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Vue de l’exposition « Yayoi Kusama & Takashi Murakami – Joint Art Exhibition » à Shanghai
© SIPA / AP Photo / Jae C. Hong
Parmi les grands faussaires ayant marqué le XXe siècle, il y a ceux qui s’appliquaient à copier les maîtres anciens et ceux qui ciblaient l’art moderne. Han van Meegeren, par exemple, est connu pour ses faux Vermeer, tandis que Wolfgang Beltracchi se plaisait surtout à imiter Georges Braque et Fernand Léger. De même, Guy Ribes, « le repenti », ainsi surnommé dans la presse, trouvait une réelle satisfaction à peindre à la manière de Pablo Picasso. Et si ce dernier s’en était rendu compte ? En 1966, Marc Chagall tombe, à New York, sur une toile qu’il n’a pas produite, et qui porte pourtant sa signature. Elle est l’œuvre d’un certain David Stein, qui sera aussitôt incarcéré et revendiquera, entre autres, la paternité de quatre faux Warhol. C’est à se demander s’il n’est pas plus risqué de plagier un contemporain, le mieux placé, de son vivant, pour démasquer ceux qui tentent d’usurper son identité.
Un risque peu dissuasif, si l’on en croit l’actualité qui lie Yayoi Kusama à Takashi Murakami. Les deux artistes japonais viennent de découvrir qu’ils partageaient depuis deux ans l’affiche d’expositions chinoises auxquelles ils n’ont absolument pas participé. Six, pour être exact, de Shenzhen à Guangzhou (Canton), en passant successivement par Qingdao, Wuhan, Tianjin et Changsha. « Au printemps 2018, nous avons été avertis par des professionnels du monde l’art et des fans que des faux Yayoi Kusama – dessins, installations et éléments de décors – circulaient en Chine, explique Yoshifumi Onodera, avocat de la plasticienne. Nous sommes actuellement en relation avec les autorités chinoises spécialisées dans le droit d’auteur, mais ne sommes pour le moment pas en mesure de vous donner plus d’informations sur la suite de la procédure. » S’il a suffi, dans ce cas précis, de contacter les artistes pour dissiper un doute, le caractère frauduleux de certaines copies ne va pas toujours de soi.
À gauche, A Belgian Politician, réalisé par Luc Tuymans en 2011. À droite, la photographie de l’ultralibéral Jean-Marie Dedecker, de Katrijn Van Giel, publiée dans le quotidien De Standaard en 2010.
Accusé de plagiat, Luc Tuymans perd son procès en première instance, avant de trouver un accord avec la partie adverse, lui permettant de nouveau d’exposer sa toile.
© Photo Peter Cox. © Katrijn Van Giel
En effet, la limite entre inspiration et contrefaçon est si floue que le soupçon de plagiat peut engendrer des jugements contradictoires. Si Luc Tuymans a été condamné pour avoir ostensiblement basé l’un de ses portraits, A Belgian Politician, sur une photo de Katrijn Van Giel, Valentin Carron n’a, a contrario, pas été poursuivi en justice pour s’être approprié la forme, les dimensions et le titre (The Dawn est la traduction française de Aube) d’une sculpture de Francesco Marino Di Teana (artiste disparu en 2012) exposée au musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel, ni pour avoir présenté son travail comme un original, à la Fiac, en 2014. Il s’agit là de deux adaptations : d’une photo est née une peinture à l’huile, et d’une pièce en acier Corten, un moulage en résine.
Il arrive que la ressemblance entre deux œuvres tienne à un savoir-faire commun. On parle alors de parasitisme. C’est ce dont Xavier Veilhan a accusé Richard Orlinski, en 2013. Le tribunal de Paris a finalement jugé que ces deux personnages publics avaient, en tant qu’artiste et décorateur, des univers bien distincts, notamment parce qu’ils ne traitaient pas des mêmes sujets, et que leurs signatures avaient une portée équivalente dans leurs domaines respectifs, si bien qu’aucune confusion n’était possible entre eux. La même accusation de free-riding (parasitisme, en anglais) pesait sur Lady Gaga, en 2013. Orlan reprochait à la chanteuse d’avoir incarné dans son clip Born This Way deux personnages présents dans ses propres vidéos. Vaine tentative de la part de la plasticienne, perdante jusqu’en appel.
