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Entretien

François Pinault : « J’ai la même anxiété qu’un adolescent avant un examen ! »

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Publié le , mis à jour le
L’une des plus importantes collections privées d’art contemporain au monde devrait ouvrir prochainement ses portes au public, dans une Bourse de Commerce métamorphosée par l’architecte japonais Tadao Ando. Rencontre exclusive avec François Pinault, qui exauce son rêve de créer un musée en plein cœur de Paris, dans un cadre patrimonial d’exception.
François Pinault photographié   par Maxime Tétard en décembre dernier à la Bourse de Commerce.
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François Pinault photographié par Maxime Tétard en décembre dernier à la Bourse de Commerce.

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© Photo Maxime Tétard

Fabrice Bousteau : Les rendez-vous de votre Collection avec Paris sont décidément semés d’embûches… Après un premier projet sur l’île Seguin abandonné en 2005, voilà que la crise sanitaire a encore repoussé la rencontre du public avec celle-ci. Mais nous y sommes enfin. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

François Pinault : Je suis très impatient et ému. Comme vous le savez, je caressais depuis longtemps l’espoir de pouvoir un jour présenter ma Collection à Paris, afin de partager avec le public ma passion pour l’art. D’un point de vue symbolique, il était essentiel pour moi de créer un projet d’envergure en France, le pays où je suis né et où je me suis construit, et de contribuer ainsi à l’énergie de la vie culturelle et artistique. En ces temps de crise, j’ai plus que jamais foi en l’art, en sa capacité à nous élever, à révéler de nouveaux horizons et à montrer que l’être humain peut créer du bien. Enfin, pour tout vous dire, à quelques semaines de l’ouverture, j’ai la même anxiété qu’un adolescent avant un examen ! Je consacre beaucoup d’attention à chaque détail, notamment à ce premier accrochage, car je souhaite que les visiteurs y prennent du plaisir, de l’intelligence, et ressortent de là différents et plus heureux. Ce sera un musée accueillant, je l’espère, où l’on ne s’ennuiera pas. Un lieu conçu comme une promenade surprenante où l’on pourra regarder, réfléchir et rêver.

Parlons tout d’abord du lieu, la Bourse de Commerce. Ce monument historique a été restauré avec une grande rigueur, tant patrimoniale qu’intellectuelle. Il constituera une véritable révélation pour les Parisiens, qui le connaissaient très peu jusqu’à présent. Pourquoi était-il important pour vous d’inscrire votre collection d’art contemporain dans un lieu chargé d’histoire, et non pas dans un nouvel édifice comme cela devait être le cas sur l’île Seguin ?

Qu’un musée ouvre dans un nouvel édifice ou qu’il investisse un bâtiment classé, l’objectif est le même : créer un lieu dédié à l’art de la manière la plus adaptée possible. Il n’y a pas de modèle unique et c’est tant mieux, car plus il y a de contextes différents, plus les artistes sont stimulés, plus le regard sur les œuvres s’enrichit… Un musée doit avant tout répondre à sa mission : présenter les œuvres dans les meilleures conditions d’exposition et de visite. Il doit inspirer les artistes, sublimer les œuvres, être accueillant pour le visiteur. À Venise et à Paris, cette vision s’exprime à la faveur du dialogue entre architecture ancienne et art contemporain. Un dialogue que l’architecte star Tadao Ando sait instaurer avec maestria, tant les deux architectures « s’augmentent ». Cela fonctionne très bien, c’est une fusion entre le passé et le présent. Plus encore, en ouvrant ces bâtiments mythiques à l’art, c’est aussi une façon de les restituer au public.

L’architecte Henri Blondel transforma l’ancienne halle aux blés en Bourse de Commerce pour l’Exposition universelle de 1889.
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L’architecte Henri Blondel transforma l’ancienne halle aux blés en Bourse de Commerce pour l’Exposition universelle de 1889.

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© Photo Patrick Tourneboeuf

Ce projet semble esquisser une filiation constituée de fidélités – à vos architectes, votre équipe, vos artistes –, qui porte au final un projet choral. Est-ce exact ?

