Article proposé par Exponaute

Francisco de Goya, Duel au gourdin, vers 1819–1823 © Wikimedia Commons
Assise sur un sol à la couleur d’un ocre sale, une silhouette obscure, drapée de noir, deux cornes ondulées inquiétantes dressées sur sa tête, semble prêcher à une assemblée de femmes qui écoutent cette ombre menaçante, fascinées. Un peu plus loin, la tête d’un chiot se dresse désespérément vers le ciel, la truffe frémissante mais les yeux déjà vidés de tout espoir ; l’animal paraît s’enfoncer dans les sables mouvant, inexorablement.
Quelques pas encore, et nous rencontrons deux hommes vêtus de chemises usées et aux pantalons rapiécés. Les jambes prises dans une gangue de boue, ils se jettent l’un sur l’autre, armés de gourdins. Ces œuvres, réalisées de la main de l’artiste espagnol Francisco de Goya, ont toutes en commun leurs teintes terreuses, brutes, salies.
Les contours se font imprécis, les horizons inatteignables et les cieux chargés de nuages de mauvais augures. Hommes et femmes sont dépourvus de visages, et lorsque leurs faces sont visibles, elles dévoilent des traits ravagés par l’angoisse, ou gravés par le burin du dur labeur d’une vie misérable.

Francisco de Goya, Homme lisant, vers 1819–1823 © Wikimedia Commons
Ces œuvres où perce le désespoir sous chaque coup de pinceau ont toutes été réalisées entre 1819 et 1823, via la technique de l’huile dite « al secco », c’est-à-dire directement appliquée sur le plâtre d’une paroi non-préparée. Francisco de Goya n’a plus que quelques années à vivre. Probablement le savait-il, sentait-il la mort sourdre à travers ses membres endoloris, sa surdité complète, ses acouphènes obsédants.
Alors il fit ce qu’il savait faire de mieux : peindre. Oh, ce ne seront pas là les œuvres joyeuses, fastueuses, colorées des jeunes années de formation, de la période faste où il fut dans les petits papiers de la couronne espagnole au point de devenir le peintre favori du souverain Charles IV et de sa famille. Goya ne prit même pas la peine de donner un titre à ses fresques.
Elles ont été nommées a posteriori : les Moires, deux vieux et un moine, deux vieillards mangeant de la soupe, duel au gourdin, le sabbat des Sorcières, homme lisant, Judith et Holopherne, La Procession à l’ermitage Saint-Isidore, Femmes riant, Procession du Saint-Office, le chien, Saturne dévorant un de ses fils, une manola, Asmodée. Cataloguées en 1828, elles furent ensuite transférées sur toile entre 1874 et 1878, avant la destruction de la maison de Goya. Aujourd’hui, elles sont visibles au sein du Musée du Prado, à Madrid.

Francisco de Goya, Saturne dévorant un de ses fils, vers 1819–1823 © Wikimedia Commons
Encore aujourd’hui, ces œuvres uniques sont l’objet d’intenses débats entre historiens de l’art. Les fresques sont très certainement à considérer séparément, et non comme un ensemble qui suivrait un fil rouge précis. Il est en effet difficile de définir dans quelles pièces et dans quel ordre les peintures se trouvaient disposées au sein de la « Quinta del sordo » (« La maison de campagne du sourd », surnom donné à l’habitation du peintre), sans compter que Goya comme nous l’avons souligné plus tôt, n’a pas pourvu ses œuvres de titres, ce qui prive les historiens d’un aiguillage précieux quant à la signification réelle des œuvres mystérieuses.
Il demeure néanmoins une certitude : les thématiques de la vieillesse et de la mort sont très présentes, une indication précieuse sur l’état d’esprit du peintre qui s’était retiré dans cette maison de campagne. Affaibli par la maladie, peut-être a-t-il ressenti le besoin d’exprimer par la peinture ses angoisses profondes face à l’avancée inexorable de la mort ? L’œuvre Le Chien évoque un sentiment de solitude indicible, tandis que les œuvres à portée sociales et religieuses comme Homme lisant ou La procession à l’ermitage Saint-Isidore ne sont pas dépourvues d’un cynisme mordant, mais néanmoins malheureux.

Francisco de Goya, Le Chien, vers 1819–1823 © Wikimedia Commons
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