Vincent van Gogh, Autoportrait, 1887
huile sur panneau • 41 x 32,5 cm • Coll. Art Institute Chicago
Fin février, Dominique-Charles Janssens était sur des charbons ardents. Et pour cause. Le président de l’Institut Van Gogh était sur le point de réaliser le rêve qu’il poursuivait depuis 36 ans : exaucer le dernier souhait de l’un des artistes les plus célèbres au monde ! L’histoire a commencé le 21 juillet 1985, par un choc quasi-mystique. Ce jour-là, alors âgé de 37 ans et directeur marketing au sein du groupe Danone, ce Belge originaire de Bruges rentre tranquillement d’un séjour à la campagne. Sur une petite route du Vexin, un chauffard ivre percute violemment sa voiture. Alité, Janssens apprend que l’accident s’est produit à quelques pas de la maison de Van Gogh, à Auvers-sur-Oise…
150 peintres vivaient à l’année dans ce charmant village lorsque le père des Tournesols et de La Nuit étoilée y débarque le 20 mai 1890 pour y passer les derniers mois de sa vie. Soigné par le docteur Gachet, il loge à l’Auberge Ravoux, dans une modeste chambre de 7 mètres carrés qu’il loue 1,50 francs par jour, repas compris. Habité par les lieux, l’artiste solitaire plante son chevalet devant l’église et dans les champs, peignant sans relâche des toiles aujourd’hui iconiques, avant de se suicider fin juillet d’une balle de revolver…
Le Clocher de l’Église Notre-Dame-de-l’Assomption d’Auvers-sur-Oise
© Phot de Dominique Martinelli
Une révélation qui le pousse à revenir à Auvers en 1987 pour visiter l’auberge et sa chambre, restée vide depuis sa mort, car « on ne louait pas la chambre d’un suicidé ».
Intrigué, Janssens se plonge durant ses longs mois de convalescence dans la lecture de la correspondance entre Van Gogh et son frère Théo. « C’est avant tout l’homme qui me touche. J’aime ses toiles, mais la lecture de ses lettres m’émeut davantage », nous confie-t-il. D’origine néerlandaise-flamande comme lui, Janssens est séduit par « l’humilité » de ce personnage « instruit, cultivé et visionnaire ». Une révélation qui le pousse à revenir à Auvers en 1987 pour visiter l’auberge et sa chambre, restée vide depuis sa mort, car « on ne louait pas la chambre d’un suicidé ». Ému, il apprend à sa sortie des lieux que le bâtiment est à vendre. Un signe du destin. Illico, Janssens l’achète, le réhabilite, lui redonne son nom d’origine et le rouvre (après quelques contretemps et 18 millions d’euros d’investissement – somme colossale qui englobe l’achat de l’Auberge et des six maisons attenantes pour sécuriser le site, le coût des travaux mais aussi l’achat et la rénovation d’autres sites à Auvers, ainsi que la communication et le dépôt des marques « Institut Van Gogh », « Auberge Ravoux » et « Maison Van Gogh ») au public en septembre 1993 !
