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Récit

Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle, les amants terribles de l’abstraction

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Publié le , mis à jour le
Ils sont un peu les Frida Kahlo & Diego Rivera de l’expressionnisme abstrait. Entre admiration et détestation, émulation et jalousie, la peintre américaine et l’artiste québécois ont formé, durant vingt-cinq ans, un couple aussi fécond que tumultueux. Pour la première fois, une exposition commune leur est consacrée à Montréal.
Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle dans le séjour de l’atelier-appartement de la rue Frémicourt, à Paris, en 1963. C’est ici que le couple emménage après cinq années de liaison à distance. La cohabitation est explosive.
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Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle dans le séjour de l’atelier-appartement de la rue Frémicourt, à Paris, en 1963. C’est ici que le couple emménage après cinq années de liaison à distance. La cohabitation est explosive.

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© Estate Joan Mitchell

Ses amis européens la surnommaient Sauvage. Jamais la langue dans sa poche, pas du genre à cacher le fond de sa pensée, volontiers provocatrice : la peintre américaine Joan Mitchell n’était pas de celles qui se laissent faire par la vie, ni par les hommes. Un seul, sans doute, sut l’apprivoiser : Jean-Paul Riopelle. Peintre lui aussi, né au nord du même continent. Un être tout aussi doué et passionné : entre eux, cela ne pouvait faire que des étincelles. Vingt-cinq ans de fougue et de querelles, de suppliques et d’inspiration réciproque. Les Frida Kahlo & Diego Rivera de la peinture expressionniste ? Un couple, en tout cas, qui fit de ses déchirures le sel de son art. Rosa Malheur, l’appelait-il, allusion à une autre femme peintre, Rosa Bonheur, qui fut au XIXe siècle elle aussi pionnière, dans un tout autre genre.

Alors qu’elle vit seule à New York, entre 1955 et 1960, Joan Mitchell (photgraphiée ici à Paris en 1956) voit sa renommée rapidement croître. Elle s’impose bientôt comme uen figure de l’expressionnisme abstrait.
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Alors qu’elle vit seule à New York, entre 1955 et 1960, Joan Mitchell (photgraphiée ici à Paris en 1956) voit sa renommée rapidement croître. Elle s’impose bientôt comme uen figure de l’expressionnisme abstrait.

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Photo Loomis Dean / The Life Picture Collection / Getty Images

C’est à Paris, en 1955, que leurs destins se croisent. Riopelle a quitté son Canada natal depuis six ans déjà. Joan Mitchell, 30 ans à peine, a abandonné New York sur les conseils de sa psy, qui la pousse à prendre un peu de repos, et de recul. La capitale française est alors havre de paix et de fête pour tous ses concitoyens artistes. Mitchell y retrouve le peintre Sam Francis et toute sa bande. Au cours d’une nuit festive, Riopelle lui est présenté. Sa carrière est plus avancée, même s’il est à peine plus âgé, 32 ans tout juste. Nourri à l’avant-garde montréalaise, il est attaché, dès son arrivée à Paris, au surréalisme d’André Breton. À cette époque, déjà, de grandes expositions, en Europe comme aux États-Unis, lui sont consacrées.

Elle devient sa muse autant que sa rivale

« Ce soir, je vais rencontrer le grand Riopelle », s’enthousiasme dans une lettre l’Américaine, allée vers l’abstraction parce qu’elle sentait « qu’il y avait là une possibilité, une richesse nouvelle, quelque chose d’inconnu qui en valait la peine ». Peut-être pressentait-elle aussi qu’ils étaient faits pour se rencontrer ? Elle, la sensuelle intello, lui, l’instinctif animal ? Peu après leur première entrevue, le Québécois frappe à la porte de son atelier avec un énorme bouquet constitué de toiles roulées, achetées chez Lefebvre-Foinet : le la est donné, l’histoire peut démarrer. Se retrouvent-ils autour de leur amour réciproque pour Van Gogh et le texte déchirant que lui a consacré Antonin Artaud, le Suicidé de la société ? Ce soleil noir est dans leurs cieux à tous deux. Très vite, elle devient sa muse, autant que sa rivale. Ensemble, ils partagent la bohème de Montparnasse, fréquentent Alberto Giacometti, Alexander Calder, Samuel Beckett, Zao Wou-Ki, des critiques d’art comme Pierre Schneider, des marchands comme Pierre Matisse. Mais, pendant plus de cinq ans, ils vivent surtout leur lune de miel à distance.

1953 : Jean-Paul Riopelle pose dans son atelier de la rue Durantin, à Paris, où il s’installe en 1949. Il fréquente les surréalistes et des artistes américains expatriés parmi lesquels Sam Francis.
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1953 : Jean-Paul Riopelle pose dans son atelier de la rue Durantin, à Paris, où il s’installe en 1949. Il fréquente les surréalistes et des artistes américains expatriés parmi lesquels Sam Francis.

