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Livre

Todorov, l’humaniste de l’histoire de l’art

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Publié le , mis à jour le
Juste avant sa disparition le 7 février dernier, l’historien des idées spécialiste des totalitarismes publiait Le Triomphe de l’artiste, consacré au sort de Maïakovski, Malevitch et autres artistes révolutionnaires russes entre 1917 et 1941.
Tzvetan Todorov en 2007,
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Tzvetan Todorov en 2007,

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© Aisa / Leemage / Flammarion

L’Esprit des Lumières, Insoumis, Éloge de l’individu, Le Triomphe de l’artiste… Les titres des livres de Tzvetan Todorov en disent long sur la personnalité de cet intellectuel humaniste qui vient de nous quitter à l’âge de 77 ans. Philosophe et essayiste, il a fait de brillantes incursions dans le domaine de l’histoire de l’art, apportant son ouverture d’esprit à une discipline parfois trop centrée sur elle-même.

« La peinture communique toujours intensément avec la pensée de son temps. »

Tzvetan Todorov

« Un tableau ne doit pas seulement être vu, mais aussi compris », expliquait-il, convaincu que « la peinture communique toujours intensément avec la pensée de son temps » car les artistes « ne se contentent pas de subir l’action de leur société », mais « détournent cet héritage, le réorientent, le bouleversent ». Dépassant la stricte analyse formelle de l’œuvre ou une approche purement iconologique, il mettait l’homme au cœur de ses préoccupations. Ce n’est évidemment pas un hasard s’il a consacré ses recherches aux artistes des Lumières, à la naissance du portrait individuel au début du XVe siècle dans les pays du nord de l’Europe et si Goya, observateur lucide et éclairé de son époque, fut son peintre de prédilection. Todorov se méfiait lui aussi des idéologies et des dérives du pouvoir, échaudé par sa jeunesse dans un pays totalitaire de l’ex-bloc soviétique.

La littérature plutôt que le dogme

Né en 1939 à Sofia, en Bulgarie, alors sous régime communiste, il choisit d’étudier la littérature, loin des dogmes politiques de rigueur. Il s’intéresse aux formalistes russes, école d’analyse littéraire réunissant de jeunes critiques et linguistes tels que Victor Chklovski, Roman Jakobson ou Iouri Tynianov, auxquels il consacre son premier ouvrage paru en 1965. Il avait quitté son pays natal deux ans auparavant et allait embrasser une carrière de directeur de recherche au CNRS en tant que spécialiste de l’analyse de la littérature russe avant de fonder en 1970 la revue Poétique avec son ami Gérard Genette, théoricien audacieux et novateur. Il rencontre aussi le philosophe Roland Barthes, qui lui ouvre les portes de la sémiologie tout en armant que « l’image a toujours le dernier mot ».

L’historien des idées va à son tour poser son regard généreux et curieux sur la peinture, cherchant à comprendre « le sens, non des objets représentés, mais des manières de peindre ». Il fait d’abord l’éloge de ces artistes flamands et hollandais qui surent rendre avec un réalisme fascinant la psychologie singulière de chaque personne et restituer avec force détails la réalité de la vie quotidienne. Puis se plonge dans la peinture des Lumières, « celle d’un monde de part en part humanisé » dans lequel les artistes, libres penseurs éclairés par la raison et habités par cet état d’esprit qui désormais arme la liberté de l’individu et la souveraineté du peuple, préfèrent aux dieux, saints et héros traditionnels, leurs semblables, femmes, enfants, vieillards, étrangers, toutes catégories sociales confondues.

Kazimir Malevitch, Paysanne au visage noir
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Kazimir Malevitch, Paysanne au visage noir, 1930

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huile sur toile • 98,5 × 80 cm • Coll. Musée national russe, Saint-Pétersbourg. • © Akg

Jamais nostalgique, Todorov avait toujours le souci de relier les problématiques passées à celles du monde contemporain, soulignant la fragilité de la démocratie, les dangers de l’obscurantisme, de l’uniformisation de la société. Ce qu’il fit aussi avec l’exposition « Lumières ! Un héritage pour demain » qu’il organisa en 2006 à la Bibliothèque nationale de France (dont il était membre du conseil scientifique).

« Des barricades de la révolution communiste aux barricades de la révolution de la nouvelle culture suprématiste ! »

Slogan rédigé par Malevitch lors d’une exposition de groupe à Vitebsk, en 1921

Au fil du parcours, il y démontrait comment, à travers sa création, « l’artiste illustre l’exercice de la liberté. Il cesse d’être un simple amuseur pour incarner une forme d’accomplissement humain. » Et de citer d’entrée de jeu, sur les premières cimaises de l’institution parisienne, Diderot – « Oser penser par soi-même » – et Kant – « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » –, ce que Todorov fit tout au long de sa carrière et de sa vie. Il fut marié à l’écrivaine Nancy Huston dont il eut deux enfants, Léa et Sacha, après Boris, né d’une première union. C’est à eux trois qu’il a dédié son dernier ouvrage, intitulé Le Triomphe de l’artiste. Un livre sur les rapports idéologiques entre les créateurs et le pouvoir politique dans l’Union soviétique de Staline, dont la doctrine « consacre le règne du mensonge ». Il y analyse l’œuvre et les destins individuels, le plus souvent tragiques, de ces artistes pour lesquels il avoue éprouver « une compassion que ne diminuaient pas leurs éventuels faux pas ou faiblesses ». La moitié du texte est consacrée à Malevitch qui, après l’euphorie révolutionnaire et une phase de désillusion, caresse jusqu’à la fin de sa vie le rêve de fonder un nouveau groupe d’artistes dont, disait-il, « la principale cause serait de libérer l’art de toute dépendance par rapport à une idéologie productiviste ». Certains intellectuels sont capables de réveiller les consciences, d’aiguiser le sens critique tout en stimulant notre désir d’apprendre sans mesure. Tzvetan Todorov était de ceux-là. En cette période de cynisme et de conformisme, il va beaucoup nous manquer.

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À lire

Le Triomphe de l’artiste par Tzvetan Todorov

Éd. Flammarion • 334 p. • 20 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Kazimir Malevitch

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