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NOUVEAU REGARD

Jean-Pierre Luminet : « Van Gogh s’est intéressé au ciel et aux étoiles, mais pas à l’astronomie ! »

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Dans Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh, l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet tente de percer le mystère des célèbres paysages nocturnes peints par le maître en Provence. Une enquête passionnante où la science se met au service de l’art… Chaque mois, Beaux Arts partage le regard neuf et vivant d’une personnalité sur l’histoire de l’art.
Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée, Arles
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Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée, Arles, 1888

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Huile sur toile • 72 x 92 cm • Collection du musée d’Orsay, Paris • © Google Art Project

Portrait de Jean-Pierre Luminet
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Portrait de Jean-Pierre Luminet

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© DR

Vous êtes astrophysicien, romancier et poète. Comment vous êtes-vous intéressé à l’histoire de l’art ?

Jean-Pierre Luminet : « Avant de m’intéresser à l’astronomie et de devenir astrophysicien, j’ai pratiqué dès l’enfance la peinture, le dessin, la poésie… J’ai découvert les grands maîtres en feuilletant très tôt des livres d’histoire de l’art. J’ai bifurqué vers l’astrophysique après des études de mathématiques car j’étais intrigué par les questions sur les trous noirs, le Big Bang… En parallèle de ma carrière de chercheur à l’Observatoire de Paris, j’ai toujours continué à pratiquer d’autres formes de compréhension de l’univers, et notamment des formes artistiques. Je pense que ces disciplines s’enrichissent mutuellement.

Nombreux sont les artistes à avoir représenté la nuit. Pourquoi vous êtes-vous penché plus particulièrement sur Vincent van Gogh ?

Ses « nuits étoilées » sont les plus spectaculaires de toute l’histoire de la peinture. D’emblée se pose la question d’une forme de réalisme. Dans la Nuit étoilée sur le Rhône, on reconnaît la Grande Ourse. C’est beaucoup moins évident en revanche pour la Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence. Mon enquête a commencé dans les années 1990, quand j’ai découvert un petit livre du critique d’art américain Albert Boime portant sur la Nuit étoilée de Saint-Rémy (Van Gogh. La Nuit étoilée : l’histoire de la matière et la matière de l’histoire, 1995, ndlr.). Il a été le premier à émettre l’hypothèse qu’il pouvait y avoir une forme de réalisme dans le positionnement des étoiles dans les toiles de Van Gogh. Il s’appuie pour cela sur la lettre du 19 juin 1888, dans laquelle Van Gogh écrit à son frère avoir peint une nuit étoilée. Boime a pensé que l’artiste l’avait peinte le même jour, et a demandé une reconstitution du ciel à un planétarium américain. Il a trouvé une relative correspondance entre le ciel du 19 juin et l’œuvre de Van Gogh, qui m’a laissé dubitatif… Elle n’était pas très bonne et, surtout, Van Gogh ne peignait pas un tableau par jour, il en avait toujours plusieurs « en train ». J’ai alors utilisé mon propre logiciel, plus perfectionné, et j’en ai déduit une date antérieure…

Vincent van Gogh, Terrasse de café le soir
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Vincent van Gogh, Terrasse de café le soir, 1888

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huile sur toile • 81 × 65 cm • Coll. Kröller-Müller Museum, Otterlo

Comment s’est déroulée votre enquête ? Quelle a été votre méthode pour aboutir à ce livre ?

J’ai mené une première partie de l’enquête en 1994–1995, après la lecture du livre de Boime. En 2012, j’ai été contacté par un photographe arlésien, Raymond Martinez, qui avait travaillé sur la Nuit étoilée sur le Rhône et démontré qu’il y avait une incompatibilité entre le ciel et la terre, comme si Van Gogh avait fait une sorte de montage. J’ai donc repris mon enquête et je me suis également intéressé à la Terrasse de café le soir, etc. En 2014, je suis retourné vivre en Provence et j’ai pu me rendre régulièrement sur place pour faire des reconstitutions à d’aide de logiciels. Ce livre m’a permis de peaufiner mon enquête. Les résultats ne sont sans doute pas définitifs : comme dans tout travail de recherche, on peut toujours revenir sur une hypothèse.

