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Pierre Delavie, Immeuble déformé, 2007-2008
Toile imprimée, volumes en polystyrène • 39, avenue Georges V, Paris • © Pierre Delavie
Avec l’arrivée des nouvelles technologies, réaliser une œuvre en trompe-l’œil s’offre à la portée du plus grand nombre. Nul besoin d’avoir les talents d’un Véronèse ou de maîtriser les lois complexes de la perspective, la photographie se charge de l’imitation. Il n’est pas rare d’ailleurs de voir les monuments historiques recouverts de bâches imprimées lors de travaux de rénovation. Ce cache-misère ou subterfuge, selon les sensibilités, permet de dissimuler les échafaudages tout en donnant l’illusion d’un bâtiment intact. Et certains plasticiens détournent de façon judicieuse ce procédé à des fins artistiques.
Pierre Delavie a tour à tour kidnappé les façades de plusieurs édifices historiques pour les recouvrir de photomontages qui laissaient croire que le Grand Palais était à deux doigts de s’effondrer ou que l’immeuble du 39, avenue George V, totalement déformé, avait le mal de mer. Cette réalité qui se dérobe jette un trouble dans un paysage urbain familier, et révèle une intrusion des outils numériques dans l’espace physique.
Georges Rousse, Alfort, 2002
Le plasticien français tisse une relation inédite entre peinture et architecture en utilisant des couleurs vives qui remodèlent l’espace. Georges Rousse investit principalement des lieux abandonnés pour y construire des œuvres éphémères que seule la photographie restitue.
Construction en bois anamorphosée, peinture acrylique mate • 4 × 15 × 7 m • © Georges Rousse © ADAGP Paris 2018
Les street artists réinventent l’art du trompe-l’œil dans une approche en prise directe avec l’urbanisme. La ville devient une image que l’on peut « photoshoper » à l’envi. Pour Joshua Callaghan, les armoires et blocs électriques plantés un peu partout s’apparentent à des verrues disgracieuses. Elles arrêtent net le regard et nous empêchent d’embrasser le paysage urbain dans sa globalité. Impossible cependant de les supprimer. La solution ? Les rendre invisibles ou presque en les recouvrant de photographies prises de l’arrière-plan, créant ainsi l’impression d’horizon ininterrompu.
Avec son projet Boarded Up, James Reynolds efface quant à lui les stigmates de la crise financière dans le quartier de Kingston, à Londres, en recouvrant les fenêtres condamnées des usines par des vitres aux reflets bleutés, comme si la production était encore florissante. Mais déguiser peut être aussi une façon d’attirer l’attention. L’incontournable JR, qui a toujours plus d’un tour médiatique dans son chapeau, s’est payé le luxe en mai 2016 de faire disparaître la pyramide du Louvre ! Le « serial colleur » regrettait que les touristes, avides de selfies, posent « devant ce monument en lui tournant le dos ». Là, ils étaient donc invités à se déplacer pour trouver le meilleur angle afin de maximiser l’impact de l’anamorphose, ou au contraire à révéler la supercherie (un collage en noir et blanc de la façade Sully du musée marouflé sur l’une des faces de la pyramide).
Dan Witz, Kilroy Variations, 2018
Avec sa série d’installations Prisoners dans les rues de Londres, Francfort, Vienne, New York et Los Angeles, en collaboration avec Amnesty International, le street artist américain utilise le trompe-l’œil pour alerter les citoyens sur le sort des prisonniers politiques.
Williamsburg, Brooklyn • © Dan Witz
Discrets ou monumentaux, ces leurres visuels remettent en cause les points de vue. Ils nous incitent à voir au-delà de la surface, élargir notre champ de vision, aiguiser notre sens critique. Connu pour ses peintures photoréalistes, Dan Witz a mis son talent au service d’une campagne menée par Amnesty International, en 2012, pour sensibiliser à l’incarcération des prisonniers politiques. Sur plusieurs immeubles de Francfort, en Allemagne, les passants attentifs pouvaient entrevoir des mains sortant de grilles métalliques, des visages inquiets, des corps séquestrés derrière des barreaux. Grâce à un code QR, l’œuvre renvoyait vers une pétition en ligne et une série de témoignages racontant l’histoire vraie de ces détenus. Avec la complicité de l’artiste, la ville joue alors le rôle d’entremetteuse entre différentes réalités qui d’habitude ne se côtoient jamais.