« Pour l’inauguration, j’ai voulu une exposition qui manifeste le désir d’ouverture – à de nouveaux horizons, de nouvelles sensibilités, de nouvelles interrogations. »

Je vous répondrais qu’on ne change pas une équipe qui gagne ! Plus sérieusement, ma plus grande fidélité est celle que j’ai pour mon projet culturel : partager ma passion pour l’art contemporain avec le plus grand nombre. Un projet de cette ampleur ne peut pas se concevoir sous le seul prisme de la fidélité. Il se trouve que je connais Tadao Ando et son travail depuis une vingtaine d’années. Il est l’un des rares architectes au monde à savoir concilier un geste architectural d’envergure avec le respect rigoureux du patrimoine. Dans tous les projets que nous avons menés ensemble [le Palazzo Grassi en 2006 et la Punta della Dogana en 2009], Tadao Ando a toujours veillé à mettre en lumière l’histoire et à créer des espaces forts qui s’inscrivent pleinement dans notre temps et embrassent l’avenir. Pour la restauration et la transformation de la Bourse de Commerce, il s’est associé avec deux jeunes talents, Lucie Niney et Thibault Marca, de l’agence NeM, et a collaboré étroitement avec Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques. J’ajoute que l’équipe s’est enrichie et j’ai mis en œuvre de nouvelles collaborations. J’ai ainsi confié la conception des mobiliers intérieurs et extérieurs à Ronan & Erwan Bouroullec et le restaurant à Michel & Sébastien Bras.

De la Bourse de Commerce se dégage une écriture architecturale très minimale. On sait que l’art minimal est l’une de vos passions, or il est absent de ce premier accrochage. Est-ce justement parce qu’il est intrinsèque à cette architecture ?

S’agissant du minimalisme, l’architecture de la Bourse de Commerce parle d’elle-même. Pour l’inauguration, j’ai voulu une exposition qui manifeste le désir d’ouverture – à de nouveaux horizons, de nouvelles sensibilités, de nouvelles interrogations – et témoigne du dynamisme de cette Collection. Il fallait que les lieux soient ouverts aux artistes que la Collection suit, pour certains, depuis des décennies, pour d’autres, depuis quelques années. Plasticiens confirmés ou en devenir se côtoient, comme se côtoient les formes d’expression, les esthétiques, les préoccupations. Il faut faire l’effort d’écouter chaque voix si l’on veut se faire une idée de la richesse qui nous entoure.

Le toit de la Bourse de Commerce offre une vue imprenable sur une tour astrologique, dite «colonne Médicis», seul vestige de l’hôtel particulier de Catherine de Médicis.
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Le toit de la Bourse de Commerce offre une vue imprenable sur une tour astrologique, dite «colonne Médicis», seul vestige de l’hôtel particulier de Catherine de Médicis.

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© Photo Vladimir Partalo

Vous avez plus qu’activement participé à cet accrochage. Vous en êtes le commissaire, en collaboration avec vos équipes. C’est la première fois que vous vous affirmez ainsi face à votre Collection. Pourquoi ?

« L’ouverture, c’est l’accueil, mais c’est aussi l’humilité. C’est admettre qu’on ne sait pas tout, qu’on ne peut pas tout, et que l’autre vient non pas nous mettre en danger mais nous compléter. »

Le collectionneur s’affirme par les choix qu’il fait et les risques qu’il prend. Une collection, c’est un regard. Faire un projet d’exposition à partir de la Collection, c’est forcément prendre position par rapport à ce regard, s’y confronter, et cela est très stimulant. Il s’agit de la seule exposition dont je suis le commissaire, même si j’ai toujours été très attentif à chaque étape des expositions présentées depuis 2006 – du choix des thèmes ou des artistes aux principes d’accrochage et de scénographie –, et cela en étroite collaboration avec mon équipe.

Cette première séquence de la Bourse s’appelle sobrement « Ouverture ». Comment faut-il l’entendre ? Pour son sens musical annonçant un crescendo ? En écho aux violents débats qui agitent aujourd’hui le monde de l’art, autour de la question des femmes ou des minorités ?

Derrière le jeu de mots, le terme « ouverture » renvoie à une idée précieuse : l’ouverture d’esprit, l’ouverture au monde. L’ouverture, c’est l’accueil, mais c’est aussi l’humilité. C’est admettre qu’on ne sait pas tout, qu’on ne peut pas tout, et que l’autre vient non pas nous mettre en danger mais nous compléter. C’est accepter le risque de se remettre en question et aller au-devant de ce qui nous inquiète. L’art même est une école d’humilité, parce qu’il nous enseigne qu’on n’en a jamais fini avec la beauté du monde, ni avec ses zones d’ombre, et que nos vies, si passagères, ont tout à gagner à embrasser le monde plutôt qu’à prétendre le dominer. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de ce nouveau musée. Inutile de dire que le contexte actuel rend encore plus pertinente l’idée d’ouverture.

