était compliqué d’obtenir des subventions des organismes départementaux, régionaux ou européens. Avec cette refondation, on le localise chez moi à la campagne, où j’ai par ailleurs une association depuis bientôt dix ans. On y organise des ateliers pour les enfants avec des écoles maternelles et primaires. Désormais, le musée en ligne et l’association ont fusionné sous ce nom : La Venture-Le Muz.

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