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Katsushika Hokusai, La Grande Vague de Kanagawa, 1831
Gravure sur bois • 25,5 x 37,5 cm • © Hokusai Kan Museum, Obuse
Comme l’écume de sa Grande Vague courbée au-dessus du mont Fuji, prête à engloutir de frêles embarcations, le talent de Katsushika Hokusai a fait l’effet d’une déferlante sur l’Occident. Impressionnisme, art moderne, bande dessinée : l’étendue de son influence est immense, et on ne compte plus le nombre d’ouvrages et d’expositions qui lui sont consacrés. Malgré cela, on ne connaît qu’une petite partie de l’œuvre foisonnante de cet artiste qui vécut jusqu’à l’aube de ses 90 ans, et créa durant 70 ans, changeant au moins 30 fois de nom au gré de ses évolutions stylistiques…
Hokusai a produit plus de 30 000 dessins, dont 3 000 dérivés en estampes polychromes – des œuvres sur papier aux couleurs éclatantes, réalisées grâce à des planches de bois gravées enduites d’encre, qui ont fait sa renommée dans le monde entier depuis leur exportation en Europe à partir de 1850. Mais l’artiste a aussi réalisé au moins 450 peintures de styles très différents : une facette méconnue de son œuvre que le château des ducs de Bretagne a décidé de mettre en valeur dans ce parcours organisé autour de divers thèmes comme l’eau, la faune et la flore, ou encore les beautés et les acteurs de kabuki.
Toutes les œuvres de l’exposition sont issues d’un établissement peu connu en France : le musée Hokusai-kan. Situé à Obuse, petite ville pittoresque nichée dans les Alpes japonaises, ce dernier possède plusieurs centaines d’œuvres d’Hokusai, qui a séjourné quatre fois dans ce bourg à la fin de sa vie, entre 1842 et 1848. Sous la protection d’un grand admirateur de son travail – le peintre, mécène et commerçant Takai Kōzan – qui lui avait fait construire un atelier dans le village et assurait sa subsistance, l’artiste y a réalisé d’importantes peintures.
Katsushika Hokusai, À gauche, Vague masculine (Onami), À droite, Vague féminine, 1845
Encre et peinture sur paulownia • © Hokusai-kan Museum, Obuse (à gauche), © David Gallard (à droite)
Le peintre y décore en 1845 des plafonds de chars de festivals en bois, qu’il orne de motifs de dragons, de phénix et de vagues. Présenté dans le parcours, l’original de l’un d’entre eux, Vague masculine (placé en face d’une copie minutieuse de son pendant, Vague féminine), crée la stupeur : très expressive, cette grande peinture déploie une version décuplée et en gros plan des « griffes » d’écume de sa Grande Vague de Kanagawa, présentée à deux pas. Comme dans un tourbillon, l’œil est aspiré au cœur de l’eau bleue, et se noie dans une constellation de gouttelettes de peinture blanche projetées – des éclaboussures qui annoncent l’énergie et la part d’aléatoire des drippings de Jackson Pollock.
Hokusai, Le Fuji vu de la mer, 1835
© Hokusai Kan Museum. Obuse
La versatilité d’Hokusai, sa capacité à passer du minutieux à l’expressif, du petit format au monumental, de l’estampe à la peinture, d’un sujet et d’un style à l’autre, transparaît bien dans la diversité des œuvres exposées.
Plus loin, son autre grande œuvre réalisée à Obuse, et impossible à déplacer, est présentée par le biais d’un film et d’une superbe version préparatoire sur papier : une peinture monumentale de 34 m² ornée d’un flamboyant phénix stylisé, exécutée par Hokusai à l’âge de 89 ans sur le plafond du temple Gansho-in. Très différent de celui qu’on lui connaît dans ses estampes, le style de l’artiste évoque ici, par la torsion spectaculaire du volatile et son plumage décoratif et irréel, les coqs et les phénix issus du Royaume coloré des êtres vivants d’Ito Jakuchū (1716–1800), série de grandes peintures sur soie inspirées de l’art chinois.
Katsushika Hokusai, Dessin préparatoire pour la peinture du Phénix Du Temple Ganshô In, 1846
Encre et peinture sur papier • David Gallard (à gauche) / © Collection Du Temple Ganshô In, Obuse (à droite)
À la fois riches en détails, accessibles et vivants, les textes des salles mentionnent que l’artiste réalisait même des performances folles : en 1804, il exécute devant témoins un portrait de 200 m², ainsi qu’une peinture de deux moineaux sur un grain de riz. Cette versatilité d’Hokusai, sa capacité à passer du minutieux à l’expressif, du petit format au monumental, de l’estampe à la peinture, d’un sujet et d’un style à l’autre, transparaît bien dans la diversité des œuvres exposées ici.
