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Auguste Perret, église Saint-Joseph de nuit
© Auguste PERRET, UFSE, SAIF, 2017 / Hilke Maunder / OTAH
Septembre 1944 : alors que les Alliés sont menacés par une pénurie de carburant mettant en péril la Libération, Le Havre, alors occupée par l’armée allemande, doit à tout prix être dégagée afin de ravitailler les troupes. Un ultimatum posé à l’ennemi et rejeté dans la soirée du 3 septembre 1944 précipite l’anéantissement de la ville sous les bombes britanniques. Théâtre d’un spectacle d’horreur, Le Havre, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n’est plus qu’un champ de ruines surplombé de deux églises miraculeusement rescapées. Près de 11 000 tonnes de bombes ont rasé la cité portuaire, laissant 10 000 immeubles en cendres et 80 000 personnes sans-abri.
Le Havre en 1945, rue d’Ingouville et l’église Saint-Michel en ruines
© CAP / Roger-Viollet
Le rôle du ministère de l’Aménagement, nouvellement créé, s’avère central dans la reconstruction de logements à l’échelle du pays alors que le secteur privé est dissuadé par des taux d’intérêts exorbitants. Cependant, les conditions d’urgence ne favorisent pas une planification urbaine réfléchie et innovante : l’État panse les plaies, il n’a pas le temps d’inventer les villes du futur. Saint-Malo est donc reconstruite à l’identique. À Caen et à Rouen, le plan d’urbanisation est légèrement rationalisé et les habitations sont reconstruites quasi à l’identique. La profonde nostalgie des paysages urbains d’avant-guerre obstrue toute perception des perspectives du progrès et empêche une prise de position franche en faveur de théories architecturales modernistes, considérées comme radicales et teintées d’utopisme. Dans ce contexte général de reconstruction frileuse et sans audace, Le Havre fait figure d’exception.
« Ce que je veux, c’est inscrire la ville en mesure, telle une harmonie musicale. »
Auguste Perret
Approché dès 1944, l’architecte Auguste Perret baigné par les théories modernes et alors lauréat de nombreuses récompenses se voit confier la reconstruction de la ville portuaire par le conventionnel Raoul Dautry, ministre de la Reconstruction. Ce choix n’est pas anodin : la ville devra incarner la France renaissante et moderne. L’État est désireux de faire de la ville martyre une des plus belles cités de France et, peut-être, est-il sensible au compromis que propose l’École Perret. L’architecte incarne en effet une « tempérance » stylistique en tant que figure de proue du classicisme structurel, courant architectural qui fusionne modernisme (représenté par Le Corbusier) et classicisme. Il fait du béton, alors peu onéreux, un matériau noble et revendique que l’emploi économique de la matière détermine l’aspect et la structure des bâtiments. Fort de sa reconnaissance internationale, Auguste Perret, accompagné de ses disciples, parvient à faire du Havre son terrain d’expérimentation. Alors que dans de nombreuses villes les élus tranchent en faveur d’un urbanisme calqué sur les plans d’avant-guerre, le conseil municipal du Havre approuve, le 28 février 1946, le projet de l’architecte : « quelque chose de neuf », faire table rase du passé et organiser la ville en îlots d’habitations homogènes selon un plan quadrillé par de larges artères. « Ce que je veux, c’est inscrire la ville en mesure, telle une harmonie musicale », affirme Auguste Perret.
Auguste Perret, Logements, Le Havre
© Auguste PERRET, UFSE, SAIF, 2017 © akg-images / viennaslide / © Harald A. Jahn
Le 31 mars 1946, la première pierre de la ville nouvelle est posée. Laboratoire des techniques modernes de construction, la ville du Havre est le premier enfant du préfabriqué et de la standardisation. Le béton est coulé dans des coffres et révèle des bâtiments de type « poteau dalle » qui laisse voir les actes successifs de l’édification dans une volonté de transparence. La ville forme un ensemble urbain cohérent et harmonieux qui déploie un même système de construction rythmée par des tours-repères, sortes de phares urbains, aux croisements des grands axes (église Saint-Joseph, Hôtel de ville…).
Les appartements bénéficient d’un confort rare pour l’époque. Spacieux, ils témoignent des modes de vie et aspirations d’une société française en pleine mutation.
Pour optimiser le cadre de vie, les bâtiments bas, ne dépassant d’ailleurs jamais six étages, sont privilégiés afin de laisser la lumière inonder les artères de la ville. Selon les mots d’Auguste Perret, il faut « offrir aux habitants le droit au calme, à l’air, au soleil, à l’espace ». Résultat : des espaces verts sont aménagés, le plan est aéré (la densité de 2 600 habitants par hectare d’avant-guerre est réduite à 800) et les appartements bénéficient d’un confort rare pour l’époque. Spacieux, ils témoignent des modes de vie et aspirations d’une société française en pleine mutation à l’aube des Trente Glorieuses. Parkings et garages sont intégrés alors que la voiture n’est pas encore devenue un objet de consommation de masse. L’isolation thermique et phonique sont prises en compte. Laissant aux habitants, en grande majorité issus des classes moyennes, le soin de personnaliser leur intérieur, Perret, partisan de la simplicité, propose un agencement intérieur modulable.
Détail de l’architecture d’Auguste Perret à l’angle de la rue Friesz et de l’avenue Foch
© Auguste PERRET, UFSE, SAIF, 2017 © Philippe Briard / Ville du Havre
Selon les mots de l’architecte, Le Havre est une ville « banale ». Pour autant, elle ne manque pas de caractère. Loin s’en faut. Le thème de la colonne (cylindrique, polygonale, rainurée, à chapiteau) parsème l’architecture havraise et des bas-reliefs, représentant des personnages historiques du Havre, ornent de nombreuses façades. Le passé de la cité portuaire n’est en effet pas négligé par la nouvelle ville, bien que construite ex nihilo. Difficile en effet de faire abstraction d’une histoire qui commence en 1517. La mémoire urbaine havraise se perpétue dans le tracé du plan urbain. Le Triangle monumental, squelette de la ville historique constitué par l’avenue Foch, la rue de Paris et le boulevard François Ier, est conservé. Les rares vestiges de la guerre ont été intégrés au plan et l’église Saint-Joseph, construite en hommage aux victimes des bombardements, s’impose comme un chef-d’œuvre de l’architecture moderne. Dans la tour-lanterne de l’édifice, le béton coulé en dentelle intègre un jeu chromatique initié par des milliers de vitraux.
Auguste Perret, église Saint-Joseph
© Auguste PERRET, UFSE, SAIF, 2017 © Philippe Bréard / Ville du Havre
Inscrite depuis 2005 au patrimoine mondial de l’UNESCO, le fruit de la reconstruction du Havre est, quoiqu’on en dise, un des rares chefs-d’œuvre de la désavouée architecture d’après-guerre, figuré à tort dans l’imaginaire collectif par les échecs des grands ensembles. Avec un style architectural radical, tout le génie d’Auguste Perret est d’être parvenu à suggérer subtilement la mémoire de la ville ancienne. À l’occasion de ses 500 ans, Le Havre mérite certainement plus qu’un détour.
Un été de festivités
Pour fêter les 500 ans du Havre, un programme culturel riche et varié anime la ville de mai à novembre… Profitez au-delà de l’été : www.uneteauhavre2017.fr
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