Article réservé aux abonnés
Léa Crespi, Edgar Morin, 2020
Photo Léa Crespi
Edgar Morin a été longtemps considéré, en France, comme l’un des grands sociologues du pays. Ailleurs, en particulier en Amérique latine, il est connu comme philosophe, et lui-même se tient simplement pour un homme de lettres, ayant l’obligation de traiter au mieux les sujets qu’il connaît. Et il en connaît beaucoup, puisque son approche, « la théorie de la complexité », oblige à prendre en compte les tenants et les aboutissants de tous les phénomènes étudiés. La biologie, par exemple, selon lui, ne s’aborde pas indépendamment d’une théorie de la connaissance. Son combat se veut humaniste mais les nuances qu’il tient à mettre au jour lui ont souvent valu des incompréhensions notamment sur le plan politique, domaine où il aimerait interdire les simplifications dont les idéologies sont au contraire avides. Nous l’interrogeons aujourd’hui sur ses rapports personnels avec l’art de notre temps.
N. C. V. : Vos écrits évoquent le monde dans sa complexité, pourtant il n’y est jamais question d’art, et encore moins d’art contemporain. Pourquoi n’avoir jamais exprimé de position particulière sur ce sujet ?
Edgar Morin : Ma culture première s’est formée avec la poésie, la musique, le cinéma mais je n’ai pas pour autant négligé les autres arts puisque, adolescent, je fréquentais sans cesse le musée du Louvre et j’y ai éprouvé des émotions fortes. L’âge aidant, il est vrai que le spectre de mes curiosités se rétrécit et autant je vais constamment et facilement au cinéma, autant je ne fréquente plus guère les galeries, sauf exception. Cela étant dit, la notion d’art contemporain est une notion nébuleuse qui englobe une grande diversité, dont le dénominateur commun serait, à mon sens, une « recherche » – d’expression, d’authenticité – qui passe par des tâtonnements, des erreurs et la diversité de mille fleurs.
F. B. : L’esthétique est toutefois l’un des sujets majeurs de vos conférences mais aussi d’un essai (Sur l’esthétique, éd. Robert Laffont, 2016) dans lequel vous avez développé cette idée d’un artiste « chaman », qui cherche la connaissance ailleurs, dans la nature et dans l’ensemble du vivant. Pouvez-vous nous préciser cette conception que vous faites remonter aux premières peintures pariétales ?
Léa Crespi, Edgar Morin, Fabrice Bousteau et Natacha Carron-Vullierme, 2020
Photo Léa Crespi
Je pense que le chamanisme est à la source des créations artistiques. Chez les anciens chamans, la transe chamanique était convulsive mais pas seulement : elle était aussi une transe créative et, par exemple, dans mon livre, j’ai établi une interprétation « synthétique » de l’esthétique de Lascaux et des fresques rupestres préhistoriques. Auparavant, il existait deux interprétations, l’une disant « ce sont des chamans », l’autre disant « ce sont des artistes ». Moi je dis que « c’étaient les uns, parce que c’étaient les autres ». Ce qui m’a frappé est que dans ces grottes obscures où les chamans-artistes ne pouvaient pas voir les animaux représentés, ils ont fait preuve d’une extraordinaire précision dans la ressemblance. Cela m’a fait réfléchir à ce que je faisais lorsque j’étais étudiant : j’adorais dessiner des caricatures des personnes que je connaissais. Et je me suis rendu compte que lorsque je faisais ces caricatures de mémoire, elles étaient ressemblantes. En revanche, quand je regardais la personne, en essayant de reproduire son front, son nez, etc., je ratais mon dessin. Autrement dit, l’état de créativité est un état de transe particulier. Tout artiste, qu’il soit peintre ou poète, peut passer sans arrêt d’un état de transe créatrice à un état rationnel qui permet la correction autocritique. Cela peut amener à des créations fabuleuses qui sont ensuite vécues par ceux qui reçoivent l’art : l’émotion esthétique du spectateur ou auditeur est une transe douce, qui peut s’intensifier en une sorte d’état extatique.
