Article proposé par Exponaute

John Everett Millais, Christ dans la maison de ses parents, 1849–1850 © Wikimedia Commons
La toile est de belles dimensions. Des teintes à dominante beige et pâles, rehaussées çà et là de touches de couleurs vivaces ; le rouge flamboyant pour l’homme, le bleu de Prusse pour la femme. Le sol jonché de copeaux de bois, la table d’ouvrage lourdement occupée par une porte, les fenêtres s’ouvrant sur un troupeau d’ovins, les murs chargés de planches de bois ou d’outils rudimentaires : tout, absolument tout dans l’œuvre de John Everett Millais fourmille de détails.
Ceux-ci traduisent l’occupation bouillonnante d’une petite fabrique familiale, où l’on travaille le bois. Le surnom donné à la toile réalisée entre 1849 et 18502 est d’ailleurs sans équivoque : The Carpenter’s shop (l’atelier du charpentier). Millais n’a en effet pas titré sa peinture, lorsqu’il l’expose pour la première fois au cours de l’année 1850. Il l’accompagna simplement de cette citation, issue de l’Ancien Testament : Zacharie 13.6 : « Et si on lui demande : d’où viennent ces blessures que tu as aux mains ? Il répondra : c’est dans la maison de ceux qui m’aimaient que je les ai reçues. »
Ce n’est que plus tard que l’œuvre trouva son titre définitif sous lequel on la connaît aujourd’hui : Christ dans la maison de ses parents. Christ ? Parlons-nous bien de Jésus sur ce tableau qui fit immédiatement scandale ? Un rapide coup d’œil jeté à l’œuvre confirme bel et bien cette idée…

John Everett Millais, Autoportrait, 1881 © Wikimedia Commons
Au milieu de la composition, la paume de la main blessée et une goutte de sang tombée sur le dessus de son petit pied, l’enfant Jésus montre sa plaie à une femme déjà âgée, vêtue du superbe bleu dont la tradition picturale pare toujours la Vierge. Marie et Joseph sont chez eux, au travail dans leur atelier de charpentier, mais leur apparence extérieure est dénuée de toute sublimation.
Nulle richesse dans les vêtements, absence de parure d’or et de pierreries. La Sainte Famille ne pose pas dans un beau palais ou dans une riche église, mais dans le décor humble de leur vie de tous les jours. Le souci de John Everett Millais n’est autre que la vraisemblance, la fidélité aux modèles (puisés dans sa famille ou son cercle d’amis) qu’il a choisis pour peindre son tableau. Nulle colombe baignée de lumière, encore moins d’agneau pascal couronné d’une auréole immaculée ; l’absence des habituels symboles religieux est criante.
Tout au plus pouvons-nous remarquer la présence d’un troupeau de brebis à la fenêtre de la modeste boutique, ainsi que la cuvette d’eau pure portée par un autre enfant. Son identité se devine sans peine au regard du récipient qu’il transporte et de la peau de bête dont il s’est fait un pagne : il s’agit de Saint Jean-Baptiste. Au fond de la composition, le triangle de l’artisan figure la Trinité, tandis que la petite échelle renvoie à l’épisode biblique de la descente de Croix. Tout dans l’œuvre, alors que Christ est encore enfant, renvoie à son destin qui est de mourir crucifié.

Dante Gabriel Rossetti, Beata Beatrix, 1863 © Wikimedia Commons
Quand on garde en tête les canons esthétiques généralement appliqués aux peintures à dimension religieuse en vigueur depuis plusieurs siècles, on comprend les réactions épidermiques que provoqua l’œuvre de John Everett Millais. Au sujet du tableau de la discorde, Charles Dickens, auteur de Oliver Twist, a déclaré au sujet de la Vierge Marie : « (…) une femme agenouillée, si horrible dans l’étendue de sa laideur, qu’elle pourrait passer pour un monstre aux yeux du reste du monde, et ce même dans le plus vile des cabarets français. »
Décrivant Jésus-Christ petit garçon, l’écrivain persiste et signe : « hideux, au cou tordu, sanglotant et roux, vêtu d’une chemise de nuit ». Roux ! Sacrilège ! Si cette couleur de chevelure est très appréciée des Préraphaélites, dans la tradition religieuse, c’est la couleur du vice, de la dépravation, de la luxure. Comment alors, oser affubler l’enfant Jésus de cette chevelure si mal-aimée ? Comment aussi, choisir de représenter Saint Joseph Charpentier les mains rougies par le travail du bois et les ongles de pieds sales ? Trop d’incursions de la part du réel dans un sujet religieux ne pouvaient que provoquer une levée de boucliers générale et Millais ne pouvait pas l’ignorer.
Ces choix esthétiques sont donc parfaitement volontaires et assumés de la part du peintre. Et peut-être tendent-ils à rappeler le message originel de la religion chrétienne, qui prône la simplicité, l’abnégation et la douceur.
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