Suzanne Husky, Grandfather Beaver and The Tree of Life, 2021
Aquarelle sur papier • 114,5 x 94,5 cm • Courtesy Galerie Alain Gutharc, Paris
« Ce dessin n’existera jamais dans un livre d’histoire ! » Devant sa fresque de près de huit mètres de long, Suzanne Husky (née en 1975) en est certaine : jamais les relations entre humains et castors n’avaient été représentées avec un tel niveau de détails. Pièce maîtresse de son exposition au Drawing Lab, l’immense dessin à l’aquarelle se fait frise historique, telle une tapisserie de Bayeux dont le héros serait le plus gros rongeur d’Europe !
Conçue en collaboration avec le philosophe Baptiste Morizot, l’œuvre raconte une époque lointaine où le « peuple castor » – ainsi nommé par l’artiste —, était considéré comme un allié pour l’humanité. Puis comment progressivement il est devenu une espèce à éradiquer, à mesure que l’économie capitaliste a transformé les paysages, et en particulier les zones humides — déforestation, bétonnage, et construction de méga-bassines.
Suzanne Husky, Anahita, déesse des rivières de L’Avesta, 2022
aquarelle sur papier marouflée sur toile • 160 × 116 cm • Courtesy Galerie Alain Gutharc, Paris
De cette œuvre, Histoire des alliances alterpolitiques avec le peuple castor, découle une vingtaine d’autres, également réalisées à l’aquarelle. Chacune d’entre elles permet de recréer un imaginaire oublié, tapi au plus profond des rivières. Ici, une flopée de castors naviguant dans un cours d’eau vue en plongée fait référence à la déesse des rivières Anahita : la divinité était représentée avec une cape en fourrure du rongeur dans la mythologie perse, un siècle avant notre ère. Là, le mammifère ronge l’écorce d’un arbre où se nichent oiseaux, cerfs et poissons [ill. en Une].
Suzanne Husky ressuscite cette époque ancienne où le castor régnait sur les cours d’eau, en géo-ingénieur et paysagiste hors pair d’un écosystème fragile. « Parce qu’il met du bois dans les rivières, le castor ralentit et complexifie les eaux. Il invite les poissons, batraciens, insectes, oiseaux à interagir avec les rivières », explique l’artiste. Alors que la menace du réchauffement climatique s’intensifie sur le vivant, elle remet ce bâtisseur exceptionnel sur le devant de la scène — pour en faire un allié indispensable ; un « guérisseur » de nos rivières aujourd’hui taries, polluées et dévitalisées.
« J’ai parlé à des paysans, à des éleveurs et à des propriétaires de terrains au bord des rivières. Il faut qu’ils comprennent que c’est dans leur intérêt d’accueillir le castor. »
« Le castor est politique », affirme Suzanne Husky. Sur certaines aquarelles, son message est écrit en toutes lettres, comme un slogan : « amplifier la vie avec le castor », ou bien « hydrater l’agriculture ». Faire de son art un outil militant, elle le revendique. Cela coule de source pour celle qui est passée par les Beaux-Arts de Bordeaux, puis a étudié l’agroécologie. Réalisant que la beauté des paysages qui l’entouraient avait été bâtie par les castors sur des millions d’années, elle en a fait un combat au cœur de sa pratique, bien au-delà du travail en atelier. « J’ai parlé à des paysans, à des éleveurs et à des propriétaires de terrains au bord des rivières. Il faut qu’ils comprennent que c’est dans leur intérêt d’accueillir le castor. »
Suzanne Husky, Grandfather Beaver and The Tree of Life, 2021
Aquarelle sur papier • 114,5 × 94,5 cm • Courtesy Galerie Alain Gutharc, Paris
Un futur possible, en harmonie avec le rongeur aux dents de fer, voilà ce que Suzanne Husky fait apparaître sous son pinceau. Et pour convaincre, elle use de pédagogie. Dans la tradition de l’illustration naturaliste, ses dessins sont accompagnés de textes à visée didactique. Elle démontre comment la réintégration de l’animal agirait comme un remède sur les paysages, et notamment sur le cycle de l’eau. « Des représentations du cycle de l’eau, il doit y en avoir des milliers. Mais celle qui intègre le castor, et les millions de tonnes d’eau qu’il retient dans le sol, elle n’existe pas. »
« Mon rêve, c’est que le castor soit dans l’éducation agricole. »
Deux vidéos complètent les illustrations présentées dans l’exposition et prolongent la réinvention de cet imaginaire disparu. L’une, intitulée Rivière possible, nous montre un saisissant avant/après de la réintroduction des castors dans certaines rivières. L’autre est un documentaire, Le Son d’une nouvelle cascade, dans lequel Suzanne Husky filme avec une grande délicatesse la naturaliste Patti Smith qui s’est liée d’amitié avec deux castors, Pumpkin et Pye.
Suzanne Husky, Patti and The Harris Brook, 2022
aquarelle sur papier • 165,5 × 114,5 cm • Courtesy Galerie Alain Gutharc, Paris
« Mon rêve, c’est que le castor soit dans l’éducation agricole. C’est ça l’objectif. » Pour cette créatrice tout-terrain, il est évident que l’art a un rôle à jouer dans la société. Face à l’urgence climatique, l’artiste doit ainsi nourrir de nouveaux imaginaires — et, dans cette perspective, s’allier aux scientifiques et aux chercheurs. Lier le fond et la forme. D’ailleurs, ses aquarelles illustreront un essai qu’elle cosigne avec Baptiste Morizot. Intitulé L’Eau ou la vie. Alliance avec le temps profond face au changement climatique, il sortira aux éditions Actes Sud en septembre prochain. D’une cohérence limpide.
Suzanne Husky. Le temps profond des rivières
Du 26 janvier 2024 au 7 avril 2024
Drawing Lab • 17, rue de Richelieu • 75001 Paris
www.drawinglabparis.com
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