Edgar Degas, Petite danseuse de quatorze ans, 1921–1931 (d’après le modèle de 1881)
Statue en bronze patiné, tutu en tulle, ruban de satin, socle en bois • 98 × 35,2 × 24,5 cm • Coll. Musée d’Orsay • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / René-Gabriel Ojeda
N. C. V. : Quelles sont les œuvres qui vous ont fait approcher cet état extatique ?
J’en citerai deux. Quand j’ai découvert la Petite Danseuse de Degas, je devais avoir 13–14 ans, j’ai ressenti une émotion dont le caractère esthétique était quasi mystique. Allait-elle vers un sacrifice, vers un don, vers une souffrance, une jouissance ? Tout cela à la fois ? Cette façon d’avancer, de s’offrir, m’a absolument bouleversé et cela reste l’un des souvenirs fondateurs de ma conception de l’esthétique. C’est également le cas pour la 9e Symphonie de Beethoven. Quand j’en ai entendu les premières mesures, mes cheveux (j’en avais) se sont dressés sur ma tête et je me suis senti emporté comme dans une création du monde. Ces états seconds sont très importants et je pense que les artistes de tout temps, y compris d’aujourd’hui, créent dans un état post-chamanique. J’en suis persuadé.
Pierre Soulages, Peinture, 16 décembre 1959
114 x 162 cm • Coll. et © Musée d’Art moderne, Paris, dist. RMN-GP/ image Ville de Paris / © Adagp, Paris 2020
F. B. : Beaux Arts Magazine a récemment publié un entretien avec Pierre Soulages. Sa peinture vous émeut-elle ?
Pendant une grande partie de ma vie, l’art, la peinture ont été pour moi figuratifs. Bien entendu, je suis passé par les étapes que sont Cézanne, Braque, Picasso… et j’ai plus ou moins vu et ressenti des émotions. Mais ma découverte la plus stupéfiante, c’est ce noir, ces lignes brutales chez Hans Hartung et Pierre Soulages, qui auraient dû me laisser indifférent, mais qui m’ont, au contraire, fort impressionné. Mais ce sont des émotions que je n’ai jamais cherché à théoriser. Ma rencontre avec l’art contemporain est plutôt le fruit d’une série d’expériences discontinues, auprès d’artistes que j’ai connus de près, tel Jean-Michel Atlan – qui aujourd’hui est décédé – et quelques autres. Comme je l’ai dit, le mot « art contemporain » représente pour moi un ensemble dans lequel le mot « recherche » me semble capital.
F. B. : Vous allez plus loin en évoquant une esthétisation généralisée de la société qui a fait disparaître le sacré intrinsèque à certaines formes d’art. Que voulez-vous dire ?
« Pour moi, le mouvement surréaliste a peut-être été le mouvement le plus important du siècle dernier, à tout point de vue : existentiel, esthétique… »
L’esthétisation de l’art religieux a commencé, en Europe, avec la Renaissance dès lors, par exemple, que l’on a considéré les peintures de Fra Angelico – longtemps vues à travers la seule piété du croyant – comme de très belles œuvres d’art. Leur sacralité a été transformée en beauté. C’est aussi valable pour le regard qui a été porté sur l’art extra-occidental et notamment africain, au début du XXe siècle : il a lui aussi été totalement esthétisé alors que son sens était également religieux et rituel. Ce qui est toutefois intéressant, c’est que l’esthétisation généralisée conserve de façon latente un sentiment du sacré perdu, un sentiment de sacré sous-jacent, non plus par rapport à une croyance en un dieu, mais par rapport à une sorte de message obscur. C’est un peu ce que disait Rimbaud, qui retrouvait le sacré dans les baraques foraines, dans une musique banale. C’est aussi ce que les surréalistes ont découvert en poétisant la vie du quotidien, en délivrant ce message : « vivons poétiquement », c’est-à-dire dans ce type d’émotion, cet état second, qui est le bel état, l’état poétique, par opposition à l’état prosaïque de la banalité, des obligations. Pour moi, le mouvement surréaliste a peut-être été le mouvement le plus important du siècle dernier, à tout point de vue : existentiel, esthétique… Cela dit, tous ceux qui retrouvent une foi resacralisent l’esthétique. Si vous vous convertissez au catholicisme, à nouveau vous adorez – non seulement esthétiquement, mais aussi religieusement. L’esthétisation des cérémonies nazies était également au service d’une foi fanatique et frénétique. Là encore, les formes les plus barbares du monde contemporain vont se servir de l’esthétique pour assurer leur emprise.