François Pinault
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François Pinault, 2020

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François Pinault photographié par Maxime Tétard en décembre dernier à la Bourse de Commerce.

© Photo Maxime Tétard

On perçoit dans cet accrochage, et peut-être même dans votre Collection si riche et multiple, deux axes quasi opposés. D’un côté la radicalité, qu’elle soit formelle ou intellectuelle, et de l’autre un profond attachement à la figure et la condition humaine, ainsi qu’à des pratiques picturales qui s’inscrivent notamment dans une tradition et une certaine recherche de la beauté. Qu’en pensez-vous ?

Encore une fois, cette Collection doit être en résonance permanente avec son temps. J’ai voulu qu’elle ne se limite pas aux seules œuvres qui flattent mon goût, mais qu’elle s’ouvre à la création artistique dans toute sa diversité. Les voies de la radicalité, de la recherche de la beauté et de l’engagement dans les réalités du monde ne sont pas contradictoires ! Ce sont des modes d’expression. Ce qui est encore plus intéressant, c’est la manière dont les artistes parviennent à influencer notre perception du monde qui nous entoure.

Dans un entretien, vous aviez déclaré vous considérer davantage comme un amateur d’art que comme un collectionneur. Vous êtes pourtant l’un des plus grands collectionneurs d’art contemporain au monde. Quelle différence faites-vous entre amateur d’art et collectionneur ?

Je collectionne parce que je suis un amateur d’art. Ce qui m’anime, c’est d’abord et avant tout l’émotion que me procure une œuvre d’art bien plus que le désir de possession. Quand j’acquiers une œuvre, c’est vraiment pour la partager.

Vous passez beaucoup de temps dans les ateliers auprès des artistes, contrairement à certains collectionneurs qui préfèrent ne pas les rencontrer. Vous avez même tenu à ce que le public soit accueilli à la Bourse de Commerce par les artistes eux-mêmes, en présentant un certain nombre de leurs autoportraits. Pourquoi est-ce si essentiel à vos yeux ?

La rencontre avec un ou une artiste peut être passionnante. Ou pas. Si ce n’est pas le cas, cela n’est pas grave. À l’inverse, il faut toujours prendre garde à ne pas confondre la sympathie ou l’intérêt qu’on peut éprouver à leur égard, et le jugement sur la qualité de leur œuvre. Lorsque les deux vont de pair, ce sont des moments uniques – comme lors de mes rencontres avec Robert Ryman, impressionnant à la fois par son intelligence et sa simplicité. C’est le cas aussi avec David Hammons, que je connais depuis plus de quarante ans. Et de beaucoup d’autres heureusement. De ces derniers mois, je garde par exemple le souvenir très vif de ma rencontre avec Xinyi Cheng, formidable jeune peintre chinoise travaillant à Paris, dans le XXe arrondissement, ou de mes visites à l’atelier de Tatiana Trouvé, à Pantin. Les directions récentes de son travail – que je suis attentivement depuis longtemps – sont plus qu’intéressantes.

La charpente métallique de la coupole a été conservée et une nouvelle verrière a intégré des produits verriers dont la technologie améliore la conservation préventive des décors peints et des œuvres exposées.
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La charpente métallique de la coupole a été conservée et une nouvelle verrière a intégré des produits verriers dont la technologie améliore la conservation préventive des décors peints et des œuvres exposées.

