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Vue sur le grand et majestueux escalier du palais et la salle hypostyle.
© Photo Benoît Fougeirol / CESE
Lorsqu’ils reçoivent en 1936 la commande du musée des Travaux publics (le futur Palais d’Iéna), Auguste Perret a soixante-deux ans et son frère Gustave soixante. La structure de production originale qu’ils ont créée – à la fois agence d’architecture et entreprise de bâtiment – trente ans auparavant, avec leur frère cadet Claude, a acquis une solide réputation en matière de construction en béton armé. Leur parcours professionnel, placé sous le signe de la compétence technique, est jalonné d’une série d’édifices qui ont profondément marqué le développement de l’architecture moderne : l’immeuble de la rue Franklin (1903), le garage de la rue de Ponthieu (1907), le théâtre des Champs-Élysées (1911), les ateliers Esders (1920), l’église du Raincy (1924), la salle Cortot (1929), le Mobilier national (1936)…
Auguste Perret dans son agence, entouré de collaborateurs : ici André Le Donné, chargé notamment de la reconstruction du Havre.
© Albert Harlingue / Roger-Viollet
Ériger un monument classique dont l’ordre moderne pourrait rivaliser avec l’ordre antique du Parthénon (…) tel est le défi intellectuel auquel l’architecte souhaitait se confronter à l’aube des années 1930.
Le musée des Travaux publics s’inscrit dans cette série expérimentale de haut vol à laquelle il offre, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, une sorte d’épanouissement. Son programme a pour origine la préparation de l’Exposition de 1937, pour laquelle les frères Perret avaient élaboré en 1933, à la demande du ministre de l’Instruction publique Anatole de Monzie (chargé de l’organisation de la manifestation), un grand plan d’urbanisme destiné à doter Paris d’un nouvel axe de circulation – « les Champs-Élysées de la rive gauche » – dont la perspective s’achevait par l’aménagement de la colline de Chaillot en une grandiose cité des musées. L’abandon de ce projet magistral (conséquence de la chute du gouvernement Daladier après la crise politique du 6 février 1934) plongea les frères Perret dans un profond désarroi. La pétition de soutien lancée en leur faveur par André Bloc et Marie Dormoy, que signèrent d’éminents intellectuels et artistes parmi lesquels Paul Valéry, Pablo Picasso, Henri Matisse ou Raoul Dufy, resta sans effet. Les architectes refusèrent leurs honoraires mais l’État leur accorda en compensation la commande du Mobilier national, suivie de celle du musée des Travaux publics.
« Peut-on penser à l’architecture sans célébrer le Parthénon ? Nous sommes ici en présence de ce que les hommes ont réalisé de plus parfait. Rien dans tout ce que nous avons produit de plus précis dans la précise mécanique dont nous sommes si fiers, n’est aussi précis que les assemblages de tous les éléments de ce monument. » Cette évocation de l’Antiquité grecque par Auguste Perret en 1931, lors d’une conférence à Amsterdam, peut se lire comme un authentique programme artistique : ériger un monument classique dont l’ordre moderne pourrait rivaliser avec l’ordre antique du Parthénon tout en respectant rigoureusement la logique des techniques du XXe siècle, tel est le défi intellectuel auquel l’architecte souhaitait se confronter à l’aube des années 1930. Tous les efforts de l’agence-entreprise se concentreront, dès lors, sur la mise au point d’un « ordre du béton armé ».
Le Palais côté jardin
© Photo Benoît Fougeirol / CESE
Selon les frères Perret, en raison de son caractère « informe », la boue de béton s’identifie par le biais du coffrage à une grande charpenterie, rejoignant ainsi l’architecture antique qui ne faisait qu’imiter dans la pierre la construction originelle « en bois ». C’est sur la base d’un dimensionnement pragmatique des structures, adapté à la performativité inédite du béton armé, qu’ils proposent donc de reconstruire le classicisme. La commande du musée des Travaux publics leur procure les conditions d’une démonstration. Il s’agit de bâtir, à proximité du Trocadéro, sur une parcelle délimitée par les avenues d’Iéna, du Président-Wilson et Albert-de-Mun, un édifice comprenant notamment un auditorium et des salles d’exposition destinées à la présentation de maquettes figurant les grands travaux de génie civil menés sous l’autorité de l’État.
Auguste Perret retrouve naturellement les mots qui plongent au plus profond de la tradition classique et renoue avec cette organicité anthropomorphique qui est la condition de tout ordre architectural.
