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Art & science

Examen neurologique d’une icône de l’Amérique

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Publié le , mis à jour le
Comment la science réécrit l’histoire de l’art (3/4). Après la météorologie et les nouvelles techniques d’analyses des toiles aux rayons X, l’enquête de Beaux Arts progresse. Cette fois, rendez-vous est pris dans le cabinet d’un neurologue. Objectif : en savoir plus sur Christina Olson, le modèle d’une œuvre qui intrigue les visiteurs du MoMA à New York.
Andrew Wyeth, Christina’s World
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Andrew Wyeth, Christina’s World, 1948

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Coll. Museum of Modern Art, New York • © Digital image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence © Andrew Wyeth / Adagp, Paris 2017

Il n’y a qu’à regarder l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, ou encore les dessins d’écorchés d’Eugène Delacroix, pour s’en rendre compte : les génies de la peinture sont aussi bien souvent de fins anatomistes. De fait, la précision de certains pinceaux en la matière est telle que les médecins se penchent très régulièrement au chevet des tableaux pour ausculter la véracité des scènes… jusqu’à triturer la santé des modèles représentés ! Exemple, pas plus tard que l’année dernière : une maladie grave a été diagnostiquée sur un tableau très populaire en Amérique du Nord. Ou comment Christina est devenue l’un des cas les plus fascinants de la carrière de Marc Patterson, neurologue exerçant à la Mayo Clinic, à Rochester aux États-Unis.

Ouvrons le dossier du patient. Christina’s World a été peint à la tempera à l’œuf sur panneau par l’Américain Andrew Wyeth en 1948. Achetée l’année suivante pour 1 800 $, l’œuvre est exposée au Museum of Modern Art de New York, où elle fascine les visiteurs par son réalisme et surtout par le mystère qui s’en dégage. Que fait cette femme fichée dans l’herbe ? L’artiste a décrit son tableau : voici sa voisine, Anna Christina Olson, qui vivait comme lui à Cushing, dans le Maine. Elle était devenue une amie et Andrew Wyeth l’a fait poser plusieurs fois.

David Troup, Olson House
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David Troup, Olson House

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De 1939 à 1968, cette maison apparaît à plusieurs reprises sur les tableaux et dessins d’Andrew Wyeth, y compris sur son chef-d’œuvre Christina’s World.

Courtesy du Farnsworth Art Museum, Rockland (ME)

Depuis sa fenêtre, il avait l’habitude de la voir chuter au dehors… « Elle était limitée physiquement », commenta-t-il, ajoutant à propos de son œuvre avoir voulu « rendre justice à son extraordinaire capacité à conquérir la vie ». Dans un paysage désolé de collines, hérissées de deux maisons grises, typiques du Maine rural, il a capté Christina Olson, tombée sur l’herbe brune frémissante. Miss Olson semble souffrir d’un mal… mais lequel ?

Dr House et Mr Wyeth

De son vivant, on a pensé que cette femme était atteinte de la poliomyélite – sans que cette affection, dûe à un virus, ne soit véritablement confirmée. D’autant que plusieurs points ne collent pas avec cette thèse : Anna Christina Olson est née en 1893, c’est-à-dire plusieurs années avant la grande épidémie de poliomyélite de 1916 qui a ensuite frappé les États-Unis. Or, dès l’âge de 3 ans, Christina va commencer à souffrir de troubles de la marche. Ces troubles vont évoluer vers l’infirmité – ce qui ne correspond pas au schéma classique de la polio dont les symptômes sont tout de suite très marqués. De plus, note-t-on, Christina est devenue progressivement insensible à la douleur. Son dossier médical mentionne ainsi qu’un jour de sa cinquantième année, en dormant près d’un poêle, la patiente s’est brûlé sévèrement le corps… sans s’en rendre compte.

Andrew Wyeth, Christina Olson
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Andrew Wyeth, Christina Olson, 1947

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Tempera sur bois • 212,9 × 161,3 cm • © Andrew Wyeth / Curtis Gallery, Minneapolis / Adagp, Paris 2017

Les observations du docteur Patterson ont permis de faire toute la lumière sur le cas Christina. Le diagnostic du neurologue fut présenté lors d’une conférence le 6 mai 2016 devant un parterre de médecins de l’université du Maryland, à Baltimore : ce qui fait trébucher dans l’herbe la voisine de Wyeth, c’est la maladie de Charcot-Marie-Tooth (CMT). Christina Olson était, selon Patterson, atteinte de cette dégénérescence neurologique évolutive, des troubles héréditaires qui frappent les nerfs des membres inférieurs et supérieurs et conduisent à une amyotrophie des mollets et des avant-bras. D’où les chutes répétées mentionnées par le peintre… Et décrites trait pour trait dans son chef-d’œuvre.

Richard Meryman, Andrew Wyeth (à droite) et Christina Olson
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Richard Meryman, Andrew Wyeth (à droite) et Christina Olson

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© Richard Meryman « Andrew Wyeth, A Spoken Self-Portrait » / Adagp, Paris 2017

Selon une publication récente de la revue médicale Clinical Genetics, environ 2,8 millions de personnes dans le monde seraient victimes de ce mal incurable. Christina Olson est morte en 1968 à l’âge de 74 ans. Andrew Wyeth, lui, a rendu son dernier souffle à 91 ans, en 2009. Il a depuis rejoint son modèle dans le Maine : tous deux (ainsi que le frère de Christina, Alvaro) sont enterrés côte à côte, dans ce jardin que dépeint Christina’s World.

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Retrouvez plus d’enquêtes et de mystères sur les grands chefs-d’œuvre de l’histoire dans notre numéro spécial Beaux Arts Questions Réponses ici.

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