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Attribué à Léonard de Vinci, Salvator Mundi, vers 1500
Huile sur bois • 65,7 x 45,7 cm • Coll. particulière • © Photo Christie's Images / © Bridgeman Images
Après avoir vendu une œuvre d’art pour un record absolu – 450,3 millions de dollars (394 M€) –, il serait logique d’être satisfait, surtout si vous aviez acquis l’œuvre en question, quatre ans plus tôt, pour « seulement » 127,5 millions de dollars (111,5 M€) ! Pourquoi cet heureux vendeur, en l’occurrence l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, réclame-t-il donc en justice la somme de 380 millions de dollars (332,7 M€) à la vénérable maison de ventes aux enchères Sotheby’s, accusée d’être complice, à ses dépens, de la plus grande escroquerie artistique de tous les temps ? L’œuvre dont il s’agit est le Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci que Christie’s, dans un coup de maître spectaculaire, a vendu pour près d’un demi-milliard de dollars à New York, en novembre 2017. Pulvérisant ainsi le record jamais atteint pour une œuvre d’art. Ce portrait – somme toute assez ordinaire – avait été découvert, sombre, sale et repeint, lors d’une vente mobilière à La Nouvelle-Orléans, puis acheté pour 10 000 $ (8 755 €) seulement par un consortium de marchands d’art, qui l’a ensuite nettoyé, restauré et réattribué.
Christie’s, New York, le 15 novembre 2017
Salvator Mundi a été vendu en dix-huit minutes plus de 450 millions de dollars.
© AFP / Photo Timothy A. Clary
En 2013, bingo ! Par l’entremise du service des ventes privées de Sotheby’s, la toile atteignait déjà le montant de 80 millions de dollars (70 M€). L’acheteur en était le Suisse Yves Bouvier, « roi des ports francs » (zones non soumises au service des douanes, où sont entreposés des milliers d’œuvres d’art), qui, peu après, la cédait pour 127,5 M$ (112,7 M€) au « roi des engrais » Dmitri Rybolovlev. Secrètement, Bouvier constituait alors pour le compte du Russe une formidable collection dans laquelle figuraient quelques Picasso, Modigliani, Monet, Klimt et Giacometti. Mais le Léonard de Vinci serait sa plus grande prise, en étant probablement le dernier tableau du maître italien encore disponible sur le marché. Au passage, toutefois, Yves Bouvier avait prélevé une « commission » de près de 50 M$ (43 M€)…
C’est cette vente, et celle des 37 autres œuvres cédées par Bouvier à Rybolovlev (pour un total d’environ 2 milliards de dollars en dix ans, soit près de 1,7 Md€), qui est actuellement au cœur d’une âpre bataille que se livrent les deux hommes devant les tribunaux de New York, Monaco, Paris, Genève et Singapour. L’histoire est d’une extrême complexité, les poursuites portant sur des accusations de vol et de fraude mais aussi d’atteinte à la vie privée et de corruption d’agents publics. Tels des boxeurs sur un ring, les protagonistes gagnent certains rounds, en perdent d’autres, puis repartent à l’attaque.
Le marchand d’art suisse Yves Bouvier
© AFP / Photo Jérôme Chatin / Expansion-REA
Si Bouvier ne joue pas dans la même cour que le milliardaire russe, il ne manque pas non plus de liquidités.
Au commencement, le différend porte sur la nature de la relation commerciale entretenue par les deux hommes. Rybolovlev affirme aujourd’hui qu’il était convaincu que Bouvier agissait en tant que simple agent et ne facturait donc que 2 % de frais sur chaque transaction. Loin des énormes marges en réalité prélevées sur chaque vente. En 2015, estimant avoir été escroqué d’environ un milliard de dollars (875 M€), Rybolovlev porte plainte contre Bouvier pour faux en écritures et escroquerie. Mais, dans cette histoire d’argent, d’ego et d’art, Bouvier livre une tout autre version des faits. Selon lui, il a toujours été clair qu’il agissait en tant que marchand : son travail consistait à rechercher avec opiniâtreté d’importantes œuvres, avant même qu’elles n’apparussent sur le marché, puis de les acheter pour les revendre à son client, en l’occurrence Rybolovlev. Il estime que, dans ce contexte, prélever des marges si importantes – ce qu’il ne nie pas avoir fait – était parfaitement légal. Si Bouvier ne joue pas dans la même cour que le milliardaire russe, il ne manque pas non plus de liquidités, grâce à ses marges sur les transactions d’œuvres, certes, mais aussi grâce à la cession en 2017 (pour un prix non divulgué) de sa société de transport, Natural Le Coultre, à la société française André Chenue.