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Photo Ministère de la Culture-Médiathèque du patrimoine, Dist. RMN-GP / Denise Colomb / © RMN-GP-Gestion droit d’auteur

« Je suis devenu ton élève modèle, j’ai même compris que la nuit pouvait être employée à l’insomnie. » Jean-Paul Riopelle à Joan Mitchell

Lui, demeure à Paris. Elle le retrouve tous les étés en France, mais retourne dès l’automne dans son atelier new-yorkais. Outre-Atlantique, l’artiste commence à se faire un nom. Car la bougresse a un talent du diable. Comme Riopelle, une terrible puissance du geste, un pinceau large et dévastateur, le refus de donner une limite au tableau. Et elle sait, comme lui, brûler les deux bouts de la chandelle. Rapidement, elle s’impose comme l’un des espoirs de l’expressionnisme abstrait, seconde génération. D’Arshile Gorky elle a retenu le geste automatique, hérité du surréalisme. De Willem de Kooning elle apprend l’énergie du coup de brosse. De Philip Guston elle aime l’existentialisme, que sa vie parisienne ne fera que renforcer. Et de Riopelle ? Le lyrisme, à n’en pas douter, qui va marquer sa production à partir des années 1960. « Ma peinture n’est pas une allégorie, ce n’est pas une histoire. Elle est plutôt comme un poème », résumera-t-elle.

« Leurs folies se complétaient »

Malgré ces influences, son style n’appartient qu’à elle. Même Riopelle, très vite, avoue son admiration. « Je suis à l’atelier où je viens de tenter de travailler la gouache, lui écrit-il en 1958, alors que l’absence de l’aimée lui pèse. Je ne sais pas si ça a marché mais je suis plus content puisqu’après tout, ces grandes gouaches de 3 feet x 3 ressemblent à des tableaux de toi, mon amour. » Et d’ajouter, en hommage à cet animal nocturne dont il est tombé amoureux : « Je suis devenu ton élève modèle, j’ai même compris que la nuit pouvait être employée à l’insomnie. » En 1959, Joan Mitchell le rejoint à Paris. Ils résident tous deux sous les toits du XVe arrondissement, dans un petit appartement-atelier de la rue Frémicourt. Le tumulte est leur quotidien, et la consommation effrénée d’alcool n’aide pas à la mesure.

Jean-Paul Riopelle, Large Triptych
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Jean-Paul Riopelle, Large Triptych, 1964

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Huile sur toile • 276,4 x 643,7 cm • © Succession Jean-Paul Riopelle / Coll. & Photo HMSG, Smithsonian Institution, Washington / Cathy Carver

« Le début des années 1960 a été très violent, je préfère l’oublier », confiait-elle peu avant sa mort. Un de leurs amis de ce temps se souvient : « C’était comme deux locomotives qui roulaient sur un même rail, l’une en face de l’autre. Elle était complètement folle, lui aussi, et leurs folies se complétaient. » Chacun garde pourtant sa production très secrète, créant dans la solitude, évitant les regards. Jamais ils ne collaborent. Mais peu à peu leurs abstractions se rejoignent, sans pour autant fusionner. Doucement, ils passent à une autre échelle, se lançant dans des diptyques et triptyques de très grand format. La mode est passée au pop, dès 1964, avec la victoire de Rauschenberg à Venise ? Le couple s’en moque. Il  continue de labourer la peinture comme un champ, d’explorer mille dialogues entre la forme et l’espace, de creuser la surface. Et de célébrer la nature qui les fascine, aussi.

Joan Mitchell, Sans Titre
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Joan Mitchell, Sans Titre, vers 1969

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Huile sur toile • 194,8 × 113,7 cm • Photo Patrice Schmidt. Coll. Joan Mitchell Foundation Archives

À partir de 1968, ils trouvent une certaine paix en s’installant à Vétheuil, dans le Vexin, là même où Claude Monet et sa famille ont résidé entre 1878 et 1881. Le peintre des Nymphéas a toujours été une référence essentielle pour Riopelle. Elle, se défendra de cette influence. Même si elle participe en 1958, comme son aimé, à l’exposition londonienne « Abstract Impressionism », laquelle examine l’impact des derniers Monet sur les jeunes abstraits américains. Même si elle a tout appris en côtoyant, dès l’enfance, Seurat, Cézanne, Van Gogh, Lautrec et Monet, justement, rassemblés à l’Art Institute de Chicago, sa ville natale… « Quand j’étais enfant, je croyais que toute la peinture était française, à cause des noms », disait-elle. Mais Monet, non, décidément ! « Ces histoires d’impressionnisme abstrait, toutes ces stupidités qu’on a pu écrire sur moi, je ne veux plus en entendre parler, confiait-elle au Monde juste avant sa mort, en 1992. Depuis des années, je suis poursuivie par ça parce que j’habite Vétheuil… Impressionnisme ! Pas du tout. Expressionnisme abstrait, alors ? Ni expressionnisme abstrait, c’est complètement faux. »