La devanture de l’auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise
Photo Erik Hesmerg
« Un jour ou un autre je crois que je trouverai moyen de faire une exposition à moi dans un café ». Cette phrase de Van Gogh, écrite dans une lettre de juin 1890 à son frère Théo, avait retenu son attention dès 1985. « Depuis plus d’un siècle, on a cru avoir tout fait, tout dit, écrit ou révélé au sujet de Vincent. Pourtant, son dernier souhait n’avait pas été exaucé. Malgré des milliers de livres, de films, de pièces de théâtre, d’opéras, de documentaires et de monuments à la gloire de sa vie et de son œuvre, nous sommes passés à côté de l’essentiel », écrit le passionné, qui se met en tête d’y remédier. Mais il allait devoir attendre 2023, trente ans après la réouverture de l’Auberge Ravoux, pour y parvenir…
Vincent van Gogh, La Vigne rouge, 1894
Huile sur toile • 73 × 91 cm • Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou • © Wikimedia Commons
Trouver une œuvre n’a pas été simple. « À l’époque, il y avait des tableaux de Van Gogh sur le marché, et on pouvait en acheter un pour douze millions, raconte Janssens. Venu en 1990 pour le centenaire de la mort du peintre, le président de Gazprom m’avait dit que je pouvais avoir La Vigne Rouge (1888), acquise par Anna Boch en 1890 – la seule toile que Van Gogh avait réussi à vendre de son vivant – et qui avait appartenu au collectionneur russe Ivan Morozov. Après une dizaine de voyages en Russie pour trouver un protocole d’accord, le projet allait aboutir. Mais, au dernier moment, l’État français a décidé que si un Van Gogh devait revenir en France, ce devait être dans un musée et pas dans un café. De plus, les projets du privé dérangeaient Françoise Cachin (1936–2011), directrice du musée d’Orsay (1986–1994) puis des musées de France (1994–2001). L’affaire s’est donc arrêtée là. Entretemps, Van Gogh est devenu l’un des peintres les plus chers au monde… »
Un jour, l’espoir renaît. La présidente du musée Van Gogh d’Amsterdam, Emilie Gordenker, et la présidente du musée d’Orsay, Laurence des Cars (depuis remplacée par Christophe Leribault) lui demandent de les mettre en relation avec le mandataire du tableau Jardin à Auvers (1890), peint durant les derniers jours de la vie de l’artiste, pour leur exposition « Van Gogh à Auvers-sur-Oise », qui sera présentée au musée d’Orsay à l’automne 2023. Janssens propose alors au propriétaire et à la famille Van Gogh d’exposer la toile à Auvers. Projet accepté ! « Ce tableau a un goût amer pour beaucoup de gens, explique-t-il. Cet événement permet de le valoriser et d’effacer les mauvais souvenirs ».
Vincent Van Gogh, Jardin à Auvers, 1890
Huile sur toile • 64 x 80 cm • Van Gogh Dream © Institut Van Gogh, Auvers-sur-Oise
On doute : le tableau est-il authentique ?
En 1994, l’État français avait en effet été condamné (une première en France) à verser 145 millions de francs d’indemnités à la famille Walter, propriétaire de la toile depuis son achat en 1955, pour avoir amoindri sa valeur marchande en la classant monument historique (et donc interdisant sa sortie du territoire national) en 1989. Entretemps, la famille avait vendu le tableau en 1992 à l’homme d’affaire Jean-Marc Vernes pour 55 millions – bien moins que sa valeur à l’issue de la procédure, fixée par la justice à 200 millions !
En 1998, nouveau rebondissement : les héritiers de Vernes accusent les commissaires-priseurs de la vente de 1992 d’avoir dissimulé le nom du véritable propriétaire d’origine de la toile, Amédée Schuffenecker… dont le frère Émile (1851–1934) est soupçonné d’avoir peint de faux Van Gogh. On doute : le tableau est-il authentique ? Oui, tranche finalement la Cour de cassation en 2004. Pour le professeur Ronald Pickvance, ce tableau est « unique dans la production auversoise de Van Gogh », de par la « grande variété de techniques d’inspiration pointilliste (hachures, gros points, larges traits courts ) » qu’y déploie l’artiste, et « sa composition (point de vue en élévation, suppression du ciel, sinuosité des courbes ) » qui « contient en germe le caractère décoratif de l’Art nouveau ».
Dominique-Charles Janssens et la toile « Jardin à Auvers »
Van Gogh Dream © Institut Van Gogh, Auvers-sur-Oise
« J’aurais préféré l’exposer dans le café de l’auberge, mais c’était impossible pour des questions de sécurité. Il aurait fallu transformer ce lieu historique en coffre-fort, ce qui l’aurait totalement dénaturé », avoue Janssens. Restait donc la chambre, à l’étage du café. Pour y accueillir en toute sécurité cette toile inestimable, il a fallu réaliser 400 000 euros de travaux dans le bâtiment pour être éligible à l’assurance. « Chaque porte et chaque fenêtre a été équipée, 30 caméras ont été installées et des aménagements de sécurité incendie ont été faits. Le tableau est dans un caisson vitré, comme la Joconde. La chambre a même été blindée grâce à une paroi métallique de plus de 7 tonnes installée dans la pièce voisine ! ».
