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Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents, Vers 1627-1628
Huile sur toile • 148,5 x 174,5 cm • © RMN - Grand Palais - Michel Urtado
Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents (détail), Vers 1627-1628
Le cri le plus poignant de la peinture française
Le premier élément qui happe le regard est le visage de la femme du premier plan, tout en tension et en émotion. « Une figure extraordinaire qui n’a pas grand chose à voir avec un visage humain » pour Pierre Rosenberg, qui n’hésite pas non plus à affirmer : « C’est le cri le plus poignant de toute la peinture française », reprenant mot pour mot ce qu’avait dit le peintre Francis Bacon, cinquante ans auparavant, lui aussi bouleversé par l’intensité dramatique de ce cri peint
Huile sur toile • 148,5 x 174,5 cm • © RMN - Grand Palais - Michel Urtado
Guido Reni, Le Massacre des Innocents, Début XVIIe siècle
Le geste du désespoir
Polarisant toute l’injustice du drame, cette mère incarne l’énergie du désespoir : « una furia di diavolo » (une furie du diable), pour reprendre le vers célèbre du Massacre des Innocents du Cavalier Marin, le premier promoteur de Poussin. D’une efficacité plastique redoutable, son bras tendu rappelle à la fois celui du bas-relief du mausolée antique d’Halicarnasse (British Museum) et celui du Massacre des Innocents de Guido Reni (pinacothèque de Bologne), un des tableaux les plus célèbres de l’époque.
Huile sur toile • 268 x 170 cm • © Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali
Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents (détail), Vers 1627-1628
Un nourrisson terriblement vrai
Yeux fermés et bras levés, le bébé exprime le même élan de force vitale et de résistance que sa mère. Fermement maintenu au sol par le soldat qui lui a déjà entaillé le flanc, il pousse lui aussi un cri d’une intensité dramatique insoutenable. Une fois n’est pas coutume, Poussin livre là un tableau « réaliste », dans la lignée de ceux peints par Caravage, l’artiste préféré du commanditaire, au sujet duquel Poussin aurait déclaré, selon Félibien, qu’il « était venu au monde pour détruire la peinture »…
Huile sur toile • 148,5 x 174,5 cm • © RMN - Grand Palais - Michel Urtado
Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents (détail), Vers 1627-1628
Le sort scellé des figurants
Pour la femme en jaune de dos à l’arrière-plan, le peintre a directement repris une figure d’une gravure de Marcantonio Raimondi d’après un dessin de Raphaël, mais il a inversé sa position. Poussin a choisi de placer cette mère dans l’ombre, tandis que son bébé est baigné de soleil, rose et bien-portant en comparaison de la dépouille grise de celui qui gît dans les bras de sa mère accablée. Ce cadavre réduit à un cercle et un cylindre qui aurait pu être peint par Cézanne a inspiré quantité d’artistes de la modernité.
Huile sur toile • 148,5 x 174,5 cm • © RMN - Grand Palais - Michel Urtado
Pablo Picasso, Le Charnier, 1945
Une indéniable empreinte sur Picasso
Grand amateur et fin connaisseur de la peinture classique de Poussin, Pablo Picasso s’y réfère dans son art à partir de 1918. Nul ne sait quand il a vu la toile de Chantilly, mais plusieurs études de Guernica de 1937 en portent l’évidente influence, de même que Le Charnier, qu’il appelle « mon massacre » lorsqu’il le peint au sortir de la Seconde Guerre mondiale, après avoir vu des photographies de charniers.
Huile et fusain sur toile • 199,8 x 250,1 cm • © 2016 Digital Image, The Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence – Succession Picasso 2017
Francis Bacon, Head VI, 1949
Francis Bacon « sous le choc » du massacre
Dans une interview de 1966, Francis Bacon se remémore sa visite au musée Condé en 1927 : « J’avais vu une peinture admirable de Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents. Je suis resté sous le choc… Le plus beau cri de toute la peinture. […] Son cri m’a fait réfléchir, j’ai voulu représenter le meilleur cri humain. Le déclic [de l’envie de peindre], c’est un peu plus tard, avec Picasso ».
Huile sur toile • 93,2 × 76,5 cm • London, Arts Concil Collection • © Francis Bacon / ADAGP, Paris 2017
Jean-Michel Alberola, Le Massacre des Innocents (ensemble de 4 dessins), 1994
Jean-Michel Alberola, de la Bible au Rwanda
« C’était en 1994, au moment des massacres au Rwanda », se souvient Jean-Michel Alberola, vingt-trois ans après. « En réaction, j’ai pris Le Massacre des Innocents […], un exemple ancien pour parler de la contemporanéité. […] Tout mon travail tourne autour de la citation, car je n’invente rien, je fais juste des déplacements. Je déplace Le Massacre des Innocents en 1994, de manière à dire « c’est toujours la même histoire ». »
Fusain, sanguine, lavis de gouache sur papier à dessin velin blanc • 110 x 130 cm • FRAC Picardie • © Adagp, Paris 2017
Annette Messager, Innocents, help, 2017
Annette Messager : le cri des Innocents
« Tout à coup est venu le mot « Innocents » », explique Annette Messager, une des trois artistes à qui le musée a commandé une œuvre pour l’occasion. « […] Et je me suis dit, il y aura une seule tache forte [rouge], ce sera le O de « Innocents ». […] C’est du sang, ou un cri, au lieu de cette innocence perdue. […] Je ne voulais d’abord pas mettre « Help », et finalement, par rapport à l’actualité et à tout ce qui se passe, je l’ai mis, je l’ai retiré, et finalement je l’ai remis. »
Filets, fil de fer, tissus divers, résine, peinture acrylique, cordes • © Marc Domage
« Le massacre des Innocents. Poussin, Picasso, Bacon »
Du 11 septembre 2017 au 7 janvier 2018
Domaine de Chantilly • 60500 Chantilly
www.domainedechantilly.com
À lire
Catalogue de l'exposition
Sous la direction de Pierre Rosenberg
Coédition Flammarion-Domaine de Chantilly • 224 p. • 45 €
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Une aura de mystère et une efficacité redoutable
Une mère se jette désespérément sur un homme qui s’apprête à occire sauvagement son bébé, cloué au sol. Cette image d’une force et d’une violence inouïes, Poussin l’a peinte il y a quatre siècles pour le marquis Vincenzo Giustiniani, sans doute en commémoration de l’assassinat de ses jeunes ancêtres (« gli innocenti Giustiniani ») par les Turcs, en 1566. Une aura de mystère entoure ce tableau longtemps resté caché dans l’ombre des palais de ses prestigieux propriétaires – les Giustiniani, Lucien Bonaparte, puis le duc d’Aumale Henri d’Orléans –, et dont la datation, ainsi que les sources littéraires et visuelles font toujours débat. Une évidence s’impose pour Pierre Rosenberg, l’initiateur de l’exposition : « D’une efficacité redoutable, ce tableau est très facile à comprendre contrairement au reste de la production du peintre ».