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Décryptage

En visio, sur les réseaux ou aux fenêtres, comment les artistes continuent de créer

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Publié le , mis à jour le
Expositions, biennales et foires ont été annulées. Mais on le sait, les situations de crise stimulent la créativité. Confinés dans des ateliers collectifs, soutenus par des galeries, des centres d’art ou des particuliers à l’initiative heureuse, les artistes déploient des trésors d’imagination pour créer et poser leur regard sur ce monde à l’arrêt. Avec les réseaux sociaux et Internet pour cimaises – mais pas que.
Antonin Hako, Naufragé.e.s
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Antonin Hako, Naufragé.e.s, avril 2020

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sur le toit du Wonder à Nanterre • Photo Nadia Paz

« Ça a radicalisé ma posture artistique. » Émilie Moutsis, confinée avec ses deux filles à Paris, publie (presque) tous les jours sur sa page Facebook un journal vidéo où se mêlent les voix et les images d’un quotidien enfermé. Devoirs d’école, tartes aux pommes et vues sur la ville s’accompagnent de textes forts, signés par elle, par ses filles ou par des auteurs comme Virginie Despentes ou Henry David Thoreau. « Cette pratique d’autoportrait révèle les liens entre l’intime et le politique », appuie-t-elle lorsqu’on l’interroge au téléphone : l’artiste veut faire corps avec l’époque, et témoigner de préoccupations bien réelles, elle qui défilait en novembre 2019 dans la rue sous la banderole d’« Art en grève ».

« L’État ne s’adresse donc jamais intentionnellement à la raison de l’homme, intellectuelle ou morale, mais seulement à son corps, à ses sens. Il n’est pas armé d’un esprit ou d’une honnêteté supérieure, mais d’une force physique supérieure. Je ne suis pas né pour être contraint. Je veux respirer comme je l’entends. Voyons donc qui est le plus fort. Quelle force a une multitude ? Seuls peuvent me contraindre ceux qui obéissent à une loi plus altière que la mienne. Ils me contraignent à les imiter. Je n’entends pas parler d’ »hommes contraints" à vivre de telle ou telle manière par des groupes d’hommes. Quelle sorte de vie serait-ce là ? Quand je rencontre un gouvernement qui me dit « la bourse ou la vie », pourquoi me hâterais-je de lui donner mon argent ?"Thoreau, La désobéissance civile, 1849

Publiée par Emilie Moutsis sur Jeudi 16 avril 2020

 

En enregistrant ses travaux et ses jours, Émilie Moutsis montre le travail domestique, l’éducation des enfants, ses réflexions : « En ce moment, il est expérimenté par tous que le quotidien est d’ores et déjà un travail, et a une utilité pour le commun, pour le politique ; on est de plus en plus capable de se projeter dans une société où on n’aura pas besoin de se sacrifier pour avoir un salaire. »

Alicia Zaton & Lauren Coullard, Alliage
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Alicia Zaton & Lauren Coullard, Alliage, 2019

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Collage recouvert de bitume et verre soufflé • 23 × 12 cm

Car un salaire universel, attribué à tous sans condition, sauverait bien des artistes de la tourmente dans laquelle ils se trouvent actuellement – et pas que ! Des solutions d’urgence ont toutefois émergé : le lundi 20 avril, le collectionneur Marty de Montereau a ouvert, avec son association Be my guest, Smarty’s Arty, un site – monté en une semaine ! – recensant les œuvres de 90 artistes ayant entre 25 et 55 ans. « Très proche de la scène émergente », Marty de Montereau connaît leurs difficultés et veut y répondre en comptant sur l’argent non-dépensé pendant le confinement par les amateurs d’art. La livraison des œuvres (vendues entre 50 et 500 euros pour la plupart) devra attendre la fin du confinement, mais Marty projette dès maintenant d’investir un grand restaurant parisien pour y organiser un « apéro-speed dating où artistes et acheteurs seront conviés à se rencontrer en plein air, au soleil, soit l’antonymie du confinement actuel ! ». Et, qui sait, à nouer des liens durables.

Antonin Hako, www.ntrtkt.fr
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Antonin Hako, www.ntrtkt.fr, avril 2020

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Tchat ouvert à tous et toutes, habitant.e.s du quartier Pablo Picasso à Nanterre

Le Wonder réunit en ce moment 12 artistes et trois stagiaires ayant choisi de se confiner ensemble, et de continuer à créer.

Se rencontrer, enfin : c’est aussi ce que prévoit l’artist-run space (lieu autogéré par des artistes) Le Wonder pour la fin du confinement. Implanté depuis un peu plus d’un an à Nanterre, pile en face des célèbres tours Nuages, celui-ci réunit en ce moment douze artistes et trois stagiaires ayant choisi de se confiner ensemble, et de continuer à créer : Antonin Hako, co-fondateur, a notamment lancé le site NTRTKT (abrégé de « Nanterre t’inquiète ») où il invite les habitants des tours à venir « chater » de façon anonyme, et annonce les actions des artistes.