Malgré tous ces efforts et ces investissements, l’entreprise a soudain tourné court. Quelques mois après le décès du propriétaire du tableau (qui s’était engagé, en janvier 2022, à le prêter), la famille de ce dernier, moins favorable au projet, a finalement décidé d’annuler l’exposition, quelques jours seulement avant son inauguration prévue le 3 mars. Les efforts de Dominique-Charles Janssens, qui espérait leur faire changer d’avis et présenter le tableau le 30 mars, date d’anniversaire de Van Gogh, n’ont pas porté leurs fruits. « La brutalité avec laquelle l’exposition a été annulée nous est extrêmement préjudiciable et est difficile à digérer », déplore-t-il, sans pour autant abandonner. Persévérant, il reste confiant quant à la future réalisation du fameux rêve…
Vincent Van Gogh, Châssis recto de la toile « Jardin à Auvers », 1890
Huile sur toile • 64 × 80 cm • Van Gogh Dream © Institut Van Gogh, Auvers-sur-Oise
« Auvers est un lieu de pèlerinage. La plupart des gens qui viennent ici s’y rendent moins pour le peintre que pour l’homme qui a souffert. »
Le retour du tableau dans l’intimité de cette petite pièce aurait été, indéniablement, source d’émotion. « Auvers est un lieu de pèlerinage. La plupart des gens qui viennent ici s’y rendent moins pour le peintre que pour l’homme qui a souffert. Ils se promènent dans les champs, vont voir sa chambre vide et sa tombe, pour vivre une vraie communion avec lui »… et s’émouvoir de l’immense décalage entre la gloire qu’il connaît aujourd’hui, et cette vie modeste qu’il menait, à l’écart du monde.
Intérieur de l’Auberge Ravoux
© Story 200
En attendant une éventuelle renaissance du projet avec une autre toile, un dernier mystère demeure : Van Gogh avait-il vraiment pour rêve ultime d’exposer dans un café, ou était-ce simplement le projet réaliste d’un incompris, qui ne s’autorisait pas de plus grandes ambitions ? Difficile de le savoir. « L’idée du café correspond bien à son goût pour la simplicité », rappelle Janssens. L’atmosphère populaire et chaleureuse des cafés, qui servait d’ailleurs de décors à certaines de leurs toiles, plaisait aux artistes comme Van Gogh et Toulouse-Lautrec, qui « étaient des hommes de gauche, les soixante-huitards de l’époque ». Mais, le souhait de Van Gogh n’était « peut-être pas si modeste que ça. En effet, le peintre envisageait d’exposer avec Jules Chéret, qui était un affichiste très célèbre. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’importance des cafés qui, au XIXe siècle, ont joué un rôle primordial dans le développement de l’impressionnisme et autres mouvements novateurs ». Tout se passait en effet autour de ces tables sans prétention, usées par le raclement de la vaisselle : dans le brouhaha, les vapeurs d’alcool et le fumet des plats de bistrot, les peintres s’y rencontraient, s’y réunissaient pour discuter, exposer et même brosser des portraits, des scènes ou – comme le fit Van Gogh – un verre d’absinthe et une carafe. Une nature morte qui se serait fondue à merveille dans le décor de l’Auberge !
À lire prochainement
Le Rêve de Van Gogh
Livre illustré retraçant l’histoire du projet. Sa parution est légèrement retardée, le temps que l’ouvrage, qui était centré sur Jardin à Auvers, soit remanié suite au désistement des propriétaires du tableau, et recentré plus largement sur le rêve de Van Gogh.
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