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Peintures rupestres paléolithiques montrant des animaux et des oiseaux dans la grotte Chauvet-Pont-d’Arc en Ardèche
© Bridgeman Images
Portrait de Pascal Picq
© Flammarion / Photo Philippe Matsas
Pourquoi le paléoanthropologue que vous êtes a-t-il décidé de s’intéresser aux arts de la Préhistoire ?
Pascal Picq : « Je me souviens que lorsque j’étais plus jeune et que je me baladais dans le Périgord, j’entendais toujours, à propos des représentations de Lascaux ou de telle ou telle grotte : « Ah, tiens, c’est pas mal pour l’époque ! » Tout ceci reflétait l’enseignement que nous avions reçu à l’école sur la Préhistoire, hérité du XIXe siècle, qui place l’homme occidental au-dessus d’une pseudo-hiérarchie progressiste, regardant avec condescendance les peuples dits « traditionnels » ou la Préhistoire. Pourquoi m’intéresser à cela en tant que paléoanthropologue ? Dans le livre, j’explique les différences, dans nos études évolutionnistes, entre ce qui relève de l’analogie et de l’homologie. Quand nous autres les paléoanthropologues évolutionnistes regardons les autres espèces, nous n’avons aucun a priori hiérarchique. Dans les années 1980, il y a eu une grande révolution dans la manière dont on classe les espèces : on a alors mis de côté la vision anthropocentrique. On a distingué des caractères dits « dérivés » ou « évolués » (sans appréciation qualitative), des caractères dits « archaïques ». Et j’ai pensé qu’il était quand même grand temps d’appliquer cette vision à l’art, plutôt que celle du XIXe siècle, qui a eu des conséquences terribles sur notre façon d’appréhender la Préhistoire.
« Nous sommes les seules espèces à changer les apparences pour se mettre en affinité, ou en opposition, avec notre environnement. »
Pourquoi avoir appelé votre livre « manifeste intemporel » ?
Le terme « intemporel » est, je vous l’accorde, assez troublant car il donne l’impression d’éternel. Ce que je voulais dire par là, c’est que contrairement à ce qu’on nous a raconté pendant longtemps, surtout dans le contexte européen, on a, et c’est incontestable, une explosion des formes artistiques au moment où Cro-Magnon, c’est-à-dire Sapiens, explose en Europe et partout dans le monde. Soyons très clair : le genre Homo ne peut pas se concevoir sans une représentation du monde. C’est une caractéristique de la lignée humaine qui remonte à Homo erectus. Cela passe par l’expression symbolique, qui implique le langage et ce qu’on appelle la « cosmétique », qui puise son origine étymologique dans « cosmos ». Nous sommes les seules espèces à changer les apparences pour se mettre en affinité, ou en opposition, avec notre environnement. Et cette construction des apparences à travers des expressions symboliques accompagne la lignée humaine depuis 1,5 million d’années.
Couverture du livre « Manifeste intemporel des arts de la préhistoire » de Pascal Picq
© Flammarion
Dans votre ouvrage vous faites dialoguer des artefacts de la Préhistoire avec des œuvres d’art moderne et contemporain. Pourquoi ? Qu’est-ce que cette association dit de votre approche ?
On ne saura probablement jamais si les motivations des femmes et des hommes de la Préhistoire étaient similaires à celles des artistes modernes et contemporains. En revanche, ce qui est absolument fascinant – et c’est ce qui constitue le socle de cet essai – c’est de montrer qu’il existe une récurrence, une permanence, sur la façon de travailler les matières et les formes. Les faire dialoguer permet de montrer comment, au XXe siècle, le grand mouvement créatif de libération par rapport aux canons académiques fait écho aux formes de créativité que l’on trouvait à la Préhistoire.
Dans quelle mesure l’art était-il présent dans le quotidien des femmes et des hommes de la Préhistoire ?
Dans le livre je dis ceci : « Ces hommes et ces femmes avaient plus faim de beauté et de symboles que de gibier. » C’est quelque chose de fondamental. Toutes et tous n’étaient certainement pas des artistes, mais ils baignent dans un univers de représentations, de couleurs… La découverte des arts préhistoriques, au XIXe siècle, a été une gifle terrifiante pour l’idéologie de la modernité. Imaginer que ces hommes et ces femmes ont passé plus de temps à rechercher des matières, des colorants, à confectionner des parures, qu’à se nourrir ou à se protéger, bouscule complètement notre conception de l’histoire ! En fait, la majeure partie de leurs activités était consacrée aux réalisations artisanales et artistiques, et c’est fascinant.
Peintures pariétales paléolithiques montrant des animaux dans la grotte de Lascaux en Dordogne
© Pictures from History / Bridgeman Images
« On a d’abord cuit des Vénus, plutôt que de la nourriture ! »
Dans votre livre, vous vous arrêtez notamment sur le biface, qu’on a longtemps perçu comme un simple objet utilitaire…
Finalement, c’était un objet d’art, qui servait de monnaie d’échange. Cela bouscule encore une fois nos conceptions hiérarchiques. C’était le cas aussi des plus anciennes traces de céramique, de cuisson. Les recherches archéologiques ont démontré qu’on a d’abord cuit des Vénus, plutôt que de la nourriture !
Biface en silex datant du paléolithique inférieur
125 × 107 × 31 mm • Coll. Museum de Toulouse • Photo Wikimedia Commons
« Pourquoi existe-t-il une telle créativité dans des moments où le monde est en train de basculer ? »
De nombreuses zones d’ombre subsistent autour du rapport des femmes et des hommes de la Préhistoire à la création. Selon-vous, quels grands mystères restent-ils à éclaircir ?
La leçon à tirer de cet ouvrage est me semble-t-il, de se dire, comme le pensait Darwin, qu’à partir du moment où l’on se sent supérieur, la créativité artistique n’existe plus. On s’enfonce dans les limbes et on ne voit plus les autres, qu’ils soient à côté de nous ou qu’ils viennent du passé. Quant à moi, il y a quelque chose qui m’interpelle particulièrement : comment se fait-il qu’il y ait une telle explosion de formes artistiques et symboliques de Sapiens au moment même où Sapiens disparaît. C’est quelque chose qui nous pousse dans une réflexion, selon moi, vraiment abyssale. Je pense notamment à une parure faite à partir de craches de cerf [retrouvée sur la Dame de Cavillon, découverte dans la région de Menton, ndlr], alors que les cerfs ont disparu de la région depuis des milliers d’années. Les artistes contemporains, eux aussi, travaillent sur des espèces qui sont en train de disparaître. C’est finalement la même la chose ! Pourquoi existe-t-il une telle créativité dans des moments où le monde est en train de basculer ? C’est selon moi quelque chose qui n’est pas encore vraiment perçu aujourd’hui. Il faut s’interroger sur ce que racontent ces grandes périodes d’explosions de formes artistiques par rapport à l’histoire de l’humanité et des changements que cette dernière subit d’une part, et provoque d’autre part. »
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