À gauche : Xavier Veilhan, Ours n° 4, 2010. À droite : Richard Orlinski, Ours sauvage marchant, 2010
Au vu des similitudes que présentent leurs travaux, le premier traîne le second en justice. En vain…
© Xavier Veilhan
« Les dérives du marché continueront tant qu’il n’y aura pas d’experts d’État salariés. »
Georgina Adam
La question de la technique ou du matériau, même si elle n’est pas toujours déterminante dans le cadre d’un procès, a son importance. Dans son livre la Face cachée du marché de l’art, qui dénonce les abus du milieu, Georgina Adam explique que les faussaires préfèrent désormais copier leurs pairs. Non seulement certains supports anciens sont difficiles à se procurer, mais les avancées de la science permettent aussi de les dater plus facilement. Les rayons X contribuent à l’analyse des pigments, la réflectographie infrarouge permet de détecter des inscriptions effacées… Une nouvelle intelligence artificielle vient même d’être mise au point par des chercheurs néerlandais, afin de pouvoir reconnaître le coup de pinceau d’un maître, ou de distinguer les motifs récurrents dans son œuvre. La marge d’erreur reste de 20 % mais n’est-ce pas mieux que se tourner vers un « expert », dont la mémoire n’est pas infaillible et dont l’avis est parfois teinté d’arrière-pensées ? « Le vrai problème, c’est que la plupart d’entre eux sont aussi marchands. C’est une mafia. Les dérives du marché continueront tant qu’il n’y aura pas d’experts d’État salariés, qui n’auront d’autre intérêt que de dire la vérité », écrit Georgina Adam. Un spécialiste peut fermer les yeux pour des raisons commerciales. Il n’en va pas de même d’un artiste plagié, plus enclin à porter plainte. Encore faut-il que celle-ci soit reçue par un tribunal.
Il se peut qu’une contrefaçon ne soit pas vue comme telle pour des raisons historiques. À la fin des années 1970, émerge l’appropriationnisme, qui se définit comme une forme d’expression en art. La copie d’une œuvre, d’une image, d’une technique, est revendiquée comme une démarche conceptuelle mettant en jeu les questions de droit d’auteur, de liberté de création, de principe de signature, du marché de l’art, etc. Parmi les icônes du genre, [Elaine] Sturtevant arrive en tête. L’imitatrice en chef est célèbre pour avoir reproduit, délibérément, de sa main, des toiles de Jaspers Johns et de James Rosenquist, un plâtre de George Segal et un dessin de Robert Rauschenberg, s’attirant pendant longtemps l’incompréhension et les foudres de nombreux galeristes et marchands, mais progressivement, Sturtevant fut reconnue comme une artiste majeure, au point qu’en 2010, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris lui consacre une exposition, intitulée « The Razzle Dazzle of Thinking » (« La pensée tape-à-l’œil »).
À droite, la photographie de Patricia Caulfield, Hibiscus Flowers, publiée en 1964 dans la revue Modern Photography, et qui a, la même année, inspiré à Andy Warhol sa série Flowers, dont voici, à gauche, un document préparatoire.
Coll. The Archives of the Andy Warhol Museum, Pittsburgh
L’année suivante, la biennale de Venise couronnera l’ensemble de sa carrière d’un Lion d’or. Reconnaissance tardive due à une démarche souvent considérée comme audacieuse, voire irrespectueuse. Hormis Roy Lichtenstein et Frank Stella, rares sont les artistes qui l’auront véritablement soutenue. Quant à Andy Warhol, il lui aurait confié l’un de ses écrans de sérigraphie, afin d’encourager sa démarche. Et l’artiste, interrogé à propos de sa propre technique, lança un jour : « Je ne sais pas. Demandez à Elaine. » Cette solidarité artistique n’a rien d’étonnant : le pop art préconisait déjà, quelque dix années auparavant, le détournement d’objets du quotidien à des fins artistiques et critiques. Elles sont nombreuses les accusations de plagiat accumulées par Warhol, au cours de son existence ! L’une des plus connues concerne sa série Flowers (1970). L’ex-publicitaire avait emprunté un motif floral à la photographe Patricia Caulfield, sans lui demander son autorisation au préalable. Il a finalement été décidé que Warhol paierait des royalties pour continuer à utiliser ces images. Comme quoi l’appartenance à un mouvement ne justifie pas tout.
À gauche : Francesco Marino Di Teana, Aube, 1977 / À droite : Valentin Carron, The Dawn, 2014
En 2014, Valentin Carron se fait remarquer à la Fiac avec The Dawn [à droite], une œuvre qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Aube [à gauche], sculpture réalisée en 1977 par Francesco Marino Di Teana. Pourtant, aucune poursuite n’est engagée.
Coll. musée d’Art et d’Histoire, Neuchâtel
« Il aura suffi d’un rendez-vous chez l’avocat pour lui faire avouer son hommage au sculpteur disparu. »
Jean- François Roudillon
S’approprier l’œuvre d’un confrère est possible, à condition de le créditer. « Le geste d’appropriation est tout à fait concevable – même si ce n’est pas le genre d’art qui m’intéresse à titre personnel – à condition qu’il s’accompagne d’une mention le qualifiant comme tel, confirme Jean- François Roudillon, le fondateur de la galerie Loft. Valentin Carron pensait qu’il importait peu de citer Francesco Marino Di Teana sur son moulage, parce que ce dernier n’était plus. Il aura suffi d’un rendez-vous chez l’avocat pour lui faire avouer son hommage au sculpteur disparu. Il en va parfois du respect de la mémoire », déclare le galeriste parisien. « C’est une question de principe », renchérit Philippe Ramette. L’agence Australie s’était inspirée d’un de ses clichés, celui d’un homme debout à l’horizontale sur un tronc d’arbre, pour une campagne publicitaire de la société Gaz de France. « La galerie Xippas, qui me représente, a été contactée au sujet de mon travail. Il y a eu une recherche en amont et aucun crédit ni remerciement en retour. Ce n’est pas très élégant. Moi-même il m’arrive de puiser de l’inspiration auprès d’autres artistes – qui ne le fait pas ? – mais, dans ce cas, je fixe la référence. C’est la moindre des choses. »
Que pensez de Richard Prince, le plagiaire plagié ? En 2014, après avoir repéré des portraits sur Instagram, l’artiste décide de leur adjoindre un commentaire, d’en effectuer des captures d’écran, et de les faire agrandir. Sur les tirages augmentés, exposés à la galerie Gagosian sans l’accord des principaux intéressés, figurait le nom des comptes sélectionnés sur le réseau social. Ces indications suffisent-elles à dédouaner le présumé contrefacteur ? Quelques-uns des instagrameurs visés ont réagi en vendant leurs clichés à moindre prix. Et @SuicideGirls, profil qui regroupe des photographies de femmes tatouées et percées, de proposer, par exemple, ses reproductions à 90 dollars… contre les 90 000 estimés par la galerie new-yorkaise. Une réappropriation qui constitue un joli pied de nez à la démarche de Richard Prince.
Capture d’écran du compte Instagram @suicidegirls
Tout ne finit pas toujours bien. Quoiqu’en apparence flatteur, l’emprunt d’une forme ou d’une idée peut entacher le moral et la cote d’un artiste. « Le plus douloureux aura été d’avoir à me justifier quant à mon propre travail, d’entendre l’accusation remettre en question mon savoir-faire, suggérer que mon ego était surdimensionné, alors que je tenais simplement à écarter toute confusion possible, poursuit Philippe Ramette, dont la plainte n’a pas abouti. Aucune des deux parties n’a gagné, mais il était important de faire un geste, de ne pas se laisser déposséder. C’est une question éthique qui me tient à cœur », conclut l’artiste, qui traite désormais toute demande d’autorisation avec une attention accrue.
Une affaire de faux peut contribuer au discrédit d’un artiste. « J’ai connu César dans mon enfance. Je lui rendais souvent visite dans son atelier, raconte Jean-François Roudillon. Il y a quelques années, je suis tombé en arrêt devant une série de dessins de poules signés César. J’étais à deux doigts de les acheter, quand je me suis rappelé ne les avoir jamais vus auparavant. J’en ai déduit qu’il s’agissait probablement d’imitations. L’actualité m’a donné raison. Peu de temps après éclatait le scandale des faux César, qui ont sclérosé le marché de l’artiste pendant une bonne décennie. » Du point de vue de l’artiste copié et de ses représentants, un faux ou une contrefaçon constitue a priori un préjudice.
L’offense est bien sûr moindre aux yeux du contrefacteur, susceptible de jouer la carte de l’hommage, à tout moment. D’après l’ex-faussaire Guy Ribes, un « véritable artiste » ne devrait pas se sentir menacé. « Ce sont souvent les plus mauvais qui ont le plus de prétentions. Les vrais talents comprennent que s’ils sont copiés, c’est parce qu’ils ont une valeur financière. Ceux que j’ai connus en riaient d’ailleurs. » Même s’il s’inscrit dans une sorte de jeu, ou s’il traduit une forme de respect, le geste d’appropriation, quand il n’est pas avoué, demeure condamnable. Au nom de la loi, tout artiste est tenu de citer ses sources, sous peine d’être poursuivi. Dans ces conditions, autant rendre à César, ce qui lui revient de droit, non ?
Le jeu des différences
Depuis janvier 2016, @whos____who crée la polémique sur Instagram. Fort de 42 800 followers, ce compte anonyme consiste en une série de comparaisons d’œuvres d’art contemporain. À la différence de @DietPrada, son équivalent dans le domaine de la mode, il ne véhicule aucun jugement. Chaque publication s’accompagne, en guise de légende, de deux hashtags introduisant le nom des artistes mis en opposition. L’un des posts qui a généré le plus de réactions jusqu’à présent (70 commentaires environ) présentait deux pastèques, l’une imaginée par Josh Smith et l’autre conçue par Moses Tolliver. Cette confrontation a suscité des réflexions quant à l’appropriation abusive d’œuvres.
Retrouvez l'ensemble du dossier sur les faux et contrefaçons dans l'art dans le numéro de mars 2019
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Une fausse installation de la série Dots Obsession a été présentée à l’exposition « Yayoi Kusama & Takashi Murakami – Joint Art Exhibition », au centre commercial LuOne de Shanghai à l’automne dernier.