En 1979, il la quitte, elle peint la Vie en rose

Monet est le moindre des désaccords qui déchirent le couple de plus en plus tumultueux. Les colères s’attisent, comme les jalousies. Riopelle se rend presque tous les jours à Paris, ou dans son atelier de Meudon, où il pratique la sculpture. Quand il ne part pas chasser au Canada. Avec leurs nuées de roses et d’orangés, les toiles de Mitchell évoquent à leur façon les orages de son ménage. En 1979, le coureur finit par rompre, séduit par une amie du couple. Mais dès 1973, Mitchell avait prédit la fin de leur histoire, dans sa toile Chasse interdite. Son amie Gisèle Barreau l’interprète ainsi : « Comme souvent, le titre est à lire en surface et en profondeur ; l’humour n’est pas absent. Oui, c’est une « chasse interdite », mais surtout, il est interdit d’être chassé. Car c’est bien l’abandon qui est interdit. » Riopelle n’entendra pas la prière.

Joan Mitchell, Chasse interdite
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Joan Mitchell, Chasse interdite, 1973

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Cet immense quadriptyque, réalisé six ans avant la rupture du couple, est l’un des premiers avertissements de la belle à l’aimé, chasseur dans l’âme : il est interdit de chasser en dehors de cette terre, semble-t-elle le prévenir.

Huile sur toile • 280 x 720 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © MNAM-CCI - Dist. RMN-GP / Philippe Migeat

Dorénavant, la solitaire de Vétheuil veut « être libre ». Elle se plaint de son statut d’artiste femme méconnue, « à cause des chauvinistes mâles et de [du critique d’art Clement] Greenberg », rapporte le philosophe Yves Michaud, qui l’a bien connue. Et devient aussi admirée qu’acariâtre. « Cette personnalité romantique était sismographiquement ouverte à la nature, à la poésie – et aux autres, même si ce n’était en général pas pour leur faire du bien, résume-t-il. Tous ceux qui l’ont fréquentée ont noté sa perspicacité face à autrui, une perspicacité qui lui faisait percer immédiatement les faiblesses de l’autre et aller droit à ses blessures. »

Sa peinture demeure sa plus belle colère. « S’il y a tragique ici, écrit Pierre Schneider au sujet des œuvres de cette décennie, c’est dans la démonstration que le pire désespoir devient, en peinture, bonheur. La peinture est ce métabolisme. L’enfer peut la réduire au silence, mais quand elle parle, c’est du paradis. » En 1979, année de la rupture, Joan Mitchell intitule son quadriptyque le plus rageur la Vie en rose. Un orage de noirs et de roses, allusion sarcastique à ses illusions perdues d’amoureuse. Épiphanie de singulières harmoniques, aussi. Rose, rosa, rosae… Quand il apprend la nouvelle de la disparition de son amour, frappé par le cancer, en 1992, Riopelle se lance dans la création acharnée d’un Hommage à Rosa Luxemburg. Une fresque de 30 toiles, lettre d’amour cryptée à la belle Mitchell, dont elle seule saurait lire tous les détails. « Aujourd’hui, il n’y a plus de Rosa Malheur. Il n’y a même plus de Rosa Bonheur. Toutes les Rosa sont mortes », aurait-il alors soupiré.

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Mitchell/Riopelle. Un couple dans la démesure

Du 12 octobre 2017 au 7 janvier 2018
Deux géants, deux amants, deux rivaux… Jean-Paul Riopelle et Joan Mitchell n’ont quasiment jamais été mis en dialogue dans une exposition. Les voilà enfin réunis, trente-huit ans après leur séparation, autour d’une soixantaine d’œuvres majeures, la plupart de grand format. Ces amoureux des grands espaces et de la nature ont, chacun à leur manière, inventé une abstraction lyrique pleine de fougue et d’éclat. Ancienne patineuse sur glace, Mitchell considérait la peinture comme un corps-à-corps avec les éléments, une quête effrénée pour restituer au regardeur un « sentiment » de nature. Tout aussi physique, Riopelle, héritier du Monet tardif des Nymphéas, s’attaquait à la toile à coups de couteau ou de spatule. Cette exposition exceptionnelle se met à l’écoute de leurs conversations secrètes et tumultueuses.

Retrouvez dans l’Encyclo : Expressionnisme abstrait Joan Mitchell

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