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Je me souviens d’une vidéo de Bruce Nauman dans laquelle l’artiste conceptuel américain dansait sans cesse sur les contours d’un carré dessiné au sol. Allez savoir pourquoi, cette œuvre qui ne prête pourtant pas à rire a déclenché chez moi un fou rire lorsque je l’ai découverte, encore étudiant, au musée d’Art moderne de Paris. Pourquoi rit-on face à une œuvre qui n’a pas vocation à être drôle ? Parfois parce qu’elle est ridicule mais aussi, précisément dans ce cas, parce qu’il y a un je-ne-sais-quoi qui ne s’explique pas, qui touche à l’incongru, qui nous perturbe tant que cela nous arrache un rire.
Mais si la littérature, le théâtre, le cinéma et même la musique assument de produire des œuvres euphorisantes, l’humour en art est avant tout cynique, noir, voire morbide. L’art qui fait rire dérange, indéniablement. Il est taxé de vulgarité et méprisé tant il désacralise l’idée même d’art. Dans son livre l’Idiotie, publié en 2003 par Beaux Arts Éditions et aujourd’hui culte, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais démontrait combien le rire, l’idiotie, la bêtise en art relevaient d’une démarche profondément subversive et politique. « De fait, la modernité a coïncidé avec l’invention d’un rire, et ce dernier s’impose encore aujourd’hui comme la forme la plus aboutie d’un art jouissif et subversif, en butte aux prédications morales des conservatismes comme au dogmatisme des avant-gardismes, écrivait-il. De Bouvard et Pécuchet aux Idiots de Lars von Trier, ce rire moderne, fumiste ou grave, burlesque ou ésotérique, a prêté son souffle à Alphonse Allais, Erik Satie, Marcel Duchamp, Martin Kippenberger, a suscité la confession de Rimbaud : « J’aime les peintures idiotes », etc. »
Ce rire tellement humain, tellement rabelaisien, est considéré comme sale. On aurait aimé mettre en couverture l’extraordinaire Orgue à pets (1996) de Gilles Barbier ou les deux saucisses hilarantes (Big Kiss, 2015) d’Erwin Wurm, deux plasticiens reconnus par le monde de l’art. Mais la plupart d’entre vous auraient probablement trouvé cela trop vulgaire et n’auraient pas acheté ce numéro, dont le dossier consacré aux œuvres les plus drôles de l’histoire de l’art est pourtant passionnant. Pourquoi donc restreindre l’art à la notion du beau alors que l’art, c’est avant tout l’humanité, l’humain décrit, perçu, envisagé dans sa relation au cosmos ? L’artiste, lui, sait combien nous sommes vulgaires et avons besoin du rire pour exister.
Retrouvez le dossier sur les œuvres d'art les plus drôles dans notre nouveau numéro en kiosque.
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