« Mes reconstitutions permettent de déduire qu’il s’agit bien de la constellation du verseau, telle qu’il l’a vue cette nuit-là, à quatre heures du matin. »

Van Gogh ne s’est pas d’emblée attelé à la représentation des grands paysages nocturnes que l’on connaît. Il a d’abord hésité, tâtonné… Quel a été son cheminement dans la nuit ?

Quand il arrive en Provence en février 1888, Van Gogh est stupéfait par la clarté et les couleurs du ciel, qui n’ont rien à voir avec celles qu’il a connues dans le nord. Le premier « passage à l’acte » est le Portrait d’Eugène Boch. Le fond de la toile est un ciel étoilé qui ne correspond à rien de réel, mais il fait à cette occasion une trouvaille : l’utilisation du bleu cobalt et du jaune pour les étoiles. Dans ses lettres à son frère, il exprime sa volonté de peindre un « vrai » ciel étoilé, mais il procrastine… Puis vient la Terrasse de café à Arles, avec un petit coin de ciel bleu et quelques étoiles. Mes reconstitutions permettent de déduire qu’il s’agit bien de la constellation du Verseau, telle qu’il l’a vue cette nuit-là, à quatre heures du matin. Une semaine plus tard, il réalise la Nuit étoilée sur le Rhône, sur laquelle on reconnaît immédiatement la Grande Ourse. Il a de nouveau peint le ciel tel qu’il l’a vu.

Vincent van Gogh, Portrait d’Eugène Boch
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Vincent van Gogh, Portrait d’Eugène Boch, 1888

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huile sur toile • 60 × 45 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

On connaît la célèbre opposition entre Van Gogh, qui travaillait d’après nature, et Gauguin, quant à lui porté par l’imagination. Votre enquête montre que le peintre des « nuits étoilées » a tout de même pris beaucoup de libertés avec le réel…

Ce qui a relancé mon enquête au début des années 2010, c’est une découverte faite par Raymond Martinez. Dans la Nuit étoilée sur le Rhône, nous voyons le ciel en direction du nord, puisque nous distinguons la Grande Ours. Or, le paysage terrestre – que l’on identifie parfaitement grâce aux clochers, qui permettent de déduire l’emplacement du chevalet – n’est pas dans la même direction ! Van Gogh a donc fait une sorte de montage. Mes reconstitutions montrent qu’il est parti d’une observation réelle, mais qu’il a ensuite fait un travail d’imagination.

« Son désir de peindre le réel se mêle à un travail d’imagination et un travail de mémoire, plus onirique. »

Dans votre ouvrage, vous revenez longuement sur la Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence. Pourquoi ?

En me rendant sur place, je suis revenu sur certaines hypothèses que j’avais émises quelques années plus tôt. Lorsqu’il a commencé cette œuvre, fin mai 1889, Van Gogh ne pouvait pas quitter sa chambre et ne voyait le paysage qu’à travers sa fenêtre, orientée vers l’est (l’artiste était alors interné à l’asile Saint-Paul-de-Mausole de Saint-Rémy, ndlr.). Il pouvait voir le lever de soleil et Vénus, mais pas les Alpilles, et encore moins Saint-Rémy-de-Provence ! On sait, grâce à sa correspondance, qu’il a ensuite eu l’autorisation de sortir. J’ai pas mal bougé aux alentours, pour voir où il avait planté son chevalet pour peindre les Alpilles… J’ai fini par déduire – indirectement car le paysage a depuis beaucoup changé – l’endroit à partir duquel il a représenté ce paysage montagneux : c’était dans le vaste jardin au pied de l’asile, lui-même fermé par un enclos. Pour la vue du village de Saint-Rémy, c’est encore une autre chose. À cette époque, Van Gogh se confiait dans ses lettres sur sa nostalgie des Pays-Bas. Il cite notamment des tableaux de maîtres hollandais. Il est probable qu’il ait peint cette vue pittoresque de mémoire, comme s’il copiait un paysage de son pays natal. Son désir de peindre le réel se mêle à un travail d’imagination et à un travail de mémoire, plus onirique.

Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée
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Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée, 1889

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1. La Nuit étoilée

Un village paisible, sans doute rêvé, sous un ciel bleuté constellé d’étoiles tourbillonnantes et d’une lune éblouissante : le tableau de Van Gogh (1853–1890), daté du séjour à Saint-Rémy-de-Provence en 1889, rejoint le musée américain en 1941. Il est acheté à la galerie Paul Rosenberg grâce au legs fondateur de Lillie Bliss (1931), qui permet de procéder par un échange de tableaux. La flèche de l’église évoque peut-être la Hollande natale du peintre, tandis que le cyprès, telle une flamme géante, relie la terre au ciel. « Souvent, il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour », confiait Van Gogh à sa sœur.

Huile sur toile • 73,7 x 92,1 cm • © MoMA

Finalement, Van Gogh s’intéressait-il à l’astronomie ?

Van Gogh s’est intéressé au ciel et aux étoiles, mais pas du tout à l’astronomie ! Boime et d’autres exégètes ont pensé qu’il avait connu Camille Flammarion, le grand vulgarisateur, et qu’il avait reproduit dans la Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence une image de nébuleuse vue dans l’Astronomie populaire (revue de vulgarisation fondée par Camille Flammarion, ndlr.). J’y ai moi-même cru, avant d’avoir accès à la correspondance complète de Van Gogh. En fait, ce n’est absolument pas le cas. Ce n’est que plus tard, en comparant avec des paysages de jour dans lesquels on voyait des nuages faisant à peu près les mêmes tourbillons, que je me suis dit que l’idée de la nébuleuse était trop belle pour être vraie.

Comment Van Gogh s’y prenait-il pour peindre ses nuits étoilées ?

Il parle d’énormément de choses dans ses lettres à son frère : de ses lectures, de ses couleurs, de ses toiles en train… Jamais de sa « mécanique interne » ! Mais la clé de mon enquête se trouve sans doute dans l’une d’entre elles, lorsqu’il écrit : « Je suis en plein calcul compliqué d’où résultent des toiles apparemment faites vite, mais qui ont toutes été calculées longtemps à l’avance. » Cela détruit la fausse légende selon laquelle Van Gogh peignait une toile par jour. « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé », écrivait Baudelaire au sujet de Delacroix. Dans cette enquête, j’ai essayé d’exercer mon œil, celui de l’astronome, bien sûr, mais celui aussi de l’amateur d’art.

Vincent van Gogh, Route avec un cyprès et une étoile
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Vincent van Gogh, Route avec un cyprès et une étoile, 1889

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Huile sur toile • 92 × 73 cm • Coll. Kröller-Müller museum, Otterlo

Pour conclure votre enquête, vous relevez notamment cette phrase très émouvante, toujours issue de sa correspondance : « Si nous prenons le train pour nous rendre à Tarascon ou à Rouen, nous prenons la mort pour aller dans une étoile. »

Je pense que cette histoire de train qui va vers les étoiles pour nous conduire vers la mort est une référence à la doctrine pythagoricienne, selon laquelle les âmes des défunts rejoignent les étoiles. C’est le côté spirituel, voire mystique de Van Gogh, qui était aussi extrêmement cultivé. Cela me fait également penser au motif du cyprès que l’on trouve dans plusieurs de ses tableaux, qui fait le lien entre la terre et le ciel. Il ressemble à un doigt pointé vers le haut, indiquant la direction vers laquelle nous irons tous un jour… Vers le ciel et les étoiles. »

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À lire

Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh

Par Jean-Pierre Luminet
Éd. Séghers • 160 p. • 21 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Vincent Van Gogh

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