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© Photo Marc Domage

Selon quels critères décidez-vous de suivre un artiste et d’acheter une œuvre plutôt qu’une autre ? On dit de vous que vous avez « l’œil » pour repérer les masterpieces

« Il n’y a pas de relation authentique avec une œuvre d’art sans que la passion s’en mêle. »

Il n’y a pas de relation authentique avec une œuvre d’art sans que la passion s’en mêle. Il est donc très difficile et même improbable de réduire la décision d’acquérir une pièce à la seule prise en compte mécanique de « critères ». S’il y a cependant critères, ceux-ci ne peuvent renvoyer qu’à l’idée qu’on se fait de l’importance d’un artiste et de l’intérêt tout particulier de l’œuvre qu’on est susceptible d’acquérir. Cette quête peut parfois être très longue. Dans d’autres cas, la rencontre avec une œuvre peut se faire très rapidement, sur un coup de cœur. Quant à « l’œil » que vous évoquez, je tiens à vous dire que l’œil, ça se travaille ! C’est parce que j’ai vu beaucoup d’expositions, visité beaucoup d’ateliers, admiré beaucoup d’œuvres que je peux sans doute mieux mesurer la puissance d’un travail artistique. Pour moi, il est essentiel de s’intéresser sans cesse à ce qui se crée. Ceux qui rejettent la création contemporaine et se réfugient dans le passé pensant que tout a été fait me désespèrent !

Vous avez l’habitude de dire qu’il ne faut pas perdre de temps. Avec l’ouverture du Palazzo Grassi, de la Punta della Dogana et aujourd’hui de la Bourse de Commerce à Paris, vous êtes devenu, en moins de quinze ans, le seul collectionneur au monde à posséder trois lieux d’exposition. Allez-vous continuer à accroître cet archipel en créant de nouveaux espaces, à Shanghai par exemple, ou ailleurs ? Quelle est votre vision de la Collection Pinault en 2030 ?

Je suis très heureux d’avoir créé un réseau de musées à Venise et à Paris. À chaque fois, la décision d’aller de l’avant a été motivée par mon désir de mettre la Collection à la disposition du public, mais également par la qualité des bâtiments dont j’ai eu la responsabilité – à Venise, un palais du XVIIIe siècle et un édifice emblématique de la ville ; à Paris, ce bâtiment fort et singulier qu’est l’ancienne Bourse de Commerce. L’enthousiasme manifesté par les acteurs locaux a été tout aussi déterminant. À Venise, ce fut ma rencontre avec le maire de l’époque, Massimo Cacciari. À Paris, ce fut avec Anne Hidalgo. J’observe d’ailleurs que si, à Lens, j’ai décidé de réaliser une résidence d’artistes, ce fut suite à une rencontre passionnante avec l’ancien président de la Région, Daniel Percheron. Pour ce qui est de l’avenir, il faut laisser le temps faire son œuvre. Vous le savez, les grandes aventures doivent autant à la nécessité qu’au hasard.

Sous une fresque panoramique (une allégorie du commerce de 1889) et une verrière spectaculaire surgit le cylindre de béton de Tadao Ando. Un cercle dans le cercle à la beauté minimaliste, «symbole d’éternité», selon l’architecte.
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Sous une fresque panoramique (une allégorie du commerce de 1889) et une verrière spectaculaire surgit le cylindre de béton de Tadao Ando. Un cercle dans le cercle à la beauté minimaliste, «symbole d’éternité», selon l’architecte.

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© Photo Patrick Tourneboeuf.

Paris, avec ses musées, ses fondations – je songe notamment à la fondation Cartier qui va s’installer au Louvre des Antiquaires –, ses galeries, propose une offre d’expositions unique au monde. Comment, en tant que collectionneur et président de Christie’s, envisagez-vous l’avenir de la capitale ?

Je suis très optimiste. Peu de capitales au monde présentent une telle offre culturelle, à laquelle prennent part aussi bien l’État, la Ville, que les acteurs privés. Le marché parisien a su manifester un très beau dynamisme, comme en témoignent l’installation de galeries étrangères et le développement des galeries françaises, mais aussi la place reconquise par les foires dans le paysage international. Concernant la Fiac, je tiens à saluer le travail accompli pour son renouveau par Jennifer Flay et Martin Bethenod. S’agissant de la création, je me réjouis là encore de la vitalité de la scène française, qui possède depuis longtemps cette très grande qualité de réunir à la fois des artistes qui sont nos compatriotes et des plasticiens venus d’ailleurs qui ont fait le choix de Paris et de la France. Tout cela produit une très belle effervescence à laquelle, je l’espère, la Bourse de Commerce prendra part. C’est la mission que je lui ai assignée.

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Ouverture

À partir du 23 janvier 2021.

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Ne manquez pas la visite guidée en avant-première de la Bourse de Commerce dans notre numéro de janvier 2021.

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