Admirée en Europe dès le XIXe siècle et véritable icône nationale au Japon, La Grande Vague de Kanagawa de Katsushika Hokusai (1760–1849) incarne toute la force expressive et la maîtrise formelle de l’estampe japonaise. Sa composition redoutablement efficace nous projette dans une mer en furie, où l’écume, recourbée comme une griffe, éclate en flocons. La silhouette stylisée de la vague, figée dans son élan, imprime sa puissance dans la mémoire collective.
Signée par l’un des plus grands maîtres de l’ukiyo-e – ces « images du monde flottant » –, l’œuvre traduit avec force la vulnérabilité humaine face à la majesté impitoyable de la nature. La scène, située au large de Tokyo, appartient à la célèbre série des « Trente-six vues du mont Fuji » (1831–1833), un ensemble de 46 estampes où Hokusai explore le mont sacré sous d’innombrables angles.
Composition, couleurs, histoire, personnages… Beaux Arts vous fait pénétrer dans l’œil de la vague et vous explique tout sur ce chef-d’œuvre absolu de l’histoire de l’art.
Hokusai, La Grande Vague, Série « Trente-six vues du mont Fuji », vers 1830-1834 (période Iitsu)
Estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • Coll. & © musées royaux d’Arts et d’histoire, Bruxelles / Presse
Hokusai, La Grande Vague, Série « Trente-six vues du mont Fuji », vers 1830-1834 (période Iitsu)
L’écume monstrueuse
Avec ses quatorze mètres, son écume se ramifiant en petites mains griffues et sa silhouette bossue, il est tentant de voir dans cette vague un être surnaturel fondant sur sa proie. Mais elle est aussi le fruit d’une longue observation des mouvements de la mer, de ses courbes qui en engendrent d’autres, de l’écume proliférant en figures fractales. Une vision d’un monde en harmonie qui peut également se traduire par l’imbrication du vide du ciel et du plein de la mer, tels le yin et le yang.
Estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • Coll. & © musées royaux d’Arts et d’histoire, Bruxelles / Presse
Hokusai, La Grande Vague, Série « Trente-six vues du mont Fuji », vers 1830-1834 (période Iitsu)
Des pêcheurs en perdition
Dans trois frêles embarcations, trente pêcheurs luttent pour leur survie, acteurs d’un scénario catastrophe. À travers cet instant figé d’angoisse et de suspens, Hokusai exprime la brièveté de l’existence face à une nature toute-puissante. Car l’issue de la scène ne laisse guère de doute. La barque de gauche, déjà, se soulève dangereusement, et la taille minuscule des hommes indique qu’ils ne sont que des figurants sacrifiés à l’impitoyable monstre aquatique.
Estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • Coll. & © musées royaux d’Arts et d’histoire, Bruxelles / Presse
Hokusai, La Grande Vague, Série « Trente-six vues du mont Fuji », vers 1830-1834 (période Iitsu)
L’indifférence du Fuji
Avec sa pointe immaculée, la montagne se confondrait presque avec les saillies blanches de la mer. Hokusai se plaît à faire se répondre les formes tout en créant une forte opposition symbolique : d’un côté les flots destructeurs aux formes mouvantes et éphémères, de l’autre un volcan sacré, paisible et éternel. Mais ici, le plus haut sommet du Japon, minuscule à l’horizon, n’est pas de taille face à la lame de fond qui s’élève, et sa vision ne peut être d’aucun réconfort.
Estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • Coll. & © musées royaux d’Arts et d’histoire, Bruxelles / Presse
Hokusai, La Grande Vague, Série « Trente-six vues du mont Fuji », vers 1830-1834 (période Iitsu)
La griffe de l’artiste
Dans le cartouche blanc est inscrit le titre de l’estampe : Trente-six vues du mont Fuji / Au large de Kanagawa / Sous la vague, tandis qu’à sa gauche l’artiste a signé, Hokusai aratame Iitsu hitsu, c’est-à-dire « de la brosse d’Hokusai changeant son nom en Iitsu ». De fait, la période Iitsu marque l’apogée de l’art de l’artiste, qui révolutionne l’estampe de paysage, notamment avec cette image emblématique.
Estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • Coll. & © musées royaux d’Arts et d’histoire, Bruxelles / Presse
Hokusai, La Grande Vague, Série « Trente-six vues du mont Fuji », vers 1830-1834 (période Iitsu)
Une palette chromatique réduite
Hokusai a utilisé ici seulement trois pigments. Le noir, à base d’encre de Chine, et ses nuances de gris sont employés uniquement pour évoquer l’horizon orageux. Le bleu de Prusse domine largement, on le retrouve en plusieurs tonalités pour représenter l’eau, les pêcheurs et la base du Fuji. Enfin le jaune des barques et du ciel, même léger, crée un contraste fort avec le bleu environnant. Quant au blanc de l’écume et de la neige, il correspond à la réserve du papier. Une simplicité qui rend chaque élément lisible et efficace.
Estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • Coll. & © musées royaux d’Arts et d’histoire, Bruxelles / Presse
Partition de La Mer, trois esquisses symphoniques de Debussy, 1905
Une œuvre culte
Dès les années 1850, La Grande Vague s’est imposée en Europe comme une image iconique. Aussi Henri Rivière, qui en possédait un tirage, s’en inspire-t-il clairement en 1892 pour ses marines bretonnes et Debussy, en 1905, en reprend directement le motif sur la couverture de sa partition de La Mer. Depuis, La Vague n’a cessé de se répandre dans le monde, jusqu’à infiltrer la culture pop : réinterprétée façon BD par Lichtenstein, reproduite à l’infini sur les produits dérivés ou encore détournée en logo par la marque Quiksilver.
Coll. musée Claude-Debussy, Saint-Germain-en-Laye • © DeAgostini / Leemage
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Dans l’œil de la vague
Nous sommes au cœur de l’action, c’est là la force de cette image : Hokusai parvient à nous inclure en plaçant très bas la ligne d’horizon, de sorte que notre vision coïncide avec celle des pêcheurs. Un mode de représentation occidental qui a aussi pour effet de créer une profondeur très accentuée entre le premier plan de la vague et l’arrière-plan du mont Fuji. De plus, le centre exact de l’estampe est aussi celui de la monumentale spirale vers laquelle convergent les courbes dessinées par le mouvement des vagues, aspirant notre regard…