F. B. : La mondialisation, qui a permis de se décentrer du prisme occidental par ce mélange intense et nourri de cultures diverses, n’a-t-elle pas renouvelé l’esthétique contemporaine ? Au risque, certes, d’une uniformisation…
Les influences mutuelles ne se sont jamais situées à un tel niveau d’échanges et d’influences. Cela constitue un apport très positif, mais malheureusement, la mondialisation, bien qu’elle comporte des aspects culturels incontestables, est dominée par des aspects techno-économiques et ce sont ceux-là qui empêchent, peut-être, l’épanouissement d’un art universel, non pas à travers un modèle universel, mais plutôt à travers une diversité créatrice riche d’échanges. Hélas, on se rend compte que la mondialisation représente deux choses : la coïncidence de l’introduction de l’économie de marché et du capitalisme dans le monde entier, dans des zones immenses comme l’étaient l’ancienne URSS ou la Chine, et la possibilité de communiquer par mille moyens, de n’importe quel point de la planète à l’autre. Mais on s’est rendu compte que cette possibilité de communication universelle n’a produit aucune compréhension entre les peuples, puisque, au contraire, cette occidentalisation technologique forcée, qui, du reste, est intégrée dans ses aspects les plus militaires ou techniques, a entraîné le repli des cultures sur elles-mêmes. À travers ces replis, qui se sont manifestés dès les débuts de la mondialisation (l’éclatement de la Yougoslavie en petites unités, la partition de la Tchécoslovaquie, la guerre du Golfe, etc.), on a constaté des phénomènes de fermeture hypernationalistes, un regain des religions sectaires et fermées. Cela dit, je répète que les influences multiples et réciproques dans les arts, du cinéma à la littérature et aux arts plastiques, constituent un phénomène bénéfique.
Léa Crespi, Edgar Morin, 2020
Photo Léa Cresp
N. C. V. : Le cinéma occupe une place très importante dans votre curiosité, il me semble même qu’il représente pour vous l’art contemporain total. Pourquoi ? Parce qu’il est littéraire, narratif ?
« Quand je vois ces films, ce n’est pas seulement parce qu’ils m’intéressent, c’est aussi qu’ils me font m’intéresser à la vie des gens. »
Le cinéma est pour moi un art total, dépassant l’opéra. Il allie à l’image la parole et la musique tout en ayant une portée philosophique, politique, humaine. Je suis très sensible à l’esthétique du cinéma mais aussi à son montage – à la manière dont les images se succèdent. Vous évoquiez la mondialisation. Pour le cinéma, qui était un art strictement occidental européen, hollywoodien, la mondialisation en a fait un art universel dans sa diversité. Le cinéma chinois, en dépit de toutes les contraintes qu’il subit, comme le phénomène Bollywood en Inde, s’inscrit dans la reprise d’une tradition esthétique, avec l’ajout de techniques venues de Hollywood… Il existe des syncrétismes, des choses bâtardes, mais également des choses créatives tout à fait remarquables. Quand je vois ces films, ce n’est pas seulement parce qu’ils m’intéressent, c’est aussi qu’ils me font m’intéresser à la vie des gens.
F. B. : Depuis soixante ans, la France est le pays le plus en pointe dans la volonté de démocratiser la culture. Et pourtant, le constat
est implacable : c’est globalement toujours la même classe sociale qui va au musée, au théâtre, au cinéma… et les exclus de la culture sont nombreux. Comment interprétez-vous cet échec ?
Ce problème n’est pas nouveau et il s’aggrave avec l’accroissement des inégalités et exclusions. Les budgets ont été réduits et la culture est devenue le parent pauvre de notre politique sociale. Ce qui est fondamental, me semble-t-il, c’est de donner l’occasion de découvertes et « coups de foudre » avec l’art. Ce qui m’a beaucoup frappé, si je parle d’expérience personnelle, c’est l’histoire d’un garçon de ma famille qui était voué au commerce. Brusquement, il a eu la révélation de Rimbaud, il a tout abandonné et est devenu libraire et éditeur. Je connais plusieurs cas de ces « coups de foudre » qui transforment une vie. Cela ne s’enseigne pas. Là aussi, nous sommes très divers. Certains s’intéressent au bricolage, d’autres, comme moi, au cinéma. Mais il est certain que dans cette diversité, partout, on peut favoriser ce qui fait sortir du monde prosaïque pour découvrir cet univers poétique qui vous transfigure. Et quand on participe à l’univers poétique, on est aussi ouvert à l’univers esthétique, puisque les deux communiquent intimement.
