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MARSEILLE

La grotte Cosquer, un roman préhistorique

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Publié le , mis à jour le
Découverte dans le plus grand secret en 1985 dans le massif des calanques avant d’être rendue publique six ans plus tard, vouée à la disparition par la montée des eaux, la grotte Cosquer se révèle enfin à tous dans une sidérante reconstitution. Rendez-vous dès le 4 juin à l’entrée du port de Marseille !
Plus d’une cinquantaine de mains ont été répertoriées dans la grotte Cosquer. Dans cette vue générale du grand puits, elles ressortent nettement en négatif sur un fond de charbon de bois pulvérisé.
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Plus d’une cinquantaine de mains ont été répertoriées dans la grotte Cosquer. Dans cette vue générale du grand puits, elles ressortent nettement en négatif sur un fond de charbon de bois pulvérisé.

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© MC Drac / SRA Paca / Michel Olive

Ce jour de septembre 1991, Henri Cosquer pose en combinaison de plongée sur le pont de son bateau, baptisé le Cro-Magnon. Le plongeur professionnel vient d’officialiser la découverte d’une grotte sous-marine ornée de dizaines de peintures et de gravures préhistoriques au pied du cap Morgiou, ce long éperon rocheux qui tombe à pic dans la Méditerranée, entre les calanques de Morgiou et de Sormiou, près de Marseille. Teint buriné et barbe drue, l’homme est un scaphandrier et marin chevronné. Fils d’un officier mécanicien breton, formé à l’école des Glénans, il a convoyé des dizaines de voiliers entre les Antilles et l’Hexagone et réparé des kilomètres de pipelines en pleine mer ou sur le canal de Martigues, sa ville de naissance, avant d’acheter son bateau et de monter son club de plongée à Cassis.

Le couloir d’accès à la grotte, à 37 m de fond.
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Le couloir d’accès à la grotte, à 37 m de fond.

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© MC Drac / SRA Paca / Luc Vanrell (Original argentique).

Et il raconte… La galerie immergée qui mène à cette grotte, située à 37 m de fond, cela faisait des années qu’il l’avait repérée. Cette zone de falaises abruptes regorge de cavités sous-marines. Aventurier dans l’âme, il a vite eu envie de savoir où ce siphon pouvait mener. Avec une extrême prudence, il a commencé par s’enfoncer dans le long couloir sous-marin: un mouvement trop brusque des palmes et la vase noire qui tapisse les parois risquait de se décoller et de le piéger mortellement dans l’obscurité.

« À ce moment-là, je ne comprends rien du tout, je me dis juste : « Qui est venu taguer là-dedans? » »

Henri Cosquer

Descente après descente, le plongeur a fini par arriver au bout de ce boyau et a émergé, par une sorte d’entonnoir, dans une immense poche d’air. Retirant son masque et son détendeur, il a alors découvert une grotte hérissée d’imposants piliers de stalagmites ocre. Un « jardin secret » où il est retourné régulièrement, jusqu’à cette nuit de l’hiver 1985… « Sous le faisceau de ma lampe, dans un recoin de la caverne que je n’avais pas encore exploré, une main peinte de rouge apparaît soudain sur la paroi. À ce moment-là, je ne comprends rien du tout, je me dis juste : « Qui est venu taguer là-dedans? » Je fais quelques photos à l’aveugle. Quand je remonte sur le bateau, à 2h du matin, et que je raconte mon aventure à mon frère, il ne me prend pas au sérieux. Seulement voilà : trois jours plus tard, sur les photos développées, il n’y a pas une main, mais six. » Les équipées se succèdent et, sur la pellicule, apparaissent bientôt des pingouins, des phoques, des chevaux, des aurochs, des bisons, tout un bestiaire venu du fond des âges…

Trésor sous-marin du cap Morgiou, la grotte Cosquer n’est ouverte qu’aux scientifiques (ici en 1994), lesquels ne disposent que de cinq heures à chaque expédition pour ne pas détériorer les œuvres et les parois.
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Trésor sous-marin du cap Morgiou, la grotte Cosquer n’est ouverte qu’aux scientifiques (ici en 1994), lesquels ne disposent que de cinq heures à chaque expédition pour ne pas détériorer les œuvres et les parois.

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© Henri Cosquer / Gamma-Rapho via Getty Images.

Henri Cosquer rêve de garder pour lui le secret de « sa » grotte. Mais la nouvelle commence à se répandre et, le 1er septembre 1991, survient un drame. Alors que quatre plongeurs originaires de Grenoble remontent le siphon d’accès à la grotte, ils s’y retrouvent coincés. Un seul parvient à se dégager et à remonter pour alerter les secours. Les corps des victimes sont récupérés le lendemain, le moniteur responsable du club de plongée les accueillant est condamné à dix-huit mois de prison. Le 3 septembre, Henri Cosquer, contraint par les événements, déclare la grotte aux autorités.

Des pingouins en Provence ?

Dès les jours qui suivent, celle-ci est sécurisée et interdite au public. L’État, propriétaire légal du site, le fait classer au titre des monuments historiques et en confie l’étude au DRASSM (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous- marines), puis au Lampea (Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe/Afrique), dépendant du ministère de la Culture. Lequel demande à l’archéologue-plongeur marseillais Jean Courtin une première expertise.

Détail du panneau des pingouins (reconstitué) : « La grotte Cosquer est la seule connue au monde à abriter des représentations d’animaux marins », explique le préhistorien et géologue Jacques Collina-Girard.
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Détail du panneau des pingouins (reconstitué) : « La grotte Cosquer est la seule connue au monde à abriter des représentations d’animaux marins », explique le préhistorien et géologue Jacques Collina-Girard.

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© Kleber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Sources 3D MC.

À partir de prélèvements de charbon de bois, celui-ci établit une première datation : il s’agit bien d’un site paléolithique. Mais la communauté scientifique doute encore. Beaucoup croient à une galéjade, notamment à cause de ces fameux pingouins gravés sur les parois, du jamais-vu dans des grottes préhistoriques ! Les campagnes d’études menées en 1992 et 1994 par Jean Courtin, avec l’aide du spécialiste de l’art pariétal Jean Clottes, achèvent pourtant de convaincre les incrédules. Depuis, les travaux scientifiques effectués par les équipes de Luc Vanrell, archéologue au Lampea, ont permis de reconstituer plus précisément le scénario préhistorique.

Plus de 550 peintures et gravures

Le  bestiaire de Cosquer est riche de 200 figures animales, comme ici ce splendide bison (reconstitué). Les représentations humaines sont rares : parmi elles, une silhouette à tête de phoque comme traversée par une lance, dite « l’homme tué».
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Le bestiaire de Cosquer est riche de 200 figures animales, comme ici ce splendide bison (reconstitué). Les représentations humaines sont rares : parmi elles, une silhouette à tête de phoque comme traversée par une lance, dite « l’homme tué ».

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© Kleber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Sources 3D MC / Patrick Laventurier.

Les derniers relevés réalisés ont écarté l’hypothèse de deux périodes de fréquentation distinctes dans la grotte et permis d’établir une nouvelle chronologie, avec des premières œuvres antérieures à –32500 ans et une fréquentation très longue, qui dure jusqu’à –19000 avant le présent. Pour l’heure, seule une lacune persiste encore pour la période –27700 et –24500, sans que cela confirme une absence de fréquentation de la grotte. L’Europe du Nord est alors en pleine ère glaciaire. Au cap Morgiou, le climat est beaucoup plus rude et le paysage bien différent: le niveau de la mer se trouve jusqu’à 135 m plus bas qu’aujourd’hui et le rivage se situe à 10 km de l’entrée de la grotte, alors totalement au sec. Les premiers groupes d’Homo Sapiens qui fréquentent le site y peignent des chevaux et y apposent des empreintes de mains. Les générations suivantes couvriront les mêmes parois de figures animales gravées au silex ou avec les doigts, ou bien esquissées au charbon de bois.

Chaque plongée sur le site s’avère un exploit, éprouvant sur le plan physique et techniquement compliqué.

L’activité dans la grotte cesse à la fin de la glaciation, il y a environ dix mille ans, quand la forte remontée du niveau marin finit par engloutir son accès. Avec plus de 550 peintures et gravures tapissant la quasi-totalité de ses parois visibles, la grotte Cosquer est donc un site majeur du paléolithique, mais pas seulement. C’est aussi la seule cavité ornée au monde dont l’entrée se situe sous le niveau de la mer, un véritable Lascaux sous-marin. « La grotte Cosquer a une autre particularité, explique le préhistorien et géologue Jacques Collina-Girard, président du comité scientifique du projet Cosquer-Méditerranée, c’est la seule connue au monde à abriter des représentations d’animaux marins, notamment des dessins de pingouins et de phoques, aux côtés du casting classique de l’art pariétal. »

Trésor sous-marin du cap Morgiou, la grotte Cosquer n’est ouverte qu’aux scientifiques (ici en 1994), lesquels ne disposent que de cinq heures à chaque expédition pour ne pas détériorer les œuvres et les parois.
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Trésor sous-marin du cap Morgiou, la grotte Cosquer n’est ouverte qu’aux scientifiques (ici en 1994), lesquels ne disposent que de cinq heures à chaque expédition pour ne pas détériorer les œuvres et les parois.

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© MC Drac / SRA Paca / Michel Olive.

Durant les vingt-cinq dernières années, les chercheurs ont accumulé les connaissances sur la grotte. Non sans mal, car chaque plongée sur le site s’avère un exploit, éprouvant sur le plan physique et techniquement compliqué. Le trajet du port au point d’immersion, qui longe les hautes falaises de calcaire blanc du massif des calanques, nécessite d’abord trente minutes de navigation, voire plus par mer formée. Les scientifiques accrédités – seuls aujourd’hui à pouvoir pénétrer dans la zone de protection de la grotte, par groupes de cinq maximum – doivent ensuite s’immerger par 37 m de fond, encombrés par les caissons étanches contenant leur matériel de relevés et de photographie. Arrivés au pied du tombant rocheux, ils ouvrent le portail en acier qui bloque l’accès au conduit et, la main sur le câble qui sert de fil d’Ariane, s’enfoncent à la palme dans le boyau qui remonte sur 137 mètres, avec une pente de 30°.

La grotte Cosquer : un site semi-englouti à la topographie complexe
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La grotte Cosquer : un site semi-englouti à la topographie complexe

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La grotte est située dans la calanque de la Triperie, au cap Morgiou, près de Marseille, dans une zone qui a été bousculée par des phénomènes sismiques et tectoniques.

© Stéphane Humbert-Basset.

À la différence des chasseurs-cueilleurs du paléolithique, qui empruntaient à pied ce même parcours lors de la dernière période glaciaire, les plongeurs doivent se concentrer sur chaque mouvement, pour éviter de mettre en suspension le mondmilch (une sorte de calcite à forte teneur en eau, dit aussi « lait de lune »), recouvrant les sols de la galerie noyée. Après le passage d’un dernier siphon, ils débouchent dans une première salle d’environ 50 m de côté, aujourd’hui située au niveau de la mer et aux trois quarts immergée.

Sous son plafond voûté, parsemé de draperies minérales, s’étend un lac d’eau salé, où se dressent des stalagmites ocre. Après avoir traversé le lac à la nage, les chercheurs débarquent sur une petite plage. Un « camp de base » d’où ils peuvent rejoindre à pied, par un passage étroit baptisé « portail des bisons », la deuxième salle de la grotte, de plus petites dimensions et essentiellement hors d’eau. Au fond, s’ouvre un puits vertical (40 m de hauteur, 20 m sous l’eau) jamais fréquenté au paléolithique.

Pingouins, cerfs, bouquetins, aurochs, chevaux… les animaux représentés sur les parois de cette grotte sous-marine (ici la salle 1) attestent d’une très longue présence humaine, entre -32500 et -19000.
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Pingouins, cerfs, bouquetins, aurochs, chevaux… les animaux représentés sur les parois de cette grotte sous-marine (ici la salle 1) attestent d’une très longue présence humaine, entre –32500 et –19000.

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© MC Drac / SRA Paca / Luc Vanrell (Original argentique).

C’est dans la salle 1 que se trouvent la quasi-totalité des peintures et dessins : chevaux, bisons, cerfs, bouquetins, félin, de nombreuses gravures et des tracés digitaux; dans sa partie est, de nombreuses mains « soufflées » au pochoir jalonnent le cheminement qui mène vers le grand puits, aujourd’hui noyé, autrefois gouffre obscur qui a dû effrayer les premiers visiteurs de la grotte. Dans la seconde salle, se trouvent principalement des gravures réalisées à même le sol.

Outre les peintures et les gravures, les deux salles comportent de nombreuses traces laissées par les hommes préhistoriques : des zones cendreuses constituées de charbons écrasés mélangés à du sédiment argileux, des traces d’éclairage, des empreintes positives de mains de jeunes enfants imprimées dans le mondmilch, des cassures volontaires de concrétions, peut-être faites pour ménager des passages. Pour mener leurs recherches, les scientifiques ne disposent que de cinq heures à chaque expédition : non que la température à l’intérieur de la grotte soit glaciale (elle varie entre 18 et 21°), ni que l’air manque sous terre, puisqu’il est propulsé à l’intérieur par la houle via le grand puits, mais il faut veiller au niveau de CO2 provoqué par la respiration humaine pour ne pas abîmer les œuvres.

Au nombre de 63, les chevaux sont les animaux les plus représentés. Mais la fresque des chevaux boit de plus en plus souvent la tasse…
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Au nombre de 63, les chevaux sont les animaux les plus représentés. Mais la fresque des chevaux boit de plus en plus souvent la tasse…

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© MC Drac / SRA Paca / Michel Olive.

À ces contraintes de temps et de sécurité s’ajoute pour les scientifiques un autre enjeu de taille : ils doivent réunir le maximum de données sur la grotte avant sa disparition totale. Les eaux y montent en effet inéluctablement pour cause de réchauffement climatique. La fresque des chevaux, en particulier, boit de plus en plus souvent la tasse. Peu à peu envahies par la mer, les deux salles où les chercheurs effectuent actuellement leurs relevés ne représentent déjà plus qu’un cinquième de la cavité originelle où circulaient autrefois aisément les hommes préhistoriques ; si l’on part du principe que les surfaces actuellement immergées étaient aussi peintes et gravées, les œuvres observées à Cosquer ne seraient donc qu’un reliquat d’un corpus pariétal autrefois bien plus étendu. D’ici quelques années à peine, cette course contre la montre s’achèvera. Il ne restera alors de la grotte Cosquer que des relevés, des notes, des photographies… et la reconstitution que l’on découvre aujourd’hui dans la Villa Méditerranée, sur le port de Marseille.

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Musée de la grotte Cosquer

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