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Amélie Giacomini et Laura Sellies, Celle qui a tourné dix mille sept fois sa langue dans sa bouche avant de ne pas parler, ou elle en est morte, ou elle connaît sa langue et sa bouche mieux que tous, 2014 - 2020
IAC - Institut d'Art Contemporain, Villeurbanne • Photo © Thomas Lannes
Couverture du livre « Reclaim. Recueil de textes écoféministes » choisis et présentés par Émilie Hache
© Éditions Cambourakis 2020
« Face à [la] menace nucléaire et à la peur voire la terreur d’un avenir irradié comme à la détresse de léguer un monde en ruine, [des] femmes ont résisté au désespoir à travers la joie et la puissance d’agir que procure l’action politique. Elles ont répondu à ces temps apocalyptiques en inventant des formes d’actions collectives spécifiques, féministes ou plutôt écoféministes. » Dans son introduction à Reclaim. Recueil de textes écoféministes (éditions Cambourakis, 2016), la philosophe Émilie Hache le dit très vite : dès l’apparition de ce mouvement – qui voit dans la destruction de la nature et l’oppression des femmes la même origine sexiste et capitaliste –, ses militantes se sont armées d’une grande créativité. Tout en bloquant des centrales nucléaires, elles ont « fait des rituels, des danses spirales, ont joué du tambour, chanté, hurlé, se sont enchaînées aux grilles de ces institutions, les ont décorées (…) ont écrit des poèmes, des récits de ces actions », etc.
Autrement dit, les écoféministes ont cherché à éviter les messages catastrophistes, qui mènent à « la démission et à l’abandon de toute résistance », pour mieux faire circuler de nouveaux imaginaires. Grisées par la force d’être ensemble, elles ont fait de la contestation un art – jubilatoire, communicatif, extrêmement vivant, émouvant, collectif. Comme l’écrit la militante Ynestra King, « nous créons une iconographie pour amener les gens à la vie ». C’est pourquoi, en parcourant l’exposition habitée de cet esprit Rituel.le.s à l’IAC, l’impression d’être petit à petit gagné par un souffle politique s’impose. On y voit par exemple la sorcière et philosophe Starhawk, filmée par Suzanne Husky, qui nous inviter à inspirer, expirer, puis imaginer qu’on est une « feuille au bout d’une brindille sur une branche sur un grand arbre » – et sa voix forte est si convaincante qu’on y croit et se sent humble tout à coup, en alchimie avec la nature, fût-elle sourde et lointaine. On y croise aussi une marmite de Seulgi Lee, qui dès la réouverture proposera aux visiteurs de goûter à une soupe dont la couleur sera celle du crépuscule – encore une façon de se connecter au monde de la façon la plus intime qui soit, en accueillant dans son corps un peu de cette œuvre qui nous parle du ciel.
“Earth Cycle Trance, led by Starhawk” de Suzanne Husky et “A Ritual Around a Tree” de Charwei Tsai, 2019 et 2020
Courtesy de Suzanne Husky / IAC - Institut d'Art Contemporain, Villeurbanne • © IAC - Institut d'Art Contemporain / Photo © Thomas Lannes
L’idée de réunir une collection de rituels est donc immédiatement un appel à sentir plus fort, à être présent plus intensément.
Appréhender une exposition par la vue mais aussi le goût, l’odorat, le toucher et l’ouïe est rare : l’idée de réunir une collection de rituels est donc immédiatement un appel à sentir plus fort, à être présent plus intensément dans l’espace d’exposition. Pour mieux en sortir gorgé de sensations, d’envies, de sensualité. Et c’est un comble – mais qui sera espérons-le vite oublié – que cette exposition ne puisse ouvrir ses portes, accueillir son public, lui faire découvrir l’artiste Charwei Tsai qui écrira leurs souhaits sur un platane du jardin, lui faire entendre les sons des appeaux artisanaux collectés par Clarissa Baumann… Ou encore lui faire goûter la boisson d’armoise distillée par un alambic au sein de l’installation de Tiphaine Calmettes.
Tiphaine Calmettes, Les Outils, 2017 – 2020
Vue de l’exposition « Rituel·le·s », dans le cadre de La Fabrique du Nous.
Courtesy de Tiffaine Calmettes • © IAC – Institut d’Art Contemporain
Interrogée sur son sentiment face au silence imposé à son œuvre (destinée au rituel d’un repas convivial, en petit comité), cette dernière nous répond : « Ce qui m’intéresse, c’est d’aller vers des espaces activables, hybrides entre l’exposition et le spectacle vivant. À partir du moment où les objets peuvent être activés, ils contiennent en eux une potentialité qui permet de les regarder d’une certaine manière, d’imaginer des possibles d’activation. »
C’est peut-être là la source du sentiment politique qui habite si intensément cette exposition : même sans être activées, les œuvres nous parlent de la vie qu’elles contiennent en germe, des moments de communion qui se sont parfois déjà produits et se reproduiront. Comme cette vaste cape aux couleurs d’orage, étalée au sol par Adélaïde Feriot, dont l’usage (être porté par une performeuse) se devine et donne à l’objet toute sa prestance.
Adélaïde Feriot, Insulaire (Avant l’orage), 2016
IAC - Institut d'Art Contemporain, Villeurbanne • Photo © Thomas Lannes
Ou comme ce drap immense qu’avait utilisé la grande Lygia Pape pour recouvrir et unir dans un même vêtement tout un groupe de participants – il sera réutilisé pour une déambulation dans Villeurbanne. Telle est la force du rituel : geste esthétique à la forte portée symbolique, il incarne le besoin des hommes et des femmes d’être ensemble et de vivre en paix. De comprendre le monde, de faire corps avec lui pour mieux le protéger. Ce qui, dans une époque confrontée à une crise écologique provoquant de graves pandémies, ne peut que faire envie.
À lire
Reclaim. Recueil de textes écoféministes
Choisis et présentés par Émilie Hache, 2016.
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