F. B. : Pourtant, depuis les années 1960, l’art est passé du sacré à l’argent. Ce qui fait aujourd’hui la notoriété d’un artiste, c’est le prix auquel il vend ses œuvres. Comment réagissez-vous à cela ?
C’est la même chose pour les footballeurs vedettes et les stars du cinéma ! Les lois de ce marché sont aveugles parce qu’elles se fondent sur le prix de la rareté. Pendant très longtemps, ce qui était considéré comme « avant-garde » fut méconnu. Seuls quelques amateurs éclairés choisirent des Degas et des Renoir. Puis vint l’époque où l’on se mit à faire attention de ne pas ignorer les innovateurs. Cela a entraîné une ruée sur le nouveau, le pseudo-nouveau, etc. Je suis bien incapable de dire ce qu’il faut faire, mais c’est le problème de l’unicité de la toile, de la non-valeur de la reproduction. Voilà ce qui est en jeu.
Joseph Mallord William Turner, Soleil se couchant au-dessus d’un lac, vers 1840
Coll. et © Tate, Londres, dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography
F. B. : Une chose semble vous obséder : l’adolescence et l’état adolescent pour la création. Même lorsque vous parlez de votre vocation, de vos coups de foudre, ce sont des coups de foudre adolescents. Vous faites souvent référence à Baudelaire, à Rimbaud, et j’ai le sentiment que, pour vous, l’artiste naît adolescent. La créativité ne peut-elle s’épanouir que lorsque l’on est pratiquement libre de toute culture ?
L’adolescence est un âge où il n’y a pas encore eu de domestication sociologique poussée qui enferme les gens dans des catégories dites socioprofessionnelles. Certains exemples de créations historiques sont merveilleux, notamment dans le romantisme allemand. On pense à Büchner, Novalis, qui sont fabuleux, mais surtout à Rimbaud, porteur des secrets de l’adolescence. Mais je pense aussi au phénomène de la vieillesse où l’artiste se sent libéré de toutes les contraintes auxquelles il avait cru nécessaire d’obéir pendant longtemps. Ce sont les dernières œuvres de Turner, par exemple, ou de Renoir, qui sont les plus belles. L’adolescence et la vieillesse sont des âges où l’on dépasse les conventions. Deux pôles où les conventions ne sont pas très rigides.
F. B. : Comment définiriez-vous l’art et la beauté aujourd’hui ?
Devant un océan, une montagne comme l’Himalaya, le vol des oies sauvages, nous pouvons ressentir une émotion poétique et esthétique immense, mais l’art est ce qui, par l’œuvre humaine, permet de créer des objets qui suscitent en nous des émotions esthétiques. Ce sont des œuvres qui ayant, apparemment ou prioritairement, une fonction religieuse finissent par apparaître comme ayant une fonction poétique. Quant à la beauté, depuis la fin du XIXe siècle, elle a cessé d’être une beauté archétypale, telle que les visages grecs ou ceux de Botticelli la montraient. Un Soutine est beau sans être beau. La beauté est donc une chose qui va émaner de l’œuvre pour celui qui ressent le sentiment poétique. Mais je pense que cela ne détruit pas les formes traditionnelles de beauté. Et je ne prends qu’à 50 % la formule souvent répétée de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde. » Pour les autres 50 %, ce sont l’amour et l’intelligence.
À lire
Changeons de voie. Les leçons du coronavirus
Par Edgar Morin (avec la collaboration de Sabah Abouessalam)
Rédigé au cours du premier confinement, cet essai est une réflexion sur les bouleversements liés à la crise sanitaire et un appel à transformer en profondeur la société.
À écouter
Sacré es-tu là ?
Sur sacre-es-tu-la.com/podcasts
Deux podcasts sur Edgar Morin (épisodes 1 et 9), interviewé par Natacha Carron Vullierme.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique