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Lee “Scratch” Perry en concert au Rockstore à Montpellier en mars 2016
© Alex Baillaud/IP3
« Scratch », en anglais, désigne à la fois une égratignure, une petite chose de rien du tout qui annonce une grande ambition, et ce geste si caractéristique du DJ sur le vinyle. Un écorché, un géant de la musique parti de rien, un bidouilleur de sons insatiable : Lee « Scratch » Perry est tout cela à la fois. Surnommé « le Salvador Dalí jamaïcain » par Lloyd Bradley dans son livre Bass Culture, quand le reggae était roi, publié en 2000, Lee Perry fait partie de ces figures magnifiques de la musique populaire nimbées d’une aura de légende et de costumes tout aussi légendaires. À la manière d’un Sun Ra pour le jazz ou d’un George Clinton pour le funk, le musicien et producteur, né en 1936 dans un village pauvre du nord de la Jamaïque, a non seulement inventé un style musical, le « dub », mais aussi composé un univers visuel très personnel.
Musicien et producteur, Lee « Scratch » Perry a produit entre autres Bob Marley and the Wailers, les Beastie Boys ou Max Romeo. En 1973, il installe dans le jardin de sa maison de Kingston le studio « Black Ark » (nommé ainsi en référence à l’Arche d’alliance de Moïse) qu’il conçoit dès le départ comme un lieu d’expérimentations. Grâce à un matériel et une palette d’effets très basiques (qui inclut des mugissements de vaches ou, dit-il, les battements de cœur de ses palmiers…), il invente la musique « dub », métissage de reggae et de sons psychédéliques.
Parmi les bougies et les fumeroles d’encens, Lee Perry procède à des incantations, asperge les bandes sonores de matières diverses incluant urine, sang et alcool.
Les séances d’enregistrement de Black Ark, ouvertes à tous, sont de véritables cérémonies à vocation spirituelle. Parmi les bougies et les fumeroles d’encens, Lee Perry y procède à des incantations, asperge les bandes sonores de matières diverses incluant urine, sang et alcool, avant d’enterrer les mauvaises pistes dans son jardin, ou encore souffle de la fumée de marijuana dans le micro pour que la drogue infuse la musique de ses bonnes vibes. Certains commentateurs ont vu dans ces rites une relecture très personnelle des traditions des Yorubas, groupe ethnique d’Afrique de l’Ouest dont est issue sa mère. Chaman communiquant la voix des esprits, « Scratch » considère le studio d’enregistrement comme un être vivant, « une machine interprétant la réalité » que perçoit l’artiste. Aujourd’hui encore, Perry, âgé de 81 ans, apporte, dans les concerts ou studios où il se produit, une valise dans laquelle encens, eau « bénite » et pierres magiques permettent de recréer le rituel.
Lee « Scratch » Perry, Exposition « Death of Baphomet » à la galerie DEM Passwords, Los Angeles, 2014
Courtesy DEM Passwords / photo: Sebastian Demian
Mais les pressions de la pègre et la défonce quotidienne ont bientôt raison de « l’Arche noire » et de la santé mentale de Lee Perry. À partir de 1979, il abandonne peu à peu le studio à la ruine et, comme un maniaque, en couvre chaque centimètre carré d’inscriptions indéchiffrables. Cet épisode à la Facteur Cheval est suivi par la destruction par le feu du studio, en 1983 : l’incendie est revendiqué par Perry lui-même, effrayé par sa propre créature et les « mauvais esprits » qui y végètent. Par la suite, l’artiste s’installe en Suisse et fonde dans les montagnes paisibles, loin de l’effervescence jamaïcaine, un nouveau studio-atelier, le « White Ark » − auquel il aurait récemment mis le feu, une fois encore…
Depuis une trentaine d’années, Lee « Scratch » Perry se produit dans le monde entier, arborant dans ses concerts des oripeaux multicolores, des coiffes à gros cabochons ou à plumes, le visage parfois peint. Artiste total, Perry customise ses effets personnels (chapeaux, vêtements, chaussures) et tout ce qui lui passe par la main, porte de lourds colliers et teint souvent ses cheveux de vert ou de rouge. Chacune de ses apparitions publiques est un véritable happening artistique.
Avec la même énergie créative qu’il insuffle à sa musique, « Scratch » peint depuis les années 1970 (ses premières œuvres sont parties en fumée lors de l’incendie de Black Ark) dans une manière que l’on pourrait rapprocher de la catégorie « outsider art », au sens où sa pratique est celle d’un autodidacte, libre de toute école et spontanée. Ce n’est qu’en 2010, dans une galerie de Los Angeles, DEM Passwords, qu’il montre pour la première fois au public ses œuvres.
Lee « Scratch » Perry & Pura Vida, The Super Ape Strikes Again, Vinyle, 2015
© DR
Peintures et dessins procèdent par couches superposées sur lesquelles s’arriment des collages photographiques et de larges lettres tracées à l’aérosol ou au marqueur. Lee Perry y explore les mêmes thèmes développés dans sa musique : le pouvoir, l’argent, les problèmes sociaux, la religion, le sexe. Dans cette logorrhée psychédélique qui lui tient lieu de journal psychique, il mixe des éléments de la culture populaire, d’Avatar à Inspecteur Gadget, et des messages spirituels souvent inspirés de la Bible – en particulier de l’Apocalypse. Collaborant avec divers artistes, il a notamment peint lui-même les 250 pochettes vinyles de son single I Am Paint, que l’on ne peut se procurer qu’en le troquant contre quelque chose qu’on a soi-même réalisé.
À la fois électron libre et influence majeure de la musique des quarante dernières années, Lee « Scratch » Perry a aujourd’hui un nombre incalculable d’admirateurs. Le plus inattendu d’entre eux est peut-être l’artiste Xavier Veilhan, représentant cette année de la France à la Biennale de Venise, où il a installé dans le pavillon national un studio d’enregistrement.
Xavier Veilhan, Sculpture Lee « Scratch » Perry, 2015
Courtesy Galerie Perrotin © Xavier Veilhan / ADAGP, Paris / Photo : Claire Dorn
Exposée en 2015 à la galerie Perrotin, à New York et Paris, sa série Producers – des portraits sculptés des plus célèbres producteurs de musique, de Quincy Jones à Pharrell Williams – inclut une représentation de Lee Perry. Lequel n’a accepté de se prêter au jeu du scan 3D qu’à la dernière minute, dans un bar, juste avant un concert – ainsi que le raconte l’artiste dans un entretien aux Inrockuptibles. Avec cette série de monuments miniatures, Veilhan affirme avoir voulu relever la part « fantomatique » de la musique, la marque imprimée par les producteurs sur leur époque. Cette présence invisible d’artisans modestes et géniaux dont on sait peu de choses, mais qui, à l’instar de Lee Perry, donnent leurs couleurs, parfois exubérantes, à l’air du temps.
Jamaica Jamaica !
Du 4 avril 2017 au 13 août 2017
Cité de la musique - Philharmonie de Paris • 221, avenue Jean Jaurès • 75019 Paris
philharmoniedeparis.fr
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Le catalogue de l’exposition Jamaica Jamaica ! par Sébastien Carayol et Thomas Vendryes • Éd. La Découverte • 39 €
Son concert à la Philharmonie de Paris le 21 avril 2017
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