Banksy, Windows on West Bank, 2005
Ce leurre visuel peint sur le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie serait l’oeuvre de Banksy, qui s’y est rendu en 2005. Si l’incertitude sur l’auteur plane toujours, le message est sans conteste un appel à sa destruction.
© Photo Marco Di Lauro / Getty Images Europe / Getty Images / AFP
Engagé, le trompe-l’œil révèle, dénonce. Il s’émancipe de sa fonction décorative pour revêtir une dimension critique. Il fait corps avec la satire sociale. Les sculptures à taille humaine de Mark Jenkins, disséminées dans l’espace public, inquiétantes et dérangeantes, trahissent la solitude produite par la société moderne, cette effroyable machine à broyer du noir. Le street artist décrit lui-même son travail comme « une expérience sociale où la réalité de la ville peut être modifiée afin d’obliger les gens à ne pas tenir pour acquis ce qu’ils ont sous les yeux ».
Liu Bolin, Hiding in the City, Water Crisis, 2013
Le plasticien chinois navigue entre photo et performance, recouvrant son corps de peinture pour se fondre dans le décor. Une protestation silencieuse contre la voracité du consumérisme.
Performance • Courtesy galerie Paris-Beijing, Paris © Liu Bolin
À mi-chemin entre photographie et performance, Liu Bolin se sert quant à lui de son propre corps pour traduire ses engagements. Tel un caméléon, il se fond dans les rayons d’un supermarché ou se camoufle dans le drapeau chinois, dénonçant ainsi la dilution de l’individu dans l’identité collective et la soumission aux diktats du consumérisme. Aux mains des street artists, l’orfèvrerie du bluff devient un acte de rébellion, une arme de réflexion massive, aux possibilités infinies. Nul doute que la rapidité avec laquelle les technologies modernes se développent offrira de nouvelles perspectives. Grâce à la réalité virtuelle, on peut désormais immerger un individu dans un dédale d’architectures feintes. Pour basculer cette fois dans la quatrième dimension…
Street art everywhere !
Hommage à un maestro portugais du marteau-piqueur
Le Centquatre et la galerie Magda Danysz s’associent pour consacrer une grande exposition monographique à Vhils, célèbre pour avoir gravé des portraits géants au burin ou au marteau-piqueur à même des murs en friche. Fidèle à sa technique proche de la sculpture en bas-relief, l’artiste exhume des visages anonymes dans des matériaux et supports récupérés dans la rue et multiplie les techniques, de l’impression à l’acide aux sculptures de polystyrène.
Vhils. Fragments urbains
Du 19 mai 2018 au 29 juillet 2018
Centquatre-Paris • 5 Rue Curial • 75019 Paris
www.104.fr
À La Rochelle, des graffitis du Moyen Âge réactivés par Lek & Sowat
Les tours de La Rochelle furent jadis des lieux de séquestration des équipages de vaisseaux ennemis. Près de 600 inscriptions ont été retrouvées entre ces murs, une ressource iconographique exceptionnelle que le Centre des monuments nationaux met en lumière en laissant carte blanche au duo Lek & Sowat. Ces plasticiens issus du graffiti interviennent dans la tour Saint-Nicolas en créant des installations retraçant les gestes des détenus et reliant ces témoignages du passé à la création contemporaine.
Graff on Tour(s). Saison graffiti Lek & Sowat
Du 31 mars 2018 au 25 juin 2018
Tour Saint-Nicolas. Vieux Port, La Rochelle • 17000 La Rochelle
www.tours-la-rochelle.fr
Le Palais de Tokyo invite l’Espagnol Escif à attaquer sa façade
Cette année, tout le monde veut sa part de Mai 68, y compris le Palais de Tokyo. Sous le commissariat de notre confrère Hugo Vitrani [collaborateur de Beaux Arts Magazine], l’artiste engagé Escif a répertorié les graffitis tracés dans les toilettes de l’ex-Cinémathèque durant les soulèvements pour les transposer sur la façade arrière du bâtiment. Écritures lacérées, composition en trompe-l’oeil, cette fresque monumentale défend l’idée que le mur est une limite à transgresser.
Escif. Open Borders
Du 4 mai 2018 au 31 décembre 2018
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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Paris fond-il ? Pierre Delavie définit ses interventions comme des « mensonges urbains » pour attirer l’attention des citadins sur les édifices notables de leur environnement.