Ceux-ci apparaissant deux fois par jour sur le toit du Wonder, à 9 h et à 20 h, pour diffuser des vidéos, de la musique ou jouer des performances, les habitants peuvent ainsi réagir librement à ce lieu de vie si proche d’eux, auparavant abandonné. Voire l’inclure carrément dans leur quotidien : « Les gens ont commencé à se laisser des messages pour se parler de tour à tour, et on a vu des déclarations d’amour, des moments de nostalgie, ou encore un dialogue entre deux personnes qui pensaient l’une à l’autre », nous explique Antonin Hako, qui agite le matin de grands drapeaux-peintures sur le toit, et y prévoit une grande exposition collective en juin, à laquelle les voisins seront invités.

L’artiste Romina de Novellis convie, elle aussi, ses voisins à des moments d’art : tous les soirs à 20 h, elle projette sur l’immeuble en face de chez elle des extraits de films et de vidéos d’une quinzaine de minutes (une photographie est ensuite publiée sur son compte Instagram, image irréelle et poétique d’un immeuble devenu monde). Une façon, pour elle, de résister à la culture ludique et immatérielle que proposent depuis le début du confinement les musées et les galeries à travers des jeux, des ateliers et des visites d’expos en ligne.

Corentin Canesson, So Anyway, It Goes To Reason (if You Can Use That Word)
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Corentin Canesson, So Anyway, It Goes To Reason (if You Can Use That Word), 22 avril 2020

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Covid-painting

Ceux-ci ont toutefois fait preuve d’une ingéniosité inspirante pour continuer de soutenir leurs artistes : la galerie Perrotin, mastodonte parmi les mastodontes, leur a proposé d’investir son compte Instagram à coup de « takeovers » et de « playlists d’artistes » – Xavier Veilhan fut le premier à conseiller quelques morceaux et en profite pour diffuser quelques films rares et des interviews inédites. Plus discret, le centre d’art des Bains Douches d’Alençon publie régulièrement sur son site des œuvres d’artistes créées récemment, comme les Covid Paintings de Corentin Canesson parues ce mercredi 22 avril.

Certaines institutions et organisations vont plus loin, en encourageant une création spéciale Covid-19 et confinement. Les Ateliers Médicis ont notamment lancé une série de commandes d’œuvres d’art et s’apprêtent à ouvrir l’espace en ligne « L’Autre exposition » dédié à leur présentation – la première sera signée par la jeune Josèfa Ntjam. L’association suisse EMA Art et Terroir a quant à elle réuni en quelques semaines une cinquantaine d’artistes pour une exposition en ligne sur ses réseaux et son site. Chacun a créé une œuvre sur le thème « Renaissance : vision du monde post Covid-19 ». 

À Gentilly, Le Générateur a transformé son événement « Show your [ frasq ] » en rendez-vous hebdomadaire en ligne, rebaptisé « ZOOM your [ frasq ] » et diffusé tous les samedis sur la plateforme de visioconférence Zoom : comme une véritable salle de spectacle, la jauge est limitée (à 100 personnes) et les artistes filment simultanément leurs performances – libre à chaque spectateur de se concentrer sur l’une ou l’autre.

Sarah Trouche, La Lune en France
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Sarah Trouche, La Lune en France, avril 2020

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https://www.instagram.com/sarah.trouche/

collecte instagram • © Sarah Trouche

Du côté des artistes, Sarah Trouche a elle aussi voulu transformer l’obligation du confinement et notre utilisation des réseaux sociaux en or : après avoir lancé un appel à photographier la lune à ses abonnés, elle a reçu plus de 740 images du monde entier, qu’elle voit désormais comme des « autoportraits » tant ils diffèrent dans leur forme, leur cadrage et leur point de vue. « Dès que je recevais une lune, je transférais la dernière lune reçue en précisant d’où elle venait » : un Japonais pouvait ainsi recevoir une lune du Bénin dans sa boîte mail… Ce projet, nommé Lune et l’autre, n’en est toutefois qu’à son stade de recherche, qui « pose la question de la diffusion : je n’ai pas envie de faire un GIF, j’aurais l’impression de passer à côté de la sensibilité que j’ai pu recevoir ! ».

Bien souvent, il s’agit tout simplement d’ouvrir sa fenêtre sur le monde.

Joann Sfar, professeur à l’école des Beaux-Arts, invite ses élèves à quotidiennement enrichir de dessins le compte Instagram de son atelier, faisant du réseau social une fresque spontanée. Mais c’est à l’artiste Meriem Bennani qu’on laissera le mot de la fin, elle qui diffuse sur son compte des vidéos d’animation drôles et mélancoliques, de lézards confinés : la première, sublime, les montre conversant sur un toit-terrasse, s’émerveillant du concert spontané de quelques-uns de leurs voisins. C’est étrangement ce que l’on retiendra de ce parcours sur les réseaux sociaux et Internet à la recherche de l’art en temps de confinement : bien souvent, il s’agit tout simplement d’ouvrir sa fenêtre sur le monde.

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