Katsushika Hokusai, Vent du Sud, ciel clair (le Fuji Rouge), Vers 1829–1833
Estampes • © Hokusai Kan Museum. Obuse
Malgré la place accordée aux peintures, le parcours ne décevra pas les fans de ses estampes de paysages, genre dont il demeure le maître absolu, au côté de son successeur Utagawa Hiroshige. C’est à l’aube de ses 70 ans qu’Hokusai révèle son incroyable talent dans ce domaine, en décidant de sillonner seul les routes japonaises en quête de beaux panoramas. Un périple titanesque dont il tire sa mythique série des « Trente-six vues du mont Fuji » (1829–1833), incluse dans l’exposition : la silhouette majestueuse de la montagne sacrée du Japon y est représentée depuis de multiples points de vue, tantôt en gros plan, tantôt lointaine, réduite à un petit cône, toujours stable et impassible.
Dans les années 1832–1834, le « vieillard fou de dessin », comme il se surnomme, produit d’autres séries merveilleuses, notamment sur le thème des cascades et des ponts célèbres de l’archipel – elles aussi présentées ici. Voyageurs surpris par une bourrasque, paysans perchés en équilibre sur un pont suspendu… Dans des paysages à couper le souffle, où des reliefs escarpés rencontrent des eaux immobiles (vues qu’il croque par strates successives menant à un point de fuite, selon les règles de la perspective occidentale dont il s’inspire), Hokusai capte avec virtuosité de minuscules personnages en harmonie ou aux prises avec la nature, qui expriment une profonde humilité toute japonaise face à la beauté et la puissance de la nature.
Katsushika Hokusai, Kajikazawa dans la province de Kai, Vers 1829 – 1834
Estampes • © Hokusai kan Museum, Obuse
La finesse et la précision du dessin s’allient parfois à une stylisation surprenante des formes – une cascade se transforme en un tube de lignes verticales ; la surface ondulante de l’eau évoque une mèche de cheveux peignée ; les nuages prennent des formes abstraites et « pop » préfigurant la bande dessinée – tandis que son utilisation audacieuse de l’asymétrie, des vides, des diagonales et des avant-plans, qui inspirera beaucoup les peintres impressionnistes et leurs héritiers, pose les bases de l’art moderne occidental.
Le parcours s’enrichit aussi de quelques estampes célèbres illustrant des histoires de fantômes et de démons, et d’autres pépites témoignant de son talent de peintre. Parmi elles, des peintures sur rouleaux de soie représentant de belles femmes en kimono, certaines finement détaillées en couleurs, d’autres dont la tenue est esquissée vigoureusement à l’encre en quelques traits.
Katsushika Hokusai, Dragon volant au dessus du Mont Fuji, 1849
Kakemono, encre et rehauts de couleurs sur soie • © Hokusai Kan Museum. Obuse
Mais la partie la plus émouvante de l’exposition reste sans doute celle consacrée à de rares peintures d’animaux et de plantes sur soie et sur papier, splendides de finesse, d’originalité et de sensibilité. Un aigle au plumage lumineux admirant des feuilles d’automne tomber comme des étoiles, une grenouille escaladant une tuile, un frêle oiseau dans un nuage de flocons… Dans ces œuvres se dévoile tout l’émerveillement, la tendresse et l’humilité de l’artiste face à la beauté du vivant. Un chef-d’œuvre sur rouleau vertical montre un serpent blanc s’enroulant lentement autour du manche d’un outil de jardinage, au sommet duquel se tient un moineau inconscient du danger. Bouleversantes de délicatesse, chacune de ces œuvres nous montre combien le secret de la beauté de la nature et de la vie réside dans son émouvante fragilité.
Autre rareté présentée, de virtuoses peintures de chrysanthèmes auxquelles a probablement participé sa fille Ōi, peintre comme lui. Le parcours s’achève enfin sur une œuvre mystique, extraordinaire, considérée comme la toute dernière d’Hokusai : une peinture sur soie à l’encre noire représentant un dragon s’envolant vers le ciel dans une volute de fumée noire enroulée autour du mont Fuji. Sans doute une représentation du peintre lui-même, emporté par sa quête absolue de perfection, de beauté et de dépassement de soi… Un adieu magistral !
Hokusai (1760-1849), chefs-d’œuvre du musée Hokusai-kan d’Obuse
Du 28 juin 2025 au 7 septembre 2025
Château des ducs de Bretagne - musée d'histoire de Nantes • 4 Place Marc Elder • 44000 Nantes
www.chateaunantes.fr
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La vague Hokusai
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