Après plusieurs esquisses explorant diverses solutions d’implantation, les deux architectes aboutissent à un plan masse ajusté à la configuration du terrain, sorte de triangle isocèle dont le sommet serait une rotonde et la base un arc de cercle. Ce plan ingénieux et équilibré ne sera que partiellement réalisé. Tous les thèmes présents au Mobilier national sont repris dans ce musée et affinés pour accomplir jusqu’au bout l’idéal de « l’abri souverain » cher à Auguste Perret. Des colonnes élancées supportent d’un seul jet la toiture. Un second édifice se glisse à l’intérieur du premier pour constituer les dalles intermédiaires. Disjointes, les deux ossatures peuvent se dilater librement. Mais cette dualité a un autre intérêt. En supprimant tout raccordement des colonnes de l’ordre majeur au plancher situé à mi-hauteur, elle les autonomise, renforçant ainsi leur identité classique.
Auguste Perret, Axonométrie éclatée de l’aile de la colonnade, côté avenue d’Iéna, 1936
Dessin à la plume • © Fonds Perret / CNAM / SIAF / CAPA / Archives d’architecture du XXe siècle.
Le jeu des deux ossatures crée un écrin parfait qui donne à lire, du parpaing de remplissage aux nervures, tous les actes de l’édification. Le visuel s’identifie point par point au construit. « Ce qui fait la solidité d’une ossature en béton armé, explique Auguste Perret, c’est son monolithisme qui résulte de l’encastrement de toutes les pièces les unes dans les autres et c’est pour exprimer cet encastrement que nous avons été conduits à faire nos points d’appui plus gros en haut qu’en bas, à l’inverse de ce qui se faisait jusqu’à présent […] ». Les colonnes tronconiques s’évasent vers le sommet pour s’unir à la poutre de rive par un tronc de pyramide orné de motifs végétaux. « Ce n’est pas un chapiteau, c’est un lien, mais ce lien termine la colonne et fait d’elle, avec son galbe et sa base, un individu, une personne, qu’on ne peut sans mutilation allonger ou raccourcir ». Auguste Perret retrouve naturellement les mots qui plongent au plus profond de la tradition classique et renoue avec cette organicité anthropomorphique qui est la condition de tout ordre architectural.
Au Palais d’Iéna, l’ossature primaire crée le rythme et l’échelle d’un grand vaisseau classique. Elle définit, en corrélation avec l’ossature secondaire, un système hiérarchique qui assure le passage du tout aux parties par une série d’articulations lisibles. Chaque élément constructif trouve sa place dans l’ensemble. L’édifice célèbre le béton armé. Il apparaît tout entier comme une machine classique à capter la lumière, dramatisant son rapport au sol et au ciel. « Il n’est pas entré ici un sac de plâtre », déclarait avec fierté Auguste Perret.
L’élévation de la rotonde reprend en mode mineur celle de l’aile principale, avec ses grandes colonnes tronconiques.
© Photo Benoît Fougeirol / CESE
Œuvre de grande maturité, inachevée en raison de la guerre, le Palais d’Iéna compte parmi les principales icônes de l’architecture du XXe siècle.
Les agrégats (porphyre vert et marbre rose) ont été choisis en fonction de leur couleur et de leur texture. Les parpaings, bouchardés avant la pose, ont été mis en œuvre avec les mêmes égards que la pierre de taille. Le résultat est exceptionnel. Chaque bloc de ce matériau coloré est encadré par un filet de ciment qui en marque les limites. Les colonnes élancées réinterprètent par leurs facettes le thème antique des cannelures. Spectaculaires, elles s’élèvent sur leur socle puissant jusqu’à l’entablement, se combinant visuellement aux autres éléments de ce vocabulaire classique réinventé par les frères Perret.
À l’instar de la colonnade de l’avenue d’Iéna, la rotonde de l’amphithéâtre comporte une double ossature. Elle en reprend le dispositif sur une moindre hauteur, sans modifier cependant le type de la colonne qui conserve son profil tronconique évasé au sommet. À l’intérieur, un hall incurvé, percé de larges baies, conduit à la salle hypostyle. Un escalier majestueux mène à la galerie supérieure, vaste volume dégagé de tout point d’appui. Les poutraisons orthogonales du plancher – haut de cette salle éblouissante sont portées, à l’extérieur, par les colonnes de l’ordre primaire. Œuvre de grande maturité, inachevée en raison de la guerre, le Palais d’Iéna compte parmi les principales icônes de l’architecture du XXe siècle.
Article publié dans le numéro spécial « Le Palais d’Iéna, chef-d’œuvre d’Auguste Perret », disponible en librairie et sur Beauxarts.com à partir du 4 décembre.
Évènement
Ouverture exceptionnelle au public
Jeudi 28 novembre 2019
De 10h à 16h : visite du chef-d’œuvre architectural d’Auguste Perret
À 19h : conférence « Quel futur pour l’architecture ? Après Auguste Perret, l’avenir des architectes constructeurs » (avec les architectes Ellen van Loon, OMA ; Marc Mimram ; Carme Pinós et Rudy Ricciotti. Modération : Francis Rambert, directeur de la création architecturale, Cité de l’architecture & du patrimoine )
Au Conseil économique, social et environnemental • Paris, 16e arrondissement
Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles
Informations : www.lecese.fr
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