Fabrice Bousteau
© Mwood.
Comme de nombreux curieux, j’ai testé ChatGPT, le générateur de texte par intelligence artificielle (IA) créé par la société OpenAI. Je lui ai demandé d’écrire mon portrait en 2 500 signes. Le résultat semblait crédible, bien rédigé et nourri de nombreuses informations. Mais la plupart étaient fausses : mon lieu et ma date de naissance, mes activités précédant mon arrivée à Beaux Arts Magazine, les expositions que j’ai réalisées comme commissaire (je suis ainsi crédité comme curateur au MoMA par le passé… ce qui est faux), etc. J’ai donc renouvelé ma demande à l’IA et, à ma grande surprise, la nouvelle version fut différente… mais tout aussi truffée de fausses informations.
Le problème majeur est qu’un texte généré par ChatGPT ne cite jamais ses sources, contrairement à Google ou Wikipédia. Il est donc impossible de vérifier l’exactitude des informations rapportées. Les conséquences peuvent être pernicieuses, car si un journaliste, japonais par exemple, publie dans le grand quotidien national Asahi Shimbun un portrait de Fabrice Bousteau écrit à partir d’un canevas réalisé par ChatGPT, cet article va se retrouver sur le web, et des informations fausses seront à leur tour identifiées par Wikipédia comme des sources authentiques car diffusées par un journal de référence ! Dès lors, comment déceler le vrai du faux ?
L’expérimentation du programme Midjourney, qui génère des images à partir d’un texte descriptif grâce à l’IA, s’avère en revanche bluffante. Celui-ci permet à tous de créer des images exceptionnelles, à l’exemple de la couverture de ce numéro que j’ai conçue alors que mes talents de dessinateur ou de peintre sont nuls ! Pour réaliser cette image surprenante, j’ai saisi le texte suivant : « Un tableau de Bosch absolument joyeux, surréaliste, drôle. » Puis j’ai retravaillé cette première image une quinzaine de fois avec Midjourney, pour obtenir celle que nous avons reproduite en couverture. Ce qui signifie que l’intelligence artificielle ne travaille pas seule, et que les mots choisis par l’utilisateur, puis la sélection des images conçues et enfin les multiples interventions sur l’image sont indispensables.
Deux interprétations de la photographie de Fabrice Bousteau par l’intelligence artificielle Midjourney en versions pixel art et atmosphère polar.
© Beaux Arts Magazine via Midjourney.
Avec Midjourney, on ne sait jamais quelles sont les œuvres qui ont été mixées, superposées ou fusionnées pour créer une nouvelle image.
En définitive, qui est l’auteur de cette œuvre ? Jérôme Bosch ou Fabrice Bousteau ? Ou Midjourney ? Là encore se pose la question de la source. Quand Daft Punk créait un morceau à partir du sampling d’une dizaine de sons de compositeurs de disco ou de funk, chaque emprunt était crédité et accepté par ses auteurs. Avec Midjourney, on ne sait jamais quelles sont les œuvres qui ont été mixées, superposées ou fusionnées pour créer une nouvelle image. Dans un avenir proche, il est donc indispensable que tout texte ou toute image que l’IA générera cite non seulement ses sources mais rémunère ses multiples auteurs. Pis, les performances de Midjourney permettent de réinventer l’histoire, comme le montre notre dossier, lorsque sont notamment produites des photos d’une peste bleue totalement imaginaire qui aurait frappé l’URSS dans les années 1970. Comment pourra-t-on distinguer l’image vraie de l’image fausse destinée à tromper ? Pour le moment, on sait que l’IA a du mal à reproduire parfaitement des mains et que, souvent, celles-ci comportent quatre ou six doigts ! Mais demain, quand la technologie aura évolué, qu’en sera-t-il ?
Indéniablement, l’IA bouleverse nos sociétés, mais aussi le monde de l’art. Et ce n’est qu’un début, comme l’annonce le chercheur Yann Le Cun, auteur de Quand la machine apprend – La révolution des neurones artificiels et de l’apprentissage profond (éd. Odile Jacob). Pour lui, il ne fait aucun doute que, si l’on peut qualifier aujourd’hui l’IA « d’intelligence superficielle », elle sera demain supérieure à l’intelligence humaine.
Yann Le Cun estime que, d’ici quinze ou vingt ans, nos téléphones portables auront disparu et que l’on portera en permanence des lunettes permettant de superposer au monde réel des informations virtuelles, qu’une traduction simultanée nous sera proposée lorsqu’on discutera avec un Chinois, que l’on inventera des œuvres et des objets en permanence avec l’IA. Aujourd’hui, grâce à la réalité augmentée, en flashant le QR code (créé avec l’aide gracieuse de Snapchat) en couverture de ce numéro, vous découvrirez des variations hallucinantes de celle-ci. Bienvenue dans le présent du futur des intelligences surhumaines !
Retrouvez l'intégralité de notre dossier de 18 pages "L'IA bouleverse l'art" dans le numéro de mai en kiosque aujourd'hui.
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