Smithsonian National Museum of African American History and Culture à Washington, D.C
© Graeme Sloan / Sipa USA / SIPA
La croisade de Donald Trump contre la vérité, la liberté d’expression, l’égalité et la diversité se poursuit aux États-Unis. Ce révisionnisme se renforce de jour en jour par une prise de contrôle des principaux espaces de liberté et d’ouverture du pays : ses musées. Une mainmise qui est devenue plus directe ce jeudi 27 mars…
Après son décret plus général du 20 janvier 2025 visant la destruction des politiques de diversité et d’inclusion (DEI) dans l’ensemble de la société américaine (ce qui a mené les musées à fermer leurs bureaux dédiés et même à annuler des expositions), le président américain a en effet émis un nouveau décret dans lequel il s’attaque directement à la programmation du respecté Smithsonian. Créée en 1846, cette institution de recherche scientifique rassemble 7 000 salariés, 9 centres de recherche, plusieurs bibliothèques, un zoo et 21 musées, dont un certain nombre consacrés à l’art – des établissements presque tous situés à Washington D.C. et gérés par le gouvernement fédéral américain, qui lui fournit 62 % de son financement.
La sculpture « DNA Study Revisited » de l’artiste Roberto Lugo, dans le cadre de l’exposition « The Shape of Power: Stories of Race and American Sculpture » au Smithsonian American Art Museum, mars 2025
© Mark Schiefelbein / AP / SIPA
Intitulé « Rétablir la vérité et la sanité dans l’histoire américaine », ce décret affirme que l’histoire américaine a été « réécrite » au nom d’une « idéologie » qui, « au lieu de favoriser l’unité », a « divisé la société » et nourri un « sentiment de honte nationale », notamment en entretenant l’idée que l’Amérique serait « raciste ». Après cette introduction, le texte vise spécifiquement et de manière inédite le Smithsonian, « autrefois un symbole respecté d’excellence », mais responsable « ces dernières années » de « la dégradation des valeurs américaines ».
« Le Smithsonian est tombé sous l’influence d’une idéologie qui provoque la division, centrée sur la race. »
« Le Smithsonian est tombé sous l’influence d’une idéologie qui provoque la division, centrée sur la race », « promouvant des récits qui dépeignent l’Amérique et les valeurs occidentales comme intrinsèquement nocives et oppressives », poursuit le texte, avant de citer plusieurs exemples. Parmi eux, l’exposition actuellement présentée au Smithsonian America Art Museum, intitulée « The Shape of Power : Stories of Race and American Sculpture » (« La forme du pouvoir : histoires de la race dans la sculpture américaine »), qui « raconte » que « les États-Unis ont utilisé la race pour établir et maintenir des systèmes de pouvoir », et « promeut l’idée que la race n’est pas une réalité biologique mais une invention humaine ».
Toujours dans ce texte, le chef d’État s’attaque également au National Museum of African American History (musée national d’histoire afro-américaine) qui critique selon lui la « culture blanche », et au futur American Women’s History Museum (musée d’histoire des femmes américaines), qui « prévoit de célébrer les exploits d’athlètes masculins participant à des épreuves féminines » – Trump faisant ici référence aux athlètes transgenres, dont il ne reconnaît pas l’identité sexuelle obtenue après traitement hormonal et intervention chirurgicale.
Le président américain Donald Trump signe un décret dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, DC, 31 mars 2025
© Al Drago / Pool / Sipa
Affirmant que sa responsabilité est de mettre en avant ce qui souligne « l’unité », la « perfection » et la « prospérité » du pays, Trump présente dans ce décret un plan pour « restaurer le Smithsonian à sa juste place, comme un symbole de la grandeur de l’Amérique ». Le Vice Président des États-Unis, J.D. Vance, est ainsi chargé d’utiliser sa position au sein du conseil d’administration de l’institution pour « retirer » cette « idéologie inappropriée » de ses différents établissements. Il devra pour cela, notamment, « interdire tout financement d’expositions ou de programmes » qui promeuvent cette vision soi-disant délétère, et s’assurer, par divers autres moyens à déterminer, de la pureté de leur contenu.
La suite du texte, non circonscrite au Smithsonian, exige également la réinstallation des monuments et statues qui auraient été déboulonnés au nom de cette idéologie ennemie depuis le 1er janvier 2020 (année où le mouvement Black Lives Matter a pris de l’ampleur) et insiste pour que tous les monuments en place se focalisent uniquement sur la « grandeur » de l’Amérique, sans jamais « dénigrer de façon inappropriée des Américains (y compris ceux ayant vécu à l’époque coloniale) » – ce qui implique le retrait des œuvres qui ne rentreraient pas dans la ligne trumpienne.
Vue aérienne de Washington D.C lors de l’investiture de Donald Trump, 16 janvier 2025
© Ozzy Travino / Cbp / Planet Pix via / SIPA
À l’approche du 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, qui sera fêté en 2026, Trump veut ainsi présenter une histoire expurgée de tous conflits et crimes, et de toute mention de l’esclavage ou de la ségrégation raciale comme des sources d’une quelconque honte. L’égalité étant selon lui une invention idéologique, les discriminations et violences à l’égard des minorités apparaissent selon cette vision comme des actes justifiés, dont les États-Unis n’auraient à tirer aucune culpabilité.
Face à un président qui travaille à instaurer la division et le révisionnisme (d’où une émigration massive en cours des savants américains), certains musées commencent à montrer des signes de résistance. Mais uniquement au sein du secteur privé, qui possède encore à ce stade une liberté de manœuvre.
L’essence même d’un musée est de pouvoir « discuter de questions profondes », dans « le respect et l’empathie ».
« Nous avons la responsabilité de continuer notre travail et notre mission » a riposté Susan Fisher Sterling, directrice du National Museum of Women in the Arts (NMWA) (musée privé à Washington) dans The Art Newspaper, où elle rappelle que son musée a été fondé justement dans le but de contrer les discriminations de genre, qui concernent aussi bien « les femmes » que « les personnes transgenres ou non-binaires ». D’autres déclarations similaires ont été faites dans le privé, notamment par Heather Arnet, directrice du Heckscher Museum of Art on Long Island, qui souligne que l’essence même d’un musée est de pouvoir « discuter de questions profondes », dans « le respect et l’empathie ».
Les musées gérés par le gouvernement, dont ceux du Smithsonian, restent quant à eux silencieux. L’historien David Blight, proche de Lonnie Bunch (secrétaire actuel du Smithsonian, et premier afro-américain de l’histoire à se trouver à ce poste) a ainsi déclaré au Guardian qu’il espérait que ce dernier ne démissionne pas. « Mais c’est probablement ce qu’ils veulent, que les directeurs s’en aillent pour pouvoir prendre leur place » a-t-il déploré. « C’est totalitaire, digne d’un état fasciste et cela fait de nous la risée du monde occidental, renchérit Raymond Arsenault, biographe de John Lewis, qui contribua à fonder le musée d’histoire afro-américaine. Dans mes pires cauchemars, je n’avais pas imaginé que cela irait si loin ».
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