Trois ans plus tard, fin 2018, les avocats américains de Rybolovlev ouvrent un nouveau feuilleton judiciaire. La plainte vise cette fois-ci la maison de ventes Sotheby’s, qui se serait faite « complice » de ce qu’ils estiment être une « escroquerie » à l’encontre de leur client. Selon la plainte déposée auprès d’un tribunal de New York par les deux fiducies de Rybolovlev (qui sont les propriétaires juridiques officiels des œuvres), Sotheby’s aurait « matériellement pris part à la plus grande fraude artistique de l’histoire », notamment en fournissant à l’oligarque russe des documents destinés à le persuader d’accepter des prix largement gonflés, en surévaluant les œuvres sur demande et en lui cachant les détails relatifs aux prix réels des achats d’Yves Bouvier. La plainte fait apparaître que, sur 38 œuvres vendues par Bouvier à Rybolovlev, au moins douze auraient été négociées par l’intermédiaire de Sotheby’s. Et quatre d’entre elles auraient été très surévaluées. Samuel Valette, vice-président de Sotheby’s pour les ventes privées, qui aidait Bouvier dans ses recherches d’œuvres, est notamment directement visé.
El Greco, Le Christ faisant ses adieux à sa mère, Fin du XVIe
En visite au musée du Prado, à Madrid, Rybolovlev a un choc devant les Greco. Bouvier se chargera de lui en acheter deux, dont celui-ci pour 48M€.
Huile sur toile • 64,4 x 93,2 cm • Coll. particulière • © Photo Christie's Images / © Bridgeman images
Selon les avocats de Rybolovlev, les échanges entre Valette et Bouvier – obtenus par ordonnance du tribunal – révéleraient une réelle proximité entre les deux hommes. Alors qu’ils se vouvoient et se donnent du « Monsieur Bouvier » dans les courriels destinés à être lus par le Russe, ils se tutoient très souvent dans d’autres échanges moins formels. Pour les avocats de Rybolovlev, les choses semblent claires : il s’agissait bien de dissimuler la nature réelle de la relation, intime, entre Valette et Bouvier. Et concernant le Salvator Mundi, le plaignant allègue que Sotheby’s aurait prétendu, lors d’une précédente action en justice, ne pas savoir qui était Rybolovlev, ni connaître sa relation avec Bouvier quand l’œuvre a été présentée à un « acheteur potentiel » dans un penthouse au 15 Central Park West, à Manhattan. « Il est inconcevable, peut-on lire, que Sotheby’s organise la présentation de l’un des chefs-d’œuvre les plus précieux du monde dans l’un des appartements les plus chers au monde, en présence d’une personne dont la presse a largement parlé en tant que propriétaire de l’appartement, sans savoir qui est cette personne ! »
Amedeo Modigliani, Vénus debout ou Nu Médicis, 1917
Le peintre favori du Russe, dont la collection compte sept peintures de Modigliani.
Huile sur toile • 99,5 × 84,5 cm • Coll. particulière • © Christie’s Images / © Bridgeman images
Le plaignant estime en outre que les négociations sur le prix du Salvator Mundi, dont fait état Bouvier, ont été « fabriquées » de toutes pièces pour en faire monter le prix. Il cite des courriels adressés au milliardaire russe selon lesquels une offre d’achat de 100 millions de dollars (88 M€) aurait été « rejetée sans la moindre hésitation » par le vendeur. Ou affirmant encore que ce dernier « est un dur à cuire », mais Bouvier souligne qu’il se battra et prendra « tout le temps qu’il faudra ». « Tout était monté » par Bouvier, estiment les défenseurs de Rybolovlev. Sotheby’s n’a pas encore répondu à la justice américaine, mais a déclaré à Beaux Arts Magazine : « La dernière action de M. Rybolovlev est dénuée de tout fondement et nous défendrons vigoureusement notre maison et nos employés contre les allégations de M. Rybolovlev, qui font déjà l’objet de poursuites devant les tribunaux suisses. Sotheby’s a intenté une action contre M. Rybolovlev, il y a près d’un an, pour obtenir une déclaration selon laquelle notre maison n’a commis aucun acte répréhensible. Nous allons demander le rejet de l’action à New York et, en même temps, poursuivre l’affaire devant les tribunaux suisses compétents. »
Entre-temps, l’affaire a connu un rebondissement sensationnel à Monaco. En novembre 2018, Rybolovlev est arrêté et placé en garde à vue. Il sera plus tard, tout comme son avocate Tetiana Bersheda, « inculpé de trafic d’influence actif et de corruption active ». Cette inculpation fait suite à l’examen du contenu du téléphone de Tetiana Bersheda, dans lequel les autorités ont découvert une série de messages apparemment compromettants – et révélateurs de relations très étroites – avec divers hauts responsables monégasques, y compris des membres de la police. Il y est question en particulier d’un séjour aux sports d’hiver dans le chalet de l’oligarque à Gstaad, tous frais payés, pour le directeur des affaires judiciaires de la principauté, Philippe Narmino, et de quelques autres cadeaux coûteux.
Dmitri Rybolovlev et le prince Albert II, en 2008, lors du match AS Monaco / Atlético de Madrid (UEFA Champions League) au stade Louis II
© Lionel Urman / SIPA
Le scandale a contraint Narmino à prendre une retraite anticipée, et il est mis en examen pour trafic d’influence passif et actif, en même temps que son épouse et son fils, mais aussi l’ancien ministre de l’Intérieur, l’ancien directeur de la Sécurité publique, l’actuel chef de la police judiciaire de Monaco et son adjoint… Or, il se trouve que c’est suite à une dénonciation auprès de la police qu’Yves Bouvier avait pu être interpellé, en 2015, lors de son passage à Monaco. Le round tournerait donc à l’avantage de ce dernier. Sauf que dans un entretien accordé à Nice-Matin, l’avocat de Rybolovlev, Me Hervé Termine, affirmait que Bouvier « a quasiment réussi à faire oublier l’affaire majeure [escroquerie], pour laquelle il est inculpé, en donnant une version caricaturale du volet trafic d’influence », et il dénonce une « violation du secret de l’instruction ».
Un dernier élément vient encore compliquer cet imbroglio. Il provient d’une enquête menée aux États-Unis par le procureur spécial Robert Mueller. En 2008, Rybolovlev avait acheté à Donald Trump – qui n’était pas encore Président – une luxueuse villa en bord de mer, à Palm Beach. Son prix ? 95 millions de dollars (83 M€) ! Or, quatre ans plus tôt, Trump avait acquis cette même propriété pour – seulement – 41 M$ (35 M€). Ce sont donc les dessous de cette juteuse transaction que le procureur Mueller aimerait mieux comprendre. D’autant qu’existent certaines troublantes « coïncidences » – comme le fait que le jet privé de Rybolovlev a atterri deux fois dans des villes où Trump était en campagne présidentielle. Donald Trump réfute néanmoins tout lien avec le sulfureux milliardaire russe.
Dimitri Rybolovlev à Paris, en 2015, devant deux tableaux de Pablo Picasso prétendument volés, qu’il a acheté auprès d’Yves Bouvier : « Espagnole à l’éventail » et « Femme se coiffant »
© AFP / Photo Patrick Kovarik
Si, aujourd’hui, tous les regards sont tournés vers la Suisse, où Sotheby’s cherche à démontrer qu’elle n’a aucune responsabilité dans cette affaire, la justice poursuit son cours à Monaco et à Paris. Où, dans une affaire distincte mais connexe, Bouvier est encore accusé d’avoir vendu à Rybolovlev deux Picasso volés, ce qu’il nie avec véhémence. Pendant ce temps, les avocats de Rybolovlev et de Bersheda, à Monaco, veulent porter l’affaire du téléphone portable de l’avocate – censé être protégé par le secret professionnel – devant la Cour européenne des droits de l’Homme. L’histoire est encore loin d’être terminée…
Le projet culturel d'Yves Bouvier sur l'île Seguin, victime collatérale
C’était en 2012 et tout Paris ne parlait que de ça… Un investisseur, Yves Bouvier, promettait un avenir artistique à la pointe de la pauvre île Seguin, malmenée par des abandons de projets successifs… Sur 8 500 m2, son R4 avait pour ambition de devenir un véritable « cluster culturel », à l’horizon 2016, associant espaces d’expositions, ateliers d‘artistes, galeries d’art, salles de ventes aux enchères, parc de sculpture et lieux de stockage, activité au cœur du business de Bouvier. Las ! Ses démêlés judiciaires monégasques ont eu raison de « cette microville de la création ». C’est désormais le promoteur Emerige, piloté par le collectionneur Laurent Dumas, qui assurera l’avenir du site, son S17 S18 conservant une dimension artistique (sous la houlette de Jérôme Sans, ancien directeur du Palais de Tokyo) mais reconfigurée avec une autre offre (cinémas, hôtel, centre commercial).
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L’œuvre par laquelle le scandale est arrivé : le présumé Léonard de Vinci, pourtant objet d’